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IV. Sont-ce des savants et des orateurs

La science, Messieurs, est une grande puissance, et c'est par la parole que règne la science. La parole est la reine du monde. Que cette parole se nomme

la presse ou qu'elle se nomme l'éloquence, qu'importe? dans l'ordre des choses humaines la souveraineté lui appartient. Voyez le philosophe dans sa chaire, l'orateur à la tribune, l'écrivain faisant vibrer sa pensée dans un journal ou dans un livre, le savant élaborant dans son laboratoire les découvertes qu'il vulgarise ensuite au dehors... Ce sont là des forces qui comptent, qui subjuguent les esprits, qui sont des foyers d'influence. On pourrait citer tel homme qui par un mot a déchaîné des tempêtes, fait germer des moissons, déterminé des orientations qui ont conduit au salut ou à la ruine. Certes l'Eglise ne dédaigne ni la science, ni la philosophie, ni l'éloquence, et dans la suite des siècles nous la verrons appeler à son service les poètes, les orateurs, les historiens, les savants. Mais à l'origine elle s'en passe; elle ne réclame ni le burin de Tacite ni la parole de Cicéron. « Il est écrit, dit saint Paul, je perdrai la sagesse des sages et je réprouverai la science des savants. Où sont les sages? où sont les savants? où sont les investigateurs de ce siècle? » Et en effet parmi les douze apôtres, le plus lettré était un douanier. Un seul avait du génie, et encore pas un génie d'action; c'était un poète, Jean. Tous les autres ne paraissent pas avoir dépassé la moyenne de l'intelligence humaine. Ils sont sans lettres. Ils n'ont point de science. Ils en ont trop encore, car leur Maître leur dit : « Ne pensez pas à ce que vous direz même

devant les tribunaux ; parlez sans préparation ; improvisez! »

— Messieurs, pesez bien dans la balance de votre raison tous les détails que je viens d'énuniérer, et constatez attentivement le point de départ de l'Eglise. Jésus-Christ l'a fait surgir de rien. Quand il meurt sur une croix, que laisse-t-il derrière Lui? 11 laisse quelques hommes qui n'ont :

Ni le prestige du nombre, car ils sont douze seulement, douze hommes novices dans le ministère difficile de la parole et nullement aguerris aux luttes de' la pensée ;

Ni le prestige de la race, car ce ne sont pas de ces Grecs si cultivés, ni de ces Romains tant vantés que les patriciens se disputent et que les plébéiens admirent, mais les fils d'une nation méprisée à l'égal des barbares, et exécrée plus que qui que ce soit au monde ;

Ni le prestige de la force, car ils ne détiennent ni le glaive qui fonde les empires, ni la loi qui les fait vivre ;

Ni le prestige de l'opulence, car leur teint hâlé, leurs mains durcies, leur tète nue, leur tunique sale et déchirée rappellent le métier de bas étage qu'ils exerçaient hier encore ;

Ni le prestige de l'habileté, car ils livrent imprudemment, naïvement à la publicité leur doctrine, leur plan, leur chétive personne, et à la risée pu-

blique le nom de leur nation, leur roture et leur ignorance, leurs lâchetés et leurs trahisons d'autrefois;

Ni le prestige de la science, car ils sont dépourvus de culture intellectuelle et leur brutale éloquence ignore les ménagements et les délicatesses de la rhétorique purement humaine.

Les fondateurs de l'Eglise sont des hommes de rien, nul prestige ne les recommande à l'attention et au respect des peuples. Le Christ leur a dit : « Croyez et parlez ! » Ils croient et ils parlent. Les bateliers deviennent pêcheurs d'hommes. L'Eglise est née. La barque est achevée. Jésus la lance à la mer. La voilà qui s'avance à la rencontre des nations avec la croix pour drapeau, la parole pour souffle, la foi pour unique soutien, et pour devise deux mots qui résument tout l'Evangile : Croyez et parlez !

Venez, peuples, venez maintenant. Entrez dans l'Eglise. Les vents s'élèvent, la tempête éclate. N'importe! La barque divine ne ^ombrera pas. Gap, dans ces bateliers qui la conduisent, il y a le Christ, et c'est le Christ qui par eux va sauver le monde!

A men !

DEUXIÈME CONFÉRENCE

L'Église primitive et les Juifs

Messieurs,

A la sortie du Cénacle les Apôtres convertissent 3.000 hommes d'un seul coup. Quelques jours après, Pierre se jette au milieu de la foule et lui demande raison de la mort de son Maître ; 5.000 voix lui répondent par une profession de foi solennelle. Toute la Judée est en émoi. Le Judaïsme entamé proteste et résiste. Il importe de constater ce premier contact de l'Eglise naissante avec les Juifs, et de mesurer la grandeur de la lutte qui s'engage. Qu'on soit croyant ou sceptique, il est impossible de méconnaître l'importance de la question Juive. Elle nous étreint aujourd'hui. Or sachez bien, Messieurs, qu'elle n'est pas nouvelle. Nous la rencontrons auprès du berceau de l'Eglise non moins poignante qu'à l'heure actuelle.

I. Le Judaïsme était une grande puissance. Je vais essayer de vous dire ce qu'était le Judaïsme

il y a dix-neuf siècles, quand l'Eglise catholique fit ici-bas son apparition.

A ce moment-là, comme aujourd'hui, les Juifs étaient répandus partout, dans l'Empire romain, hors de l'Empire romain et jusqu'en Chine.

Et ils étaient si bien mêlés aux nations païennes qu'ils avaient sacrifié sans regret leur idiome national pour prendre l'idiome des pays qu'ils habitaient. Neuf ou dix millions de Juifs qui existaient à cette époque pouvaient bien parler une cinquantaine de langues, de même que les cinq millions de Juifs qui existent aujourd'hui en parlent au moins une centaine.

Leur nombre est à signaler. Ces colonies juives semées par le monde étaient fécondes. Une vie plus pure que celle des païens, le célibat inconnu, la paternité imposée comme un devoir et honorée comme un service multipliaient les enfants de Juda, autant que la dépravation des mœurs, le célibat de plus en plus dominant, le mépris égoïste de la paternité diminuaient les races idolâtres. Rien qu'à Rome, il y avait 30.000 Juifs ; il y en avait un million en Egypte, et dans l'Empire romain tout entier 8 ou 9 millions. C'est peu, dites-vous. Oui, mais alors comme aujourd'hui les Juifs avaient les trois privilèges qui les rendent redoutables : la richesse, l'indépendance et la solidarité de race.

La richesse d'abord. Rothschild, qui n'avait rien il y a quatre-vingts ans, est riche à plus de six mil-

liards, nous disent les gazettes. Or c'était au ier et au 11e siècle comme au xix% et, dès cette époque, les Juifs nous apparaissent, non point livrés à l'agriculture, mais habiles à tous les trafics, et surtout au trafic de l'argent. Les commerçants juifs parcouraient la vaste étendue de l'Empire, voyageaient jusque sur les bords du golfe Persique, trouvaient partout des correspondants comme eux fils d'Israël, et ramassaient sur tous les marchés des sommes immenses.

Et puis, mêlés à tous les peuples, ils conservaient sous la domination romaine une quasi indépendance. Rome, qui avait toutes les sagesses de la paix comme toutes les hardiesses de la guerre, croyait faire un sage calcul en laissant aux peuples de leur vie propre tout ce qu'elle pouvait leur laisser sans péril, et nous la voyons traiter avec douceur et tolérance les enfants d'Israël. Rome respectait le Temple, les sacrifices, la prêtrise judaïque; elle dispensait les Juifs du service militaire. Elle ne permettait pas à ses légions de porter à Jérusalem les images des Idoles. Elle prenait sous sa protection les envois d'or que les Juifs faisaient de toutes parts au Temple. Le monde ancien à cette époque n'usait pas envers Juda de moins de largesse que le monde moderne. Et, de même qu'aujourd'hui, sans avoir d'existence politique nulle part, sans un pouce de terre où il soit souverain, le peuple juif est partout, a pris racine partout, parle

toutes les langues, et presque partout a acquis droit de cité, de même qu'il y a aujourd'hui des Juifs barons en Allemagne et baronnets en Angleterre, sans pour cela dépouiller leur propre nationalité, de nicnie au ier et au 11e siècle le Juif était Syrien à Antioche et Chevalier romain en Italie, sans pour cela cesser d'être Juif. Remarquez ce mot... sans cesser d'être Juif. Malgré leur dispersion, malgré la diversité de leurs idiomes, malgré même leurs profondes dissidences religieuses,

Alors comme aujourd'hui les Juifs gardent leur solidarité de race. Ils s'entendent et correspondent d'un bout du monde à l'autre. Mêlé partout aux infidèles, ce peuple étrange se distingue d'eux partout, garde son sang intact et ne s'allie point avec eux. Zélé sans doute pour sa nationalité locale, il ne l'est pas moins pour la nationalité cosmopolite d'Israël. Où qu'il soit, il demeure opiniâtrement fidèle je ne dirai pas à sa religion, mais à sa race, fidèle malgré les idoles et aussi malgré l'Evangile, fidèle malgré les ténèbres et malgré la lumière, fidèle malgré les mépris et malgré les avertissements, fidèle malgré la persécution et malgré la tolérance... Juif entêté, juif insensé, juif hétérodoxe, juif philosophe, juif incrédule, juif athée, mais toujours juif. Cohérente malgré sa dispersion, unie malgré ses dissidences, puissante malgré sa dépendance, indestructible malgré son anéantissement politique, la race juive au ier siècle n'était ni la

moins riche, ni la moins libre, ni la moins influente de l'Empire romain, de même qu'aujourd'hui elle n'est ni la moins riche, ni la moins puissante, ni la moins libre au sein des royaumes de la chrétienté.

Jugez de son influence. Elle avait l'ubiquité; elle avait l'usage de tous les idiomes; elle avait le nombre; elle avait la richesse; elle avait la cohésion nationale. Et, de plus, alors comme aujourd'hui, elle avait la patience avec la hardiesse, la ruse avec l'énergie, l'éloquence avec la finesse, le sentiment du beau avec la recherche du profitable. Enfin elle avait l'esprit de prosélytisme. Et tous ces avantages réunis lui donnaient une influence, inférieure sans doute, mais comparable à celle que nous lui voyons prendre dans l'Europe moderne.

Gomme ceux d'aujourd'hui, les Juifs du ier siècle étaient à la fois détestés et influents ; tout en se faisant haïr, ils savaient se faire craindre. Ils comptaient pour beaucoup dans les affaires de la Cité. Ils étaient puissants sur la vivante Agora des cités antiques, comme ils le sont dans la redoutable Agora de la presse moderne. Ils s'agitaient dans les assemblées populaires, ils les troublaient au besoin ou les faisaient troubler par d'autres. Gicéron a presque peur d'eux. Plaidant une cause où des intérêts juifs sont en question, il se plaint que le tribunal siège non loin des degrés Auréliens, encombrés de populace et de populace juive; il a peur

de cet auditoire ; il parle à demi-voix, afin d'être entendu des juges seuls et non des assistants. « Vous connaissez les Juifs, dit-il; vous savez le tumulte qu'ils causent dans les assemblées; vous savez quel esta Rome même leur nombre, leur accord, leur influence dans les assemblées. »

Telle est la puissance redoutable avec laquelle l'Eglise naissante doit d'abord se mesurer.

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