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II. L'Église primitive rencontre le judaïsme

Qu'était-ce que l'Église à son berceau en présence des Juifs? C'était une faiblesse audacieuse, une puissance rivale et un reproche vivant. L'Eglise n'est rien ! elle n'a ni le prestige des traditions, ni le prestige de la richesse, ni le prestige de l'éloquence, et voilà qu'elle s'introduit dans les synagogues juives pour leur dire que leur règne est fini et qu'elle vient les enterrer avec honneur. Sans doute elle ménage les enfants d'Israël; elle leur permet de pratiquer la circoncision, le sabbat, les œuvres de la Loi. Mais elle déclare que toutes ces observances ne sont obligatoires pour personne et que tôt ou tard elles doivent disparaître. Elle déclare que désormais le salut n'est point en Moïse, mais en Jésus-Christ seulement... Quoi? Ce Christ que toutes les portions du Judaïsme, prêtres et rabbins, pharisiens et sadducéens, peuple et chefs

du peuple, Juifs de la dispersion et Juifs de la Palestine... ce Christ que toute la nation avait insulté et crucifié sur le Calvaire, doit désormais être cru, adoré, aimé, servi? C'est lui à qui il faut élever des autels après l'avoir attaché à une croix? L'Eglise en présence du Judaïsme n'est pas seulement une puissance rivale; c'est un reproche vivant. Sans même qu'elle ouvre la bouche pour parler, elle accuse les Juifs de déicide, elle condamne leur forfait, elle les invite à la repentance. Quelques-uns se laissèrent convaincre et convertir. Mais la plupart, pris de haine et d^une haine avivée par le remords, regimbèrent contre l'aiguillon. L'Eglise était faible ; les Juifs étaient puissants, et ils répondirent aux avances de l'Eglise primitive par la calomnie et par la persécution violente.

La Juiverie des premiers siècles mania contre les chrétiens une arme dont elle a souvent usé depuis, l'arme de la calomnie. Les chrétiens, disait-on dans le vulgaire, formaient une secte abominable, impie, sans religion, sans Dieu; perturbateurs publics, ils conspiraient contre la paix du genre humain, leurs assemblées n'étaient qu'une ignoble occasion de débauches et d'infamies sans nom ; leur culte exécrable réclamait le sang humain et voulait pour victimes de petits enfants dont les initiés dévoraient la chair, et on ajoutait même que les chrétiens, unissant la bêtise au crime, reconnaissaient pour dieu un âne qu'ils adoraient et invoquaient. Tous

ces bruits extravagants défrayaient la crédulité vulgaire, et nous les trouvons jusque sous la plume de l'historien Tacite. D'où venaient donc de pareilles infamies? d'où? de la Juiverie qui les lançait sur tous les points du monde et les faisait circuler de bouche en bouche.

Et non contents de calomnier, les Juifs persécutent et font persécuter l'Eglise primitive. Dès le début delà prédication chrétienne, les apôtres sont appelés devant la synagogue et battus de verges ; saint Etienne est lapidé au mépris de la police romaine ; saint Pierre est mis deux fois en prison ; saint Jacques le Mineur est jeté du haut de la terrasse du Temple et achevé à coups de pierres par ordre du grand-prêtre ; saint Paul voit trois fois au moins des tentatives d'assassinat dirigées contre lui ; quarante hommes de Jérusalem font vœu de le tuer ; cinq fois les synagogues le font battre de trente-neuf coups de verges ; une fois il est lapidé et laissé pour mort; la haine des Juifs le suit de cité en cité, épiant ses démarches et dénonçant sa venue, soulevant contre lui la populace idolâtre.

Et non seulement en Judée, mais hors de Judée, à Rome, en Asie, en Grèce, en Macédoine et ailleurs, les Juifs ne reculent devant aucun moyen pour satisfaire leur vengeance. Ils s'adressent à Moïse et à Jupiter, au Sanhédrin et aux temples des idoles, aux anciens d'Israël et aux proconsuls romains, aux vieilles rancunes du Mosaïsmeet aux

passions de l'idolâtrie, au fanatisme du peuple et à la méfiance du despotisme, aux juges et au poignard, à César et à l'émeute. Ils ne tiennent pas le glaive; ils font mieux, ils l'inspirent et ils le dirigent.

Voilà, Messieurs, comment se présentait la question juive devant l'Eglise naissante. Et maintenant je m'arrête. J'en ai dit bien assez pour éveiller votre attention et pour vous faire réfléchir!

Amen!

TROISIEME CONFERENCE

L'Église primitive et le monde païen

Messieurs,

L'Eglise, en entrant dans le monde, y rencontra comme premier ennemi le Judaïsme, et, je crois vous l'avoir prouvé par des faits plus que par des phrases, le Judaïsme était une puissance formidable. La question juive assiégeait les chrétiens des premiers siècles, comme elle nous étreint, nous catholiques du xixe siècle. Mais voici bien autre chose. L'Eglise ne s'adressait pas qu'aux Juifs. Elle avait la prétention d'entamer le paganisme, de le dissoudre et d'amener le monde païen converti et transformé aux pieds de Jésus-Christ. Quelle rude entreprise! Pour en mesurer la difficulté, énumérons les obstacles humainement insurmontables qui se dressaient sur le chemin. L'Eglise avait contre elle le monde païen tout entier.

I. EHe avait contre elle les passions de tous. Aujourd'hui encore, Messieurs, après dix-neuf

siècles de christianisme ce sont les passions qui font à l'Eglise la guerre la plus acharnée. Ah ! si l'Eglise sacrifiait sa doctrine morale, si elle cachait sous son manteau les tables de la Loi au lieu de les opposer comme un reproche perpétuel à nos prévarications, si seulement elle consentait à se taire sur la justice, sur la charité, sur la chasteté, on la laisserait bien tranquille. Mais non. Elle est de granit. Elle est inflexible. Elle ne consent pas à supprimer une syllabe du Décalogue, et elle s'obstine à condamner le vice, qu'il habite la mansarde ou qu'il trône dans les salons dorés de l'opulent financier. L'Eglise est sans pitié pour les passions. C'est sa gloire. C'est aussi son péril : car de là lui viennent les haines les plus ardentes et les rancunes qui pardonnent le moins.

Imaginez donc ce qui dut se passer et ce qui se passa à l'origine. Quand l'Eglise fit son apparition dans le monde, elle y rencontra toutes les passions non seulement tolérées et acceptées, non seulement glorieuses et régnantes, mais consacrées et déifiées. Les divinités païennes placées sur les autels étaient la personnification du vice, et l'on pouvait se plonger dans tous les excès sans craindre de les dépasser en ignominie. Les filous invoquaient Laverne et Mercure pour réussir dans leurs coups de main. La volupté, le mensonge, le parjure, le vol, à peu près tous les vices avaient une place dans l'Olympe. Que fait l'Eglise ? À un monde qui déifiait tous

les vices, elle apporte toutes les vertus. Elle arrache au paganisme ses passions invétérées, ses voluptés enchanteresses, sa Vénus couronnée de roses. Ces païens durs, libertins, égoïstes ne pouvaient manquer de considérer comme le plus grand attentat à leur liberté la loi qui enseignait la chasteté et la charité. Cette loi était une ennemie et une usurpatrice, c'était une austère souveraine dont il fallait à tout prix secouer le joug. La contradiction était inévitable. Entre l'Eglise et le monde païen un duel à mort devait s'engager, et dans ce duel l'Eglise avait contre elle les passions de tous. Et chose non moins redoutable :

IL Elle avait contre elleies intérêts de plusieurs.

Messieurs, quand on touche à l'humanité de ce côté-là, du côté de l'intérêt, il y a tout à craindre ou tout à espérer. On peut tout en obtenir, toutes les bassesses et toutes les abdications, quand on sert ses intérêts. Mais n'allez pas la blesser à cet endroit ; de l'envers de la main elle vous enverrait dans la poussière, et vous serez bon à pendre, du moment que vous aurez blessé ses intérêts.

Or le jour où l'Eglise entra dans le monde païen, elle suscita aussitôt les clameurs intéressées des milliers d'hommes qui vivaient du culte des idoles, ou des vices que protégeait le culte des idoles.

Prêtres, devins, magiciens, astrologues, augures, aruspices, vestales, courtisanes, histrions, gladiateurs, artistes, marchands d'idoles défendaient le culte des faux dieux comme leur domaine, comme leur gagne-pain. C'était la proie dont ils vivaient, et cette proie l'Église la leur arrachait de la bouche. Ils furent indignés, furieux, et ils rendirent en haine ce qu'ils perdaient en profit. L'Église compta autant d'ennemis qu'elle faisait de dépossédés. A Philippes, des hommes qui exploitaient une prétendue prophétesse soulevèrent contre Paul et Silas le peuple et les magistrats; à Éphèse, ce fut un orfèvre gagnant sa vie à fabriquer des statues de Diane qui jeta ses ouvriers sur la place publique et menaça les chrétiens. Les prêtres des faux dieux surtout, blessés dans leur rapacité encore plus qu'humiliés dans leur orgueil, ne pouvaient se résigner à perdre les prolits qui leur revenaient de la superstition publique. L'Eglise naissante vit se dresser contre elle la double coalition des passions et des intérêts. Il y avait de quoi l'étouffer dans son berceau. Ce n'était pas tout cependant.

III. Elle avait contre elle les idées des philosophes et l'égoïsme des satisfaits.

Au sommet de toute société il y a des penseurs

et des satisfaits qui trouvent que tout va bien parce que le monde est conforme soit à leurs idées, soit à leurs appétits. Malheur à vous, si vous troublez la quiétude de ces gros personnages qui mènent les hommes et les choses et qui ne veulent pas qu'on les dérange !

Or, quand l'Eglise parut, elle trouva sur son chemin leshommes de la pensée païenne, les princes de la philosophie antique qui ne pouvaient guère s'entendre avec elle. Epicuriens, elle les blessaitdans leur esprit sensuel. Stoïciens, elle les humiliait dans leur orgueil. Sceptiques, elle leur imposait une doctrine obligatoire, invariable et universelle. Et qui donc venait mettre le joug sur toutes ces fortes têtes du paganisme? Qui? des philosophes, des intellectuels, des riches, des savants? Non. Des hommes de rien, des Juifs, des Juifs que les autres Juifs méprisaient, des Juifs disciples et adorateurs d'un Juif crucifié ! Evidemment les penseurs devaient se cabrer, et ils se cabrèrent.

Les satisfaits, les grands, les patriciens, les chevaliers, les magistrats, les Césars ne pouvaient pas préparer à l'Eglise un meilleur accueil. Que sontils en effet? des corrompus et des cruels. Il serait difficile de dire les raffinements de leur luxe et de leur mollesse. Quelques détails seulement. Par un artifice que les bêtes ignorent, ils ont trouvé moyen de supprimer la digestion et de faire cinq repas par jour en dépensant pour chacun 100.000 ses-

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forces, c'est-à-dire 27.000 francs. Et de l'orgie de la [, le ils passent à l'orgie du cirque. Là ils se réunirent pour voir s'entre-déchirer des milliers d'esclaves mis aux prises avec des milliers d'animaux féroces, et, après s'être enivrés des vins les plus succulents, ils s'enivrent du sang des gladiateurs. César est à leur tète, donnant le signal des applaudissements, planant sur tout ce monde plus ou moins déshonoré et infâme, César, c'est-à-dire le despotisme sans rivage, la brutalité sans frein, César tyran de tous et pontife suprême, César qui s'appelle successivement Tibère, Caligula, Claude, Néron, Domitien. Je vous le demande, Messieurs, comment la croix pouvait-elle mordre et se planter dans une pareille société? Evidemment l'Eglise qui apportait au monde la liberté, l'égalité, la charité," la justice, la chasteté, l'humilité, l'Eglise devait soulever une universelle horreur.

Elle avait contre elle les passions de tous, les intérêts de plusieurs, les idées des philosophes et l'égoïsme des grands. Elle avait contre elle les penseurs et les satisfaits. Enfin, circonstance aggravante et qui met le comble à toutes les impossibilités déjà signalées,

IV. Elle avait contre elle la religion de la foule. Le peuple, Messieurs, est une grande puissance,

et bien que cette puissance ne fût pas organisée et armée au ier siècle comme elle l'est aujourd'hui, elle existait quand même, et si l'Eglise à ce moment-là eût flatté la populace, les esclaves, les opprimés, si elle leur eût promis un prompt affranchissement et le triomphe soudain d'une glorieuse et sainte liberté, elle eût conquis le monde en le révolutionnant. Mais ce n'est pas de la sorte qu'elle a procédé.

Bien loin de flatter le peuple, l'Eglise le dépouille de toutes ses vieilles habitudes sensuelles et idolâtriques. Elle lui enlève ses rites, ses temples, ses fables, ses idoles, ses dieux ; elle lui présente quoi ? Une religion spirituelle qui condamne toutes les passions et qui commande toutes les vertus, une religion nouvelle qui renverse les dieux protecteurs de l'Empire et qui vient supplanter la religion du peuple-roi. Considérez attentivement la rencontre de l'Eglise naissante avec le peuple romain. Il s'agissait d'obliger les païens à se priver des fêtes religieuses traditionnelles et populaires : théâtres et combats de gladiateurs, à mépriser les dieux regardés comme les fondateurs de la grandeur de l'Empire, à abandonner le culte de ces divinités riantes, consacrées par la majesté des ancêtres et défendues parl'épéedes Empereurs, à quitter un culte qui permettait aux hommes d'avoir une religion, tout en donnant satisfaction à leurs plus vils désirs. Voilà ce qu'il fallait faire

rejeter à un peuple fou de plaisirs, et pour mettre quel : héros, quel attrait à la place? Des vertus rigides et inconnues, la pureté et l'humilité, le mépris des honneurs, l'abandon des plaisirs sensuels, l'amour des ennemis, la croyance incompréhensible à un Dieu en trois personnes, à un Dieu incarné et crucifié. Il fallait mettre non pas seulement dans l'administration, mais dans les cœurs et dans les coutumes, le contraire de ce qui existait, et cela dans un Empire trente fois plus étendu que la France, avec trois cents millions d'habitants. L'Eglise voulait brusquer et changer la religion populaire. Elle voulait la correction de toutes les idées et de toutes les habitudes reçues. Elle voulait que, à la place des divinités voluptueuses et faciles du paganisme, on adorât et on aimât jusqu'aux tourments extrêmes un artisan étranger, né et mort en Judée, le pays méprisé. Elle voulait le faire aimer et adorer non pas seulement à la ville de Rome, ce qui eût été déjà immense et impossible à l'homme, mais même au monde entier, même à ces Empereurs que l'on divinisait. Cette croix sur laquelle les scélérats vulgaires auraient rougi de mourir, l'Eglise voulait la faire monter du plus bas de la dégradation au sommet de la majesté et des honneurs, la présenter dans les rues et les places publiques, faire agenouiller devant cet instrument de supplice avili, le monde païen avec ses proconsuls et ses armées.

L'Église voulait planter la croix, ce sombre résumé de la loi chrétienne, jusque sur le palais de ses persécuteurs, sur le trône des Empereurs, faire incliner ce qui était le plus haut devant ce qui était le plus bas. Et l'Eglise invitait le peuple romain à oublier les dieux du Capitole et les fêtes de l'amphithéâtre. Représentée par les douze hommes que vous savez, elle arrivait la croix d'une main et l'Evangile de l'autre, et elle s'écriait : « A la porte les dieux d'hier, à la porte les fables, à la porte les mensonges, à la porte tout ce qui n'est pas la doctrine que je vous annonce ! Le Christ a souffert avec résignation; femmes, esclaves, pauvre peuple, il faut souffrir comme Lui. Le Christ a obéi jusqu'à la mort de la croix ; femmes, esclaves, pauvre peuple, il faut obéir comme Lui. Le Christ a pardonné à ses bourreaux; femmes, esclaves, pauvre peuple il faut pardonner comme Lui. » Il n'était pas possible de contredire plus violemment les croyances et les pratiques religieuses enracinées depuis des siècles dans la foule païenne.

L'Eglise, en entrant dans le monde, avait contre elle les passions de tous, les intérêts de plusieurs, les idées des philosophes, l'égoïsme des grands, la religion du vulgaire. Entre l'Eglise et le monde païen, l'opposition était profonde, radicale, irréductible. Humainement l'Eglise n'était rien, et elle devait périr comme un fétu de paille sous les roues d'une locomotive en marche. Eh bien non, Mes-

sieurs, ce n'est pas le fétu de paille qui a été broyé et anéanti ; c'est la locomotive qui a reculé et qui a été vaincue. Nous verrons cela, et nous dirons : digitus Dei est hic! Nous dirons comme J.-J. Rousseau lui-même écrivant au roi de Pologne : « Après la mort de Jésus-Christ, douze pêcheurs entreprirent de convertir le inonde. Les persécutions ne firent qu'accélérer les progrès de cette religion. Les chrétiens couraient au martyre et les peuples au baptême. L'histoire de ces temps est un prodige ! »

Amen!

QUATRIÈME CONFÉRENCE

L'Église primitive et le glaive des Césars

Entre l'Eglise et le monde païen l'opposition était profonde, radicale. La lutte devait s'engager. Elle fut terrible. J'ai à vous montrer coalisées contre l'Eglise naissante le? deux grandes puissances du paganisme : le glaive et la plume, le glaive des Césars et la plume des Sophistes. Aujourd'hui contentons-nous de voir agir la puissance du glaive, et contemplons les persécuteurs, le supplice et les victimes.

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