‹ L'église et son œuvre (volume 2)Chapitre 17 sur 133 · I. Les Persécuteurs · texte numérisé non relu

I. Les Persécuteurs

Quels sont-ils? Ce sont les empereurs romains. Quand les Césars sentirent qu'une puissance inconnue se remuait au cœur de l'Empire et gran<'; sait autour de leur trône, ils crurent qu'un seul coup

de leur main aurait raison de toute la race des chrétiens, et ils tirèrent le glaive. Ils tirèrent le glaive, non pas une fois, mais dix fois, non pas un jour seulement, mais trois siècles. Oui, ce glaive romain qui avait dompté toutes les barbaries et toutes les civilisations, ce glaive qui avait blessé à mort les peuples les plus fiers et les nationalités les plus ardentes, ce glaive qui avait fait passer la destruction sur les cités, sur les capitales, sur les nations, sur les religions et leurs cultes évanouis, ce glaive enfin accoutumé à promener partout sur d'incomparables ruines l'irrésistible empire de Rome, ce glaive, le voilà qui cette fois frappe sur des enfants, des vieillards et des femmes ; il frappe sur une humanité qui bénit, qui pardonne, qui meurt, et la terre étonnée boit à tlots le sang des martyrs.

Mais pendant que les Césars tiennent le glaive et noient dans le sang les adorateurs du crucifié, où est le peuple et que fait-il? Le peuple... il se précipite sur les gradins de l'amphithéâtre. Il applaudit au sang qui coule, aux chairs qui volent en lambeaux, aux os que broient, dans un coin, les dents féroces des ours et des panthères. Les Césars dirigent le carnage, et le peuple coopère à l'œuvre impériale, en y apportant tout ce qu'il a naturellement de rage aveugle et d'inconscientes fureurs. C'est la loi. Le peuple suit l'impulsion qui lui vient d'en haut, qui lui vient de ses chefs, et souvent il

va plus loin qu'eux, il les dépasse en cruauté et en férocité. Quand la loi dort, quand le glaive se repose, quand quelque prince moins sanguinaire occupe l'Empire, il n'est pas rare que la foule, dans d'implacables mutineries, se rue sur les chrétiens et les massacre. Le vieux monde rugit tout entier contre l'Eglise et s'efforce de la détruire. Le sang des chrétiens, une fois savouré par les bourreaux, allume dans leur sein comme une soif brûlante, et la persécution éclate de tous points en même temps, d'en bas et d'en haut, du trône et delà plèbe.

II. Les supplices durent trois cents ans et se diversifient à l'infini. Tour à tour ou simultanément les persécuteurs essaient sur l'Eglise de l'arbitraire, de la cruauté et de la démoralisation.

Ils procèdent par l'arbitraire. Leur justice était sommaire : des promesses, des menaces en faisaient tous les frais. « Sacrifie ou meurs! » telle était l'alternative proposée aux chrétiens. « C'est de la sorte, reprit un jour l'un d'entre eux, qu'agissent les Dalmates, ces voleurs qui demandent la bourse ou la vie. » — « Je n'ai pas reçu l'ordre déjuger, réplique le tyran, mais de condamner. » C'était là toute la procédure usitée. Ces magistrats païens, asservis et avilis, rendaient des services et non pas des arrêts. Pour les chrétiens il n'y avait pas de justice, mais seulement des châtiments.

Et quels châtiments? La prison, la flagellation, l'eau glacée, le feu, les lames ardentes, le glaive, les chevalets, les ongles de fer, les roues hérissées de pointes, la dent des bêtes fauves. Néron, l'ingénieux et infâme Néron, faisait attacher à des poteaux du cirque les chrétiens enduits de goudron ou couverts de vêtements inflammables ; le soir, il y faisait mettre le feu, et il conduisait son char à la lueur de ces flambeaux vivants.

L'arbitraire et la cruauté ne suffisaient pas à la haine des persécuteurs. Pour atteindre les âmes en même temps qu'ilstorturaientles corps, ils essayaient de la démoralisation, et des magistrats obligés par leur office de veiller à la moralité des peuples condamnaient des vierges à être conduites dans des antres de prostitution pour y subir les derniers outrages. C'est la méthode ordinaire du vice : ne pouvant subir le spectacle de la vertu, il s'etîorce de la déshonorer et de la ramener à son propre niveau.

Et cela, Messieurs, dura trois siècles. De l'an 64 à l'an 325, depuis Néron jusqu'à Constantin, c'està-dire pendant une période de deux cent soixante ans, la persécution est permanente. Sans doute elle ne sévit pas toujours ni partout avec la même rigueur ; mais sous les plus vertueux Empereurs euxmêmes, il y eut des provinces ensanglantées par le supplice des chrétiens. Contemplons maintenant

III. Les victimes qui tombent sous le glaive des persécuteurs. Contemplons leur nombre, leur origine, leur physionomie et leur attitude.

— Essayons de les compter. Est-ce possible? non, ce n'est pas possible. Tout ce que Ton peut dire avec certitude c'est que le nombre des martyrs fut immense, de douze à quinze millions, affirment beaucoup d'historiens. Tout nous autorise à le croire : la longue durée des persécutions à travers les trois cents ans, — les dix édits de persécution émanés des Césars, de Néron à Constantin, — l'arbitraire des gouverneurs et des proconsuls continuant dans les provinces et dépassant quelquefois la férocité des Empereurs, — la fureur du peuple contre l'Eglise qui censure sa vie dépravée et l'avidité des citoyens romains pour les spectacles sanglants et les morts tragiques, — l'examen des catacombes de Rome, dont les innombrables loculi délient nos supputations, — le récit des auteurs païens et chrétiens. Tacite, païen, trente ans à peine après la mort de Jésus- Christ, dit que Néron à Rome seulement (Rome était à cent lieues de Jérusalem où avait commencé le christianisme) fit périr une grande multitude. Pline, sous Trajan, écrit à cet Empereur qu'il n'ose pas sévir et condamner à mort les chrétiens, car sa province est toute chrétienne ; le reste du monde évi demment était alors dans les mêmes conditions. A

peu près à la même époque, Tertullien s'écrie : « Nous ne sommes que d'hier, et déjà nous remplissons vos cités, vos colonies, vos camps, le palais, le sénat, le forum ; nous ne vous laissons que vos Temples. Si nous nous retirions du milieu de vous, l'Empire vous semblerait un désert. » Imaginez la faux de la persécution se promenant dans cette vaste moisson humaine. Quelle hécatombe ! D'ailleurs on peut juger du nombre des martyrs par le nombre des chrétiens condamnés sous Dioclétien, alors que l'Empire entier, trente fois plus grand que la France, n'était plus guère païen que dans ses chefs. Cette persécution de Dioclétien fut menée avec tant d'acharnement qu'on plaçait la croix sur les routes, près des fontaines, au seuil des maisons et des édifices, afin de découvrir des chrétiens chez ceux qui évitaient de la fouler. Etant donnée la constance habituelle des chrétiens, quelle hécatombe ! « Cette époque respire le sang », dit Renan lui-même. Si donc on évalue à 12 ou 15 millions le nombre des martyrs, il semble bien qu'on doit être dans la vérité historique.

— Et quelles sont ces nobles victimes? D'où viennent-elles? De partout, de tous les âges de la vie et de toutes les conditions sociales. Les dignitaires ecclésiastiques, les chefs de l'Eglise, Papes, évêques, prêtres, diacres sont frappés de préférence. Mais les fidèles ne sont point épargnés. On voit tomber

sous la faux de la persécution des femmes, des enfants, des vieillards, des riches et des esclaves, qui tous acceptent la mort librement et sans maudire leurs bourreaux. On a dit que les martyrs appartenaientàlamultitude, qu'ils n'étaient que de pauvres ignorants, et que leur témoignage par conséquent n'a aucune valeur scientifique. C'est faux. Dès les premiers siècles nous comptons dans les rangs des chrétiens beaucoup de personnages d'une position et d'un savoir supérieur, des patriciens convertis, des écrivains très lettrés, des philosophes comme Justin, des rhéteurs comme Gyprien. L'armée des martyrs se recrute dans tous les rangs de la société.

— Leur attitude est admirable de dignité, de calme, de persévérance. On a dit : « Les martyrs étaient des exaltés et des fanatiques. » Expliquonsnous là-dessus. Hors le cas de folie, on ne se fait pas tuer pour défendre une chose qu'on sait être fausse. S'il peut arriver que des hommes meurent pour des erreurs qu'ils croient vérités, ou pour des opinions dont ils font leur point d'honneur, ces fanatiques sont toujours en petit nombre, cèdent à la force, haïssent leurs tyrans, appellent un vengeur, et, s'ils ne peuvent pas soutenir leur cause par les armes, du moins ils donnent à leur mort un effet théâtral, et ils lèguent à la postérité le soin tl le devoir de les venger. Tels sont les fanatiques, et

tels ne sont pas les martyrs. D'abord ils sont une foule, et leur exaltation, si exaltation il y a, dure trois cents ans. Avouez que le phénomène n'est pas ordinaire. Sont-ce des exaltés ? non. Ils sont calmes; ils refusent simplement, malgré les promesses, les séductions et les menaces, de trahir Jésus-Christ. Ils avaient des armes, ils auraient pu être les plus forts et soulever les esclaves contre César ; ils n'ont pas résisté. Les soldats de la légion thébaine ont les armes à la main, mais ils ne veulent pas s'en servir pour défendre leur foi, ils restent les fidèles sujets de l'Empereur Maximien. Les martyrs prient pour leurs bourreaux, et jamais ne les maudissent. Ils n'ont aucune préoccupation de la postérité ; ils savent qu'ils sont et qu'ils resteront inconnus. Beaucoup parmi eux sont des savants qui, avant leur conversion, ont pu et ont dû examiner la doctrine nouvelle, pour laquelle ils se décident à mourir. Ils ont contrôlé la vie, la doctrine, les miracles de Jésus-Christ et des premiers apôtres. Ils attestaient non pas la vérité d'une opinion personnelle, mais la réalité d'un fait, la résurrection de Jésus- Christ dont eux ou leurs aïeux avaient pu se rendre compte. Pascal a eu raison de dire: « Je crois des témoins qui se font égorger. » Les martyrs meurent pour un tait, et non pour une opinion. Ce ne sont pas des fanatiques. D'ailleurs l'intervention, la puissance, la présence de Dieu éclatent dans leur endurance surhumaine. Félicité, prise dans sa prison

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des douleurs de l'enfantement, poussait des cris lamentables. « Situ te plains ainsi, lui dit le geôlier, que sera-ce donc demain? » Et Félicité répond sans s'émouvoir : « Ici, c'est moi qui souffre ; demain un autre sera en moi qui souffrira pour moi, parce que je souffrirai pour lui ! » Dieu est là, dans le cœur des martyrs, exaltant leur nature et soutenant leur courage, attestant la divinité de son Eglise.

— L'Eglise primitive était l'extrême faiblesse; sur elle se sont abattus tous les glaives ; et cependant elle a survécu à ses bourreaux, et elle est restée maîtresse du champ de bataille. Expliquez cela, si vous le pouvez. Si vous n'êtes quedes hommes, le glaive vous frappe, vous tue, vous anéantit, vous, vos institutions, vos religions et vos œuvres. C'est la loi de l'humanité. Et à l'universalité de cette loi vous ne trouverez qu'une exception. Seule, à travers l'histoire, l'Eglise catholique résiste à la force du glaive. C'est de la sorte qu'elle a fait son entrée dans le monde. Persécutée pendant trois siècles, elle est restée debout et vivante ; force uniquement spirituelle, elle a triomphé de la force brutale. Dieu était là. Bigitus Dei est hic!

Amen !

CINQUIÈME CONFÉRENCE

L'Église primitive et la plume des Rhéteurs

Messieurs,

Il est une puissance plus redoutable que le glaive, c'esl la parole ou la plume; et l'Eglise, en entrant dans le monde, rencontra dirigée sur sa poitrine la plume des rhéteurs en même temps que le glaive des Césars. De môme que l'homme est la plus grande puissance de la création, la parole est la plus grande puissance de l'homme ; on n'y résiste qu'à la condition d'être plus fort que l'humanité. La parole brise tout ce qui n'est pas divin. Les hommes qui écrivent et qui parlent sont puissants, plus puissants que le pouvoir, plus puissants que le peuple. Pourquoi ? parce qu'ils forment l'opinion ou l'esprit public. Dans toute société, il y a des lettrés, des savants, des philosophes, des artistes, des historiens, des poètes, des écrivains et des orateurs. Il y a une aristocratie intellectuelle qui finit par imposer à la foule la dictature de ses idées, qui triomphe de toute autre puissance et n'est elle-même vaincue par rien. Les hommes passent, les dynasties

changent, les empires s'affaissent, les trônes croulent : La parole et la plume survivent, régnent sur toutes ces ruines, sèment des idées et façonnent les générations nouvelles. Or, dès les premiers siècles, la parole et la plume ont assailli l'Eglise naissante, et je voudrais vous faire toucher du doigt les actes multiples de ce dramatique assaut.

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