V. Les rhéteurs inventent un mot d'ordre
Vous savez ce que c'est qu'un mot d'ordre? C'est un mot incompris, ridicule, absurde, que l'on jette
dans la circulation et qui va partout, exploitant les passions, recrutant des complices, désignant les victimes. Pour flétrir les amis et les serviteurs de l'Eglise on les appelle aujourd'hui des cléricaux. Il y a soixante ans c'étaient des Jésuites, au temps de Voltaire des dévots, au temps de Luther des papistes, au temps de Julien l'Apostat des galiléens, au temps de Néron et de Domitien les ennemis du genre humain. Avec une telle épithète sur le front, les chrétiens n'avaient plus le droit d'être entendus ni écoutés; c'était le cri de ralliement de la sottise, de l'ambition, de la peur, de la cruauté qui se liguaient pour anéantir la religion nouvelle; c'était un arrêt de bannissement aux yeux d'une société qui avait résolu de proscrire sous ce nom l'honneur, la charité, les grands talents, les grandes vertus et les grands services !
— Vous venez de voir, Messieurs, la plume des rhéteurs exerçant son action néfaste contre l'Eglise primitive. Ce spectacle doit éveiller dans vos âmes deux sentiments : la fierté et l'espérance.
La fierté d'abord. Dans ces premiers siècles dont je vous raconte l'histoire, de quel côté étions-nous, vous et moi, nous tous catholiques trop oublieux de nos gloires de famille? Nous étions du côté des victimes. Nous étions donc en assez bonne compagnie. Nous étions du parti de saint Pierre et de saint Paul contre Néron. Nous étions avec les Basile, les
combats de l'église. — 8
Grégoire et les Ghrysostome. Nous étions avec les gaïiléens contre Julien. Nous étions avec les premiers libérateurs de la conscience humaine. Et plus tard nous fûmes avec les François de Sales, les Borromée, les Léon X, les Raphaël et les Michel- Ange, avec les papistes contre Luther. Nous fûmes avec tous ces dévots, ces superstitieux, ces hypocrites si flétris par Voltaire et qui lui ont survécu... Et quand on expliquera dans l'avenir l'épithète de clérical qu'on nous colle aujourd'hui au front comme une sanglante injure, la postérité la trouvera assez belle encore, car elle dira : on nommait ainsi ceux qui servaient l'Eglise, la justice et la liberté, ceux qui ont su être impopulaires pour rester honnêtes, indépendants et catholiques ! Soyez fiers en vous souvenant du passé !
Soyez confiants en contemplant l'avenir! On raconte qu'un rhéteur des premiers siècles, nommé Libanius, rencontrant un chrétien, lui disait par dérision : « Que fait le Galiléen ? » Et le chrétien lui répondit : « Le Galiléen fait un cercueil ! » En effet le divin Galiléen, le Christ Jésus, faisait un cercueil pour y ensevelir bientôt les Césars, les sophistes et leurs faux dieux roulés dans un linceul éternel. Et depuis il a fait cent et cent fois la même chose. Et bientôt encore il va mettre au sépulcre ce siècle qui finit, avec toutes les vaines idoles que ce siècle a adorées. Le Christ, à l'heure présente, creuse la fosse de tous les sophistes qui ont pro-
phétisé sa ruine et qui ont indignement trompé la génération contemporaine. Jésus-Christ était hier, il est aujourd'hui, et, si demain veut vivre, c'est dans les bras et sur le cœur du Christ qu'il viendra puiser la vie !
Amen
SIXIÈME CONFÉRENCE
L'Église primitive et les hérésies
Messieurs,
L'Église, en entrant dans le monde, a rencontré sur son chemin de redoutables ennemis. Le Judaïsme d'abord, puis le monde païen tout entier dirigeant contre elle, pour la foudroyer dans son berceau, le glaive des Césars et la plume des rhéteurs. Si elle n'eût été divine, elle était perdue et au bout d'un siècle l'histoire enregistrait son acte de décès. Cependant je ne vous ai pas encore énuméré toutes les puissances adverses qui en voulaient à sa vie, et il me reste à vous signaler un dernier ennemi, le plus perfide et le plus funeste de tous, un ennemi qui prend naissance au sein même de l'Eglise primitive et qui menace de la dévorer, de la détruire en l'empoisonnant : c'est l'hérésie. Dès le 11e siècle on compte trente-deux sectes de gnostiques. Puis voici Arius, et les Ariens fabriquent en moins de trente ans plus de seize symboles. Pelage et Donat viennent à leur tour, et les variations con-
tinuent. Du temps de saint Augustin on comptait déjà quatre-vingt-huit hérésies : encore l'illustre docteur s'excuse-t-il de ne pas les connaître toutes. Et là-dessus vous m'adressez une question, à laquelle je dois répondre tout d'abord.