‹ L'église et son œuvre (volume 2)Chapitre 22 sur 133 · I. Pourquoi des hérésies dans l'Église · texte numérisé non relu

I. Pourquoi des hérésies dans l'Église

Pourquoi ? Prenez dans l'humanité deux cents hommes parmi les meilleurs. Faites-les vivre ensemble pendant un mois sous le régime le plus paternel et le plus habile qui se puisse imaginer ; dès le deuxième ou troisième jour de leur cohabitation, ils se diviseront, et à la fin du mois vous verrez apparaître dans cette petite république autant de nuances que d'individus. Les uns, ayant l'esprit mal fait, comprendront mal les conditions de leur vie commune ; les autres, indépendants et orgueilleux, discuteront le joug qui pèse sur leurs épaules et n'en retiendront qu'un morceau; et, enfin, une dernière catégorie, désireuse avant tout du bienêtre et ennemie de la gêne, s'affranchira sans vergogne de toute réglementation pénible... L'Église venait de faire son apparition, et dès son origine ce ne sont pas deux cents hommes, mais des foules innombrables qui entrent dans son sein, et dans ce fleuve déjà si profond et si bouillonnant il y a du

mauvais et du bon, des scories mêlées à l'or, il y a des esprits mal faits, des orgueilleux et des sensuels. Dans ces chrétiens improvisés il y a des esprits mal faits, des Juifs grossiers qui comprennent de travers la loi évangélique, et qui reviennent d'instinct et d'habitude à la loi mosaïque, des païens à peine instruits qui adorent Jésus-Christ sans pouvoir oublier tout à fait leurs idoles. Dans ces chrétiens improvisés, il y a des orgueilleux qui acceptent difficilement une croyance toute faite, qui ne veulent pas renoncer aux discussions de l'école et aux téméraires oppositions du savoir humain. Dans ces chrétiens improvisés, il y a enfin et surtout des sensuels qui reculent devant la croix, devant la pénitence, devant la mort à soi-même, devant la persécution du monde, devant le martyre, et qui discutent l'Evangile pour pouvoir sans remords courir au crédit, aux honneurs, à la volupté. Aujourd'hui encore, après dix-neuf siècles de Christianisme, comme on a de la peine à comprendre, à accepter, à pratiquer la loi du Christ! A l'origine, après quarante siècles de paganisme, ce dut être bien plus difficile encore, et inévitablement autour du berceau de l'Eglise il fallait s'attendre à voir jaillir des révoltes, des hérésies nombreuses.

Vous dites : si l'Eglise apportait au monde la vérité, pourquoi n'a-t-elle pas rencontré un assentiment unanime? Je viens de vous répondre. L'humanité d'il y a dix-neuf siècles était comme l'huma-

nité d'aujourd'hui. Elle renfermait dans son sein des ignorants qui comprenaient mal, des sensuels qui comprenaient trop, et des orgueilleux qui ne voulaient pas comprendre. Mais alors, m'objectezvous encore, l'apparition de l'Evangile a donc été un malheur, puisque l'Evangile a été une cause de division? Messieurs, faites bien attention à ceci : Qui donne aux hommes un supplément de lumière et de force, leur apporte une cause de trouble, et la révolte de certains esprits devant la vérité est l'inévitable rançon de tout progrès intellectuel et moral. Dans toute œuvre humaine, le mal est inextricablement mêlé au bien, et plus le bien s'affirme, plus est ardente contre lui la lutte du mal. Gémissez tant que vous voudrez sur cette constitution des choses. Elle est telle, et vous ne la changerez pas. Donc, précisément parce que l'Église apportait la vérité et la vérité totale, il devait y avoir des hérésies, et il y en eut beaucoup.

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