II. Un regard sur les hérésies primitives
Je ne puis pas et je ne veux pas les énumérer et les exposer toutes. Ce serait fastidieux. Il y en a même qui vous feraient sourire, tant elles sont puériles et ridicules. Maintenant qu'elles sont mortes et qu'elles dorment dans le dessèchement et l'immobilité de leur sépulcre, nous avons peine
ànous expliquer leur crédit et leur puissance. Hélas! ne nous étonnons pas outre mesure du succès des vieilles hérésies. Dans quelques siècles, quand nos arrière-petits-neveux secoueront la poussière de nos erreurs contemporaines, ils se demanderont avec stupeur comment des hommes réputés sérieux et intelligents, dans ce siècle de lumière, ont pu croire à l'éternité de la matière, à la théorie des atomes, à la génération spontanée, au système scientifique avilissant qui fait de l'homme un singe perfectionné. « 0 vous donc, s'écrie ici Lacordaire, nés dans un siècle incroyant, et qui aspirez à la gloire de fonder une doctrine, ne vous donnez pas plus de tourment qu'il ne convient à un si médiocre sujet ! Si la nature vous a fait le don de parler ou d'écrire, cela suffit, et encore n'est-il pas assuré qu'il faille ni une plume ni une bouche d'or; le plomb a réussi souvent. Prenez de la joie avec vos amis, et dites à ce siècle superbe tout ce qu'il vous plaira, le rêve que vous avez eu la veille ou celui que vous aurez demain. Il ne vous demande pas au Ire chose pour vous croire, vous aimer, vous admirer, vous appeler immortel de votre vivant, et vous élever une statue après votre mort, » Oh ! que cela est bien dit, Messieurs, et surtout bien vrai ! Les plus sottes erreurs, dès qu'elles s'adressent à la bêtise humaine, à l'orgueil humain, et surtout à la volupté humaine, font vite leur chemin. Il n'est pas même nécessaire de les revêtir d'un habit soigné et
d'une forme pompeuse. Elles s'accréditent dans la pauvre humanité comme ces étrangers sans patrie, sans conscience et sans vergogne qui accaparent en quelques années les honneurs et les richesses d'un peuple. Souffrez donc avec humilité, Messieurs, que je vous raconte brièvement les hérésies primitives.
Pendant trois siècles l'esprit d'erreur tourne autour de cet article du Symbole : Credo in unum Deum, la foi en un seul Dieu. Les gnostiques, les manichéens, les montanistes, les novatiens, les anti-Trinitaires dirigent leurs batteries de ce côté. Et dans cette grande bataille nous vovons des hommes de première force : saint Justin, Clément d'Alexandrie, Tertnllien, Origène, saint Irénée, Arnobe, Lactance, saint Gyprien, tenir tète à tous les défenseurs de la religion païenne. Ils publient d'admirables ouvrages sur l'unité de Dieu ; ils établissent successivement tous ses attributs, sa providence, sa sainteté, sa justice, sa bonté ; ils rejettent définitivement dans le néant toutes les objections du polythéisme et de la philosophie alexandrine.
Puis, quand cette première bataille est gagnée, Arius, Xestorius, Eutychès se lèvent et attaquent la seconde vérité du Symbole: Et in Jesum Christ uni, Jésus-Christ, son égalité substantielle avec le Père, sa naissance de la bienheureuse Vierge Marie, sa double nature divine et humaine, sa personnalité unique. Tout cela est nié, avec les ressources infinies de l'esprit grec, avec l'appui secret des îauu-
vaises passions, et souvent avec la force brutale des pouvoirs humains qui se mettent au service de Terreur. Mais aussi tout cela est défendu, expliqué, précisé, approfondi. Et nous voyons se lever les uns après les autres des hommes puissants en œuvres et en paroles, des hommes qui portent au front la double auréole du génie et de la sainteté, les Pères grecs et les Pères latins, les Athanase, les Augustin, les Basile, les Chrysostome et les Hilaire, généraux intrépides qui entraînent après eux la grande armée des soldats de la vérité catholique... et par eux, par leurs immenses et merveilleux travaux, le second article du symbole demeure immuable comme le premier.
Nous verrons plus tard la marche des hérésies postérieures. Elles ont continué avec Photius au ixe siècle, qui attaque le troisième article du symbole, le Saint-Esprit, — avec Luther, Calvin, Henri VIII, qui en veulent au quatrième article, l'Église, — avec le xvme siècle, représenté par Voltaire, Diderot, d'Alembert, Helvetius, qui attaquent furieusement les deux derniers articles, la résurrection de la chair et la vie éternelle. A travers vingt siècles, le symbole a été discuté, secoué, criblé. Est-ce fini ? oh ! non. Tout recommence. Aujourd'hui on reprend, pour les discuter de nouveau, tous les articles du symbole. Autrefois on attaquait les vérités catholiques avec les textes de
la Sainte Ecriture. Aujourd'hui l'assaut se présente autrement. On veut nous lapider avec la science, et à peine a-t-on découvert une vieille inscription, un débris géologique, une hypothèse scientifique qu'on s'en empare comme d'une ferraille pour nous renverser et nous écraser. Les plus minuscules savants lancent leur encre sur la figure vénérable de nos dogmes, et, à les entendre, il semble que l'Evangile va succomber sous la lumière fulgurante de la science.
Messieurs, n'ayez pas peur. L'Église est là. Elle veille sur le dépôt sacré qui lui a été confié. Elle le défend contre les agresseurs qui voudraient le ravir, le diminuer ou le détériorer. Elle signale, elle condamne, elle retranche impitoyablement les fauteurs et les appuis de l'hérésie : tout hommo qui contredit sa doctrine, fût-il le plus subtil des esprits comme Arius, le plus pieux des Evèques comme Nestorius, le plus éloquent des apologistes comme Tertullien, le plus spirituel des moines comme Luther, le plus rusé des sophistes comme Calvin, le plus redoutable et le plus puissant des princes comme Henri VIII, le plus ondoyant des écrivains comme Renan. L'Eglise est là. Elle veille sur le dépôt de la vérité, et elle foudroie l'hérésie, l'hérésie eût-elle pour bouclier la pourpre, le génie et la force. Entendez sa grande voix à travers l'histoire. Elle s'écrie : Périsse le monde plutôt que la divinité
de Jésus-Christ ! — Périsse l'Eglise grecque plutôt que la primauté de saint Pierre! — Périsse l'Allemagne plutôt que le dogme des Indulgences! — Périsse l'Angleterre plutôt que la sainteté du mariage!
L'Église veille. Et puis elle a des; soldats qui combattent sous ses ordres les grands combats de la vérité. Voulez-vous savoir combien il s'est dépensé de génie, d'érudition, d'éloquence dans les luttes doctrinales des premiers siècles, ouvrez la patrologie grecque et latine. Il y a là plus de trois cents volumes in-folio. Et, au moyen âge, est-ce que l'Eglise n'avait pas des soldats pour défendre sa doctrine contre l'hérésie? Elle en avait des milliers, et à leur tête un général prodigieux, saint Thomas — Et en face du protestantisme est-elle restée muette, désarmée, impuissante ? Elle a opposé au protestantisme des légions d'orateurs, d'apologistes, d'écrivains, et à leur tète un homme plus grand que nature, Bossuet. — Et, dans ce siècle, tout homme sérieux qui cherche la vérité est-il embarrassé pour trouver des hommes qui la lui prêchent et la lui prouvent? Non. Pour être catholique et pour chanter le symbole, il n'y a qu'à le vouloir. 1/ Eglise a des chefs, la vérité a des organes, l'Evangile a des échos qui retentissent noblement au milieu du monde. Que s'il y a des hommes en trop grand nombre qui ferment leurs oreilles et ne
veulent pas entendre le son de la vérité, à qui la faute sinon à eux-mêmes? Plaignons-les, Messieurs, tachons de les convertir, et plus fortement que jamais affirmons notre foi et chantons notre glorieux et invincible Credo I
Amen!
SEPTIÈME CONFERENCE
La diffusion de l'Église primitive
Nous avons constaté les obstacles nombreux et humainement insurmontables que l'Eglise a rencontrés au lendemain même de sa naissance. Elle a rencontré presque simultanément le Judaïsme, le paganisme, le glaive des Césars, la plume des rhéteurs et enfin les hérésies. Elle était faible. Toutes les puissances humaines en voulaient à sa vie et lui barraient le passage. A-t-elle été vaincue? Non. Et je viens aujourd'hui vous présenter un spectacle véritablement prodigieux et divin : la diffusion de l'Eglise primitive. Elle part de Jérusalem, et tout de suite elle va s'implanter au centre du monde, à Rome, puis dans tout l'Empire, dans les Gaules, à Orléans.