‹ L'église et son œuvre (volume 2)Chapitre 30 sur 133 · III. Elle est triomphante · texte numérisé non relu

III. Elle est triomphante

Elle entre victorieusement dans les idées, dans les mœurs et dans les lois.

Une remarque importante est ici nécessaire. L'erreur serait grande de s'imaginer que la révolution religieuse qui porta sur le trône le premier Empereur chrétien eut pour conséquence immédiate d'universaliser dans tous les esprits les idées chrétiennes et d'opérer une refonte radicale et absolue des institutions. Les évolutions sociales ne se

font pas avec une telle rapidité. Je viens de dire que, quand Constantin se convertit et lit alliam e avec l'Eglise, l'Empire était chrétien, c'est vrai. Et cependant le paganisme, négligé comme culte, avait conservé des racines dans les esprits et vivait encore dans les mœurs. Plus d'un chrétien par la foi était encore païen par les habitudes civiles et domestiques. Or rien ne commande au législateur plus de modération et de sagesse que cette puissance des mœurs qui résiste si violemment quand on essaie de la briser. Constantin dut donc procéder lentement pour aboutir sûrement. Il réforma beaucoup, mais il ne nivela pas. Il ne l'aurait pas pu. Voyez-le à l'œuvre.

Il fait sienne la doctrine, la morale, la législation de l'Eglise, et pratiquement il se contente de les réaliser dans une mesure restreinte, quoique déjà grandiose. Il édicté des lois qui protègent la famille et transfigurent la société. Le meurtre des enfants, si commun dans le paganisme, est puni à l'égal du parricide. L'union conjugale est ramenée à l'unité et à l'indissolubilité primitive, et la bénédiction du mariage par le prêtre est exigée par la loi civile. Les pauvres sont honorés, assistés, et des hôpitaux, des asiles surgissent de toutes parts pour abriter les misères humaines. Voici l'esclavage. C'eût été une belle utopie à réaliser que de proclamer, le jour où le labarum vainquit les aigles romaines, l'égalité de tous les hommes et la liberté de

tous les esclaves ; mais cette utopie eût bouleversé le monde et aggravé le mal au lieu de le guérir. Il n'y a que les pouvoirs sans lendemain qui procèdent par des révolutions radicales et instantanées. Constantin n'abolit pas l'esclavage par un décret, il l'atténue seulement par des mesures légales qui le rendent supportable et tendent à le faire disparaître. Il essaie de même de supprimer les combats des gladiateurs; il n'y réussit r as; mais du moins il défend de marquer au front les malheureux condamnés aux jeux du cirque. « Nous défendons, ditil, de déshonorer ainsi le visage de l'homme, parce qu'il y paraît un vestige de la majesté du ciel. » En somme, avec Constantin le monde se reconstruit dans la vérité, dans la justice et dans la liberté, et, quand il meurt en 337 à Nicomédie, l'œuvre est déjà bien avancée.

Elle continue sous ses successeurs. Vainement Julien l'Apostat veut ressusciter le paganisme discrédité et délaissé. Il meurt en Perse, jetant un cri de terreur qui est un dernier hommage à Jésus- Christ : « Tu as vaincu, Galiléen ! » Avec lui les dieux d'Homère descendent définitivement au cercueil. Et voici Théodose qui arrive à l'Empire et qui achève l'œuvre de Constantin. Ce grand homme, par son épée et par ses lois, défend en même temps l'Eglise contre les Ariens et l'Empire contre les Barbares. L'Empire romain était condamné, et bientôt nous assisterons à sa ruine. Mais l'Église,

elle, entrait victorieusement dans le monde pour n'en plus jamais sortir, et le grand Théodose a été un de ses meilleurs serviteurs et un de ses plus fermes appuis. La législation théodosienne marque dans l'histoire, et nous lui devons toute la sève chrétienne qui pendant tant de siècles a animé nos lois civiles et nos institutions politiques. L'Eglise ne fut point ingrate pour Théodose. Quand il mourut le 17 janvier 395, l'Église le pleura par la voix d'Ambroise. Ecoutez l'Evêque de Milan faisant l'éloge funèbre de son royal ami : « J'ai aimé, dit-il, ce héros miséricordieux et clément; c'est pourquoi je le pleure du fond de mes entrailles. J'ai aimé ce héros; mes prières et mes larmes ne cesseront point d'ètFe offertes au ciel, pour qu'il soit introduit sur la montagne du Seigneur, dans la véritable terre des vivants. » Et toute l'assemblée, guerriers et femmes, vieillards et enfants, versait des pleurs autour de l'orateur chrétien. Ainsi devait apparaître, treize cents ans plus tard, Bossuet du haut de la chaire de vérité, disant en face du cercueil du grand Gondé : « Pleurez sur cette triste immortalité que nous donnons aux héros! » Restons, Messieurs, sur ce grand accent. L'immortalité que donne la gloire n'est rien, allons à la vraie immortalité par la vertu qui embaume la terre et par la foi qui ouvre le ciel!

Amen !

NEUVIEME CONFÉRENCE

La splendeur de l'Église primitive

Nous avons vu l'Eglise primitive se répandre dans l'univers et triompher sous Constantin. Voyonsla aujourd'hui resplendir au milieu de l'humanité, qu'elle pénètre de son action et qu'elle reconstruit peu à peu dans la vérité, dans la justice, dans la charité et dans la liberté. Je salue au front de l'Eglise primitive une triple splendeur: la splendeur de l'unité, la splendeur du talent et la splendeur de la vertu.

Page 1