III. La splendeur de la, vertu
Dans ces temps-là, Messieurs, il fallait convertir un monde sceptique et corrompu, le faire passer des idoles à Jésus-Christ et de Vénus à la Croix. Or on ne convertit pas le monde avec des phrases ; on le convertit par des actes plus éloquents que la parole, par des exemples, par des vertus éminentes. C'est la vertu qui accrédite la vérité. Que vous dirai-je des vertus des premiers chrétiens ?
Quelle charité ! Les païens ébahis n'y comprennent rien, et ils s'écrient : « Voyez donc comme ils s'aiment ! » Et, en effet, patriciens et plébéiens vont au martyre en se donnant la main et en s'appelant du doux nom de frères; les enfants, les pauvres, les veuves, les malades sont honorés, assistés, choyés, entourés d'égards et comblés de générosités.
Quelle pureté ! Les païens ensevelis dans la luxure et dans les habitudes du sens dépravé sont absolument désorientés, et, en voyant la mère de saint Jean Chrysostome restée veuve à vingt ans et menant au milieu du monde un veuvage immaculé, ils s'écrient : « Quelle femme parmi ces chrétiennes ! » Ah ! sans doute, même en pleine persécution, la vertu catholique subit de temps en temps des éclipses, et j'entends Tertullien qui s'adresse aux chrétiennes du n* siècle et qui leur dit : « Pourquoi
tant de diamants et de fleurs? Je crains que ces bras ornés de bracelets ne sachent plus supporter les chaînes. Je crains que sur ce cou chargé de diamants et de perles il n'y ait plus de place pour le tranchant de Tépée. » Mais voilà précisément, Messieurs, ce qui est beau, ce qui est divin : malgré les défaillances partielles et momentanées de la nature, la grâce triomphe et produit des fruits de pureté que le monde païen ne soupçonnait même pas.
Quelle intrépidité! le courage des martyrs élève l'humanité chrétienne à la hauteur de l'héroïsme. Nos frères des premiers siècles se révélèrent au monde comme les types les plus achevés de la force et de la grandeur morale; et un jour, éblouis par l'éclat d'une vertu qu'ils ne connaissaient pas et dont le mystère les tenait dans la stupéfaction, les bourreaux vaincus tombèrent aux pieds de leurs victimes et saluèrent dans l'Eglise primitive le miracle de la grandeur humaine et l'intervention de Dieu.
Et puis voici bien autre chose ! Rome païenne avait de la peine à trouver douze vestales. Dès que rÉglise est entrée dans le monde, elle étale partout et spontanément les fleurs de la virginité. Arrosée du sang des martyrs, la terre exhale aussitôt le parfum des vierges. Il y a des hommes peu éclairés ou peu sincères qui font un crime à l'Eglise d'imposer le célibat à ses ministres, et on les entend
dire : «À l'origine, les prêtres étaient mariés... Pourquoi pas aujourd'hui ? « En voilà un beau raisonnement ! Quand l'Eglise entra dans le monde où voulez-vous qu'elle recrutât ses ministres, sinon parmi les veufs ou parmi les hommes engagés dans les liens du mariage? Mais à peine a-t-elle la force de parler et d'agir qu'aussitôt elle proclame les indispensables motifs de la virginité du sacerdoce, et dès l'origine elle institue sa discipline pour ne plus jamais la changer. C'était nouveau, c'était inouï. Le paganisme fut vaincu par cette explosion de la virginité. Et ce fut encore un spectacle bien plus merveilleux quand, non contente de recruter des ministres vierges, l'Église abrita sous la bannière de la virginité les légions volontaires de l'institution monastique. Les moines d'Orient et d'Occident se lèvent par milliers au sein de l'Église primitive et attachent à son front la splendeur éblouissante de la vertu portée jusqu'à l'héroïsme.
— Messieurs, en face des obstacles humainement insurmontables qui arrêtaient l'Église à sa naissance et lui barraient le passage, je vous ai montré sa diffusion, son triomphe et enfin sa splendeur : splendeur de l'unité, splendeur du talent, splendeur de la vertu. Concluez. L'Eglise devait être broyée au berceau; elle a vaincu. Elle devait périr; elle a survécu. Vous demandez qu'elle vous prouve sa légitimité? Elle aurait le droit de ne pas vous
répondre, dit Lacordaire, elle aurait le droit de se taire. « Quand l'Arabe passant au pied des pyramides leur jette un coup de lance, les Pyramides se taisent. » Messieurs. l'Eglise vit, et une partie de l'humanité vit d'elle et par elle. C'est assez. Témoins de la diffusion de l'Église primitive, émus de son triomphe et charmés par sa splendeur, chantez-la, et soyez au milieu du monde ses enfants, ses disciples, ses serviteurs, ses amis et ses apôtres, enfants fidèles, disciples dociles, serviteurs dévoués, amis sincères, et apôtres intrépides!
Amen !
DIXIEME CONFERENCE
La Papauté dans l'Église primitive
Nous étudions l'Eglise primitive. Jetons un regard sur la Papauté dans les quatre ou cinq premiers siècles. La Papauté est à l'heure présente la pièce maîtresse de l'Église, et je ne suis pas fâché de vous montrer que cela date de loin. La Papauté n'est point une invention humaine qui s'est peu à peu introduite dans le mécanisme catholique ; c'est une institution divine qui fonctionna dès l'origine comme elle fonctionne aujourd'hui. Contemplons la puissance spirituelle, territoriale et rédemptrice de la Papauté dans les premiers siècles.