I. Le pouvoir spirituel de la Papauté dans l'Église
primitive.
Ce pouvoir repose sur de si nombreux documents que je suis embarrassé pour les choisir. Je citerai
seulement quelques faits qui résument toute la tradition. Dépouillons les archives de l'Eglise primitive. Qu'y voyons-nous ?
La Papauté condamne les erreurs. Investi de la primauté d'honneur et de juridiction sur tous les autres évêques, Pierre exerce son souverain pouvoir. Sous le nom de Clément, il examine et proscrit les abus qui s'étaient introduits dans l'Église de Corinthe. Sous le nom de Victor, il règle la question de la Pâque dans l'Eglise d'Ephèse. Sous le nom de Zéphirin, il condamne les sectateurs de Montan. Sous le nom d'Etienne, il réprouve les rebaptisants. Sous le nom de Corneille, il anathématise les Novatiens dans l'Église d'Afrique, et ainsi de suite.
Et puis, phénomène encore plus significatif, la Papauté préside les Conciles. Au Concile de Jérusalem, c'est Pierre qui mène la discussion, qui résout les difficultés et qui rend la sentence. Le premier Concile œcuménique, tenu à Nicée en 325 contre Arius, est convoqué par le pape Sylvestre qui s'y fait représenter par Osius de Cordoue et deux légats. En l'année 381, le second Concile œcuménique se réunit à Constantinople pour condamner Macédonius et venger la divinité du Saint-Esprit ; c'est le pape Damase qui convoque la sainte assemblée et en sanctionne les décrets. En l'année 431, troisième Concile œcuménique à Ephèse contre Nestorius qui attaque la divine maternité
de la Sainte Vierge ; ce Concile est présidé par saint Cyrille, au nom du pape Célestin. En l'année 451, quatrième Concile œcuménique à Chalcédoine contre Eutychès ; il est présidé par cinq légats du pape. On y lit la belle lettre du pape Léon à l'évèque Flavien, et les six cents évoques s'écrient d'un© seule voix : « C'est la foi de nos pères; c'est là ce qu'ont enseigné les apôtres. Pierre a parlé par la bouche de Léon. »
Le pouvoir spirituel des Papes s'affirme encore d'une autre façon. La Papauté reçoit les appels et les recours du monde catholique dans toutes les circonstances difficiles. Prêtez l'oreille à la voix des premiers siècles, et vous entendez les Eglises divisées et les Evèques inquiets crier : « Rome ! Rome ! » Tertullien dit : « Si des controverses éclatent en Afrique, Rome n'est pas loin. Nous pouvons y recourir facilement. » Athanase en appelle au pape Félix. Basile invoque le pape Damase. Jean Chrysostome, banni de son siège, cherche le vengeur de sa cause et le trouve à Rome dans la personne du pape Innocent. Et à tous ces appels, les Papes répondent par des décrétales qui font autorité. Enfin deux mots fameux sortis delà bouche de deux grands docteurs résument toute la tradition des quatre premiers siècles. Saint Augustin disait : « Rome a parlé, la cause est finie, Roma locuta est, causa finita est. » Et saint Ambroise : « Là où est Pierre, là est l'Eglise, ubï Petrus, ibi Ecclesia. »
ir}8 CONFÉRENCES AUX HOMMES
Vous le voyez. Le pouvoir spirituel des Papes est contemporain de la naissance même de l'Eglise, et il fonctionne à l'origine comme aujourd'hui. Voici quoique chose de plus curieux :
IL Le pouvoir territorial de la Papauté dans l'Église primitive.
Parler du pouvoir territorial de la Papauté dans les premiers siècles, est-ce que ce n'est pas paradoxal ? Est-ce que les Papes pendant trois cents ans n'ont pas été poursuivis comme des malfaiteurs, obligés de se cacher' dans les catacombes et privés en quelque sorte de la lumière du soleil ? C'est vrai. Mais cette période de lutte était-elle l'état normal de la Papauté ? Évidemment non. Dès qu'elle le put, la Papauté sortit de la Rome souterraine, et elle . s'installa victorieusement dans la Rome des Césars.
Constantin converti comprit-il que la vieille Rome ne pouvait plus désormais contenir le Pape et l'Empereur ? Toujours est-il que dans un dessein tout providentiel il quitta Rome pour Byzance, laissant l'Église et le Pape exercer toute leur influence dans la Ville Eternelle qui devenait leur capitale. Chose digne de remarque, Messieurs, les Césars s'éloignent de Rome. Ils sont là chez eux, depuis des siècles, au centre du monde. Ils s'y sont bâti des palais somptueux avec les richesses accu-
mulées de toutes les nations. Tout à coup, ils partent; ils s'en vont porter leur trône ailleurs, à Milan, à Pavie, à Ravenne, à Trêves, à Constantinople. Le bras de Dieu les repousse. Le bras de Dieu installe les Papes à Rome où, peu à peu, par la force des choses, par la conspiration des événements et le concours de tous, ils deviennent propriétaires et souverains. Cela s'est fait tout seul en quelque sorte.
Déjà, pendant les persécutions, l'Eglise avait des biens, des maisons pour les pauvres, des églises pour le culte; on les lui avait volés. Constantin répare ces injustices, oblige à la restitution les spoliateurs des biens ecclésiastiques et offre à l'Eglise un patrimoine. Les grandes familles de Rome suivent l'exemple de l'Empereur et apportent au Pape des aumônes, des palais, des domaines, aujourd'hui un champ, demain une maison, aprèsdemain un village aux environs de Rome, une ville, une région. Le Pape ne prend rien de lui-même, il reçoit tout de la libre générosité des fidèles.
Pendant ce temps-là arrivent les Rarbares, et avec eux les pillages des villes, les populations en fuite. Un cherche des protecteurs; on appelle les Empereurs; mais ils sont impuissants ou trop éloignés. La Papauté reste seule debout à Rome, au milieu de la ruine générale. Le monde romain démantelé se réfugie auprès d'elle, et le Pape se trouve porté *;ur le trône malgré lui, par la piété
enthousiaste des uns, par les cris d'angoisse des autres, par la tendresse religieuse de tous. Voilà l'origine du pouvoir territorial de la Papauté.
Et quand cela fut fait, que Rome eut été ainsi donnée au Pape et que le Vicaire de Jésus-Christ y eut été noblement et dignement installé, il y eut une nation récemment baptisée qui mit la main sur la garde de son épée et qui dit : « Moi vivante, on n'y touchera pas ! » Cette nation, c'était nous, c'était la France personnifiée dans Clovis, Pépin et Charlemagne.
Messieurs, je ne fais pas du roman, mais de l'histoire, et je viens de vous dire la pure vérité historique. Un auteur protestant, ennemi déclaré du catholicisme, Gibbon déclare que « ce sont les peuples qui ont forcé le Pape à régner ». En donnant à la souveraineté du pontife romain sa constitution définitive, Pépin et Charlemagne n'ont pas créé cette souveraineté; ils Pont simplement reconnue, organisée, solidifiée; ils ont en quelque sorte contresigné l'acte solennel rédigé par le temps et par les hommes sous la dictée de la Providence. Rien de plus légitime que le pouvoir territorial de la Papauté. Vous venez d'en voir l'origine. Je vous défie de me citer une seule souveraineté temporelle dont les commencements soient marqués d'un tel caractère de sincérité, de justice et de liberté. Encore un mot :
III. Le pouvoir rédempteur de la, Papauté dans l'Eglise primitive.
C'est la Papauté qui rachète le monde. Comment cela? En semant l'Evangile et en arrosant de ses sueurs, de ses larmes et de son sans; cette divine semence. Ainsi agit-elle aujourd'hui, ainsi elle a agi dès les premiers siècles. Voyez-la à l'œuvre.
Qui donne l'Evangile au monde après l'Ascension du Sauveur et la Pentecôte? Les apôtres sous la direction de saint Pierre, le premier pape. Qui envoie des apôtres aux nations? Le successeur de saint Pierre, le Pape. Parlant de Rome, Bossuet s'écrie : « Quelle Eglise a enfanté tant d'autres Eglises? D'abord tout l'Occident est venu par elle et nous sommes venus les premiers. C'est vous, Seigneur, qui excitâtes saint Pierre et ses premiers successeurs à nous envoyer les évêques qui ont fondé nos Eglises. » Ce sont les Papes qui ont évangélisé l'Italie, les Gaules, l'Espagne, l'Afrique. La Grande-Bretagne vient après les Gaules, et l'île des saints est aussi la conquête directe de Pierre. Sa conversion définitive date du jour où l'illustre et saint pape Grégoire le Grand aperçut, sous la forme de jeunes esclaves dont la beauté éblouissante le frappa, un nouveau peuple à conquérir à l'Évangile. « Qui sont ces jeunes gens? » demanda-t-il? — « Ce sont des Angles. » — « Dites plutôt que ce sont des
anges. » A partir de ce moment, son grand cœur rêve de donner à Jésus-Christ une si belle race. Il trace ses plans, choisit ses missionnaires, met à leur tête le moine Augustin, et bientôt l'Angleterre est convertie. Pierre et ses successeurs rachètent le monde en l'évangélisant.
Et, pour faire germer l'Évangile dans ce monde si peu préparé à le recevoir, ils y mettent leurs prières, leurs larmes, leurs sueurs, leur sang. De saint Pierre à saint Melchiade, contemporain de Constantin, on compte trente-deux Papes. Tous, si on en excepte deux, sont morts martyrs. Et encore ces deux Papes, qui n'ont pas versé leur sang pour la foi, ont été exilés pour la foi. Tous les autres ont été décapités, lapidés, précipités dans les fleuves, jetés aux bêtes de l'amphithéâtre. Avec Constantin, le christianisme monte sur le trône. Est-ce la paix, le triomphe, le repos pour la Papauté? Non. Le pape Libère est conduit en exil dans la Thrace. Innocent Ier et Léon le Grand sont exposés à la fureur d'Alaric et de Genséric. Et, en continuant jusqu'à Charlemagne, jusqu'à saint Louis, jusqu'à Louis XIV et jusqu'à Léon XIII, vous retrouvez les mêmes douleurs diversifiées dans la forme, mais identiques dans le fond. Messieurs, il n'y a de grand et de fécond que la douleur ; la douleur seule rachète et réhabilite. Pour effacer le mal, pour purifier les âmes, pour faire germer des vertus, pour sauver le monde, ni le génie ni la gloire ne suffisent. Il y
faut du sang: : sine sanguinis effmione non fit remissio! La religion chrétienne se résume dans une croix sanglante. L'Eglise est le royaume de la douleur volontairement acceptée ou recherchée. « Or, dit M*rBougaud, dans ce bienheureux royaume de l'immolation, le Pape a naturellement une part de roi. Il est la tète couronnée d'épines. » Cela doit être. Il en fut ainsi dès l'origine. Et c'est encore le spectacle que nous offre Léon XIII à la fin de ce siècle. Contemplez ce vieillard chargé de pouvoirs, d'années et de vertus. Il est faible au point de vue humain, et il ne cherche qu'à faire du bien à l'humanité : à ce double titre il mérite le respect universel et l'universel amour. Et cependant il subit les assauts et les haines de toutes les juiveries et franc-maçonneries du monde; on lui a pris son pouvoir territorial, on voudrait ébranler son pouvoir spirituel. Ne craignez rien. Il lui reste son pouvoir rédempteur. Il prie, il parle, il souffre. La Papauté sauve le monde. Enfants de l'Église, sachons-le. Soyons fiers de notre chef couronné d'épines !
Amen !
PREMIERE CONFÉRENCE
L'Église et les barbares 1° DANS L'EMPIRE ROMAIN
Messieurs,
Nous avons étudié les combats de l'Eglise primitive, et nous avons admiré sa diffusion, son triomphe et sa splendeur. Une nouvelle période s'ouvre à nos investigations, une période de dix siècles qui va de la chute de l'Empire d'Occident, en 476, jusqu'à la prise de Constantinople par les Turcs, en 1453. C'est ce qu'il est convenu d'appeler le moyen âge. Que d'événements, Messieurs, dans cette vaste période de mille ans, et comme l'Eglise va nous apparaître belle au milieu des luttes grandioses qui font de son histoire un véritable drame! Certes je n'aurai pas le temps de tout vous dire; mais j'espère pouvoir vous en dire assez pour vous instruire et vous intéresser... et j'appelle au pied de cette chaire tous les hommes intelligents et
droits qui ont le souci de la vérité historique, l'amour de l'Eglise catholique, ou même simplement le culte désintéressé du beau. Il y a des hommes qui vont chercher le beau dans la musique, dans la peinture, dans la poésie, dans la nature. Je ne les condamne pas et, même si j'en avais le loisir, volontiers je ferais comme eux. Mais je prends la liberté de leur annoncer qu'ils ne trouveront, ni dans les œuvres de la création physique, ni dans les œuvres du génie artistique, rien qui égalo le charme et la majesté des combats de l'Eglise sur la scène mouvante et vivante de l'histoire.
Le premier drame qui se présente à nous dès le seuil du moyen âge, c'est le bouleversement de l'Empire romain par les invasions des Barbares. Au commencement du ve siècle, en l'année 420, un cri d'alarme retentit en Orient et arrive jusqu'à Rome. Saint Jérôme, du fond de sa grotte de Bethléem où il va bientôt mourir, dit : « L'Empire romain s'écroule! » Et, en effet, partis du plateau central de l'Asie, les Barbares se pressent les uns sur les autres, comme les flots d'une mer qui déborde. Les voilà dans les plaines de l'Europe. Ils frappent à la porte de l'Empire romain comme le bourreau à la porte du condamné. Comment vous exposer ce grand fait historique ? Comment vous expliquer l'action de l'Eglise sur les Barbares?
I. Une comparaison va me servir à illuminer cet important sujet.
Un tremblement de terre a ouvert tout à coup dans la montagne la source des grandes eaux. L'immense torrent déborde sur les prairies, emporte les moissons, renverse les arbres, fait crouler les maisons et jette bas tous les obstacles. Il promène la ruine, la dévastation, la terreur. Les digues qu'on lui oppose ne font qu'augmenter sa fureur; il les aborde, il les pousse, il les surmonte, il les brise en écumant. C'est le fléau de Dieu qui passe. C'est le chaos. Mais voici un ingénieur, un paysan, un ouvrier, un rêveur, le premier venu qui s'approche de ce chaos pour le mettre en ordre, de ce fléau dévastateur pour le transformer en bienfait. Il trace un cours au torrent, il creuse aux grandes eaux un lit disposé avec soin pour leur écoulement normal et bienfaisant. Et, en effet, elles entrent, comme en un chemin creux, dans cette route magnifique bordée de saules et de peupliers, et elles commencent un voyage immortel. Cet harmonique canal fait de main d'homme prend bientôt le nom de fleuve, et, sur le bord de ce fleuve, on creuse des rigoles par où sont fécondés les jardins. Et, dans le fleuve, on bâtit des maisons ; et les eaux, suivant leur pente, font mouvoir usines et moulins. Et sur la surface du fleuve on assied des bar-
ques et des navires, et les eaux suivant leur pente portent légèrement les flottes et les cargaisons. Et la ménagère tenant en sa main le linge et le battoir vient sur la rive et chante toute joyeuse le cours béni du fleuve sacré. Et. cette belle rivière n'est pourtant pas autre chose que le torrent; cet immense bienfait est composé des mêmes eaux que ce fléau dévastateur. Qui donc a changé le fléau en bienfait et le chaos en fleuve? Qui? L'ingénieur. Il a calculé les pentes, mesuré le niveau, tourné les obstacles, dégagé les trop pleins, et d'une force désordonnée et subversive il a fait une force régulière qui porte partout la fécondité, la richesse et la joie. Vous avez deviné, Messieurs, le sens de ma comparaison. Ces grandes eaux qui renversent tout et qui promènent sur leur passage la terreur, la désolation et la ruine, ce sont les Barbares envahissant l'Empire romain; et cet ingénieur intelligent qui transforme les eaux débordées en un fleuve paisible et puissant, c'est l'Eglise catholique, qui trouve dans les invasions les éléments d'un ordre nouveau, qui s'empare des Barbares et les emploie eux-mêmes à expulser la barbarie. Les Barbares ravageant l'Empire, c'est le chaos. Les Barbares soumis à l'action de l'Eglise, c'est le chaos mis en ordre, c'est In fondation de la civilisation chrétienne sur les ruines du monde romain décomposé.
LES COMBATS DE L'ÉGLISE AU MOYEN AGE i 7 1
II. Voici les Barbares qui se précipitent sur l'Empire romain.
D'où viennent-ils? Originairement, ils viennent tous du plateau central de l'Asie. Germains, Slaves, et Tartares. ils forment trois grandes races qui fondent sur l'Europe comme une vaste inondation.
Que sont-ils? Des peuplesneufs, ardents, indomptés, implacables. Venus de tous les vents du ciel, les uns sur des chars grossiers, les autres sur des coursiers rapides, avec les caractères les plus opposés, les mœurs les plus diverses, les langues les plus variées, ils ont tous un instinct commun, l'instinct de la destruction. Genséric s'embarque : « Maître, à quels peuples veux-tu porter la guerre? » — « A ceux contre lesquels Dieu est irrité. » Alaric est arrêté par un ermite : « Laisse-moi, répond-il, quelqu'un plus fort que moi me presse de saccager Rome. » On lui représente qu'il faudra combattre une multitude réduite au désespoir. « L'herbe serrée se fauche mieux! » Attiîa se vante de ne rien craindre, sinon que le ciel s'écroule sur sa tête. Attila dit de lui-même : « L'étoile tombe, la terre tremble. Je suis le fléau de Dieu. » Nous parlions tout à l'heure d'un torrent dévastateur. Tels sont les Barbares.
Ils envahissent tout. Au ive siècle, Rome était partout. Au ve siècle, les Francs sont dans les
Gaules, les Wisigoths en Espagne, les Angles et les Saxons en Angleterre, les Burgondes entre la Saône et les Alpes, les Allemands sur le Rhin, les Vandales en Afrique, les Ostrogoths en Italie; Attila, Genséric, Odoacre sont à Rome. L'Empire romain est submergé. Les Barbares ont tout envahi.
Et ils ne respectent rien, ni les monuments de la civilisation romaine, ni la puissance des Empereurs, ni même la sainteté de l'Evangile. Les aigles romaines s'enfuient à tire d'aile devant les envahisseurs et ne ramènent plus dans leurs serres ensanglantées que des victoires blessées à mort. Voyez les Vandales en Afrique. Ils ajoutent aux instincts de la barbarie les ruses de l'hérésie arienne, et cette Eglise d'Afrique, naguère si florissante et qui avait compté jusqu'à 400 évêques, subit la spoliation, les tortures, Texil et la mort. Dans tout l'Empire romain on ne voit plus que carnage, incendies, destructions, ruines fumantes, décombres amoncelés. C'est le chaos.
III. Voici l'Église qui va agir sur les Barbares, qui du chaos va faire un monde nouveau, qui va endiguer ce torrent débordé et le transformer en un lleuve paisible et bienfaisant.
V Église christianise les Barbares. J'entends bouillonner le sang dans les veines de ces peuples nou-
veaux; ils sont accoutumés au meurtre; les plus policés pratiquent le divorce; les plus sauvages, la polygamie ; tous, le vol et la rapine. L'Eglise se lève au milieu de ces nations qui campent sur des cadavres entassés, au milieu de ces races conquérantes, odieux mélange de ruse et de férocité, d'incontinence outrée et de sauvage orgueil; elle vient avec sa croix, sa doctrine, son baptême, son absolution qui régénèrent, ses onctions qui affermissent, le pain et le vin de ses sacrifices qui nourrissent l'âme, et, lavant dans ses eaux mystérieuses le sang dont les Barbares sont couverts, elle commence le miraculeux enfantement du monde nouveau, des nations chrétiennes. L'Eglise se montre, l'Église parle, l'Eglise défend, l'Église commande, et les races barbares émues écoutent, se repentent, s'humilient. Elles passent, avec une rapidité qui semble aujourd'hui incompréhensible, des atroces excès de leur cruauté native et de leur luxure naturelle à des démonstrations passionnées de contrition, de foi, d'humilité, de pureté et de dévouement. Ce sont des faits, Messieurs, que je vous raconte.
Voyez cela dans le. détail. Les Suèves et les Wisigoths d'Espagne sont convertis parleurs princes Gariaric et Récarède, et ce dernier monarque mérite le surnom de catholique, qui devient l'héritage glorieux de tous les rois d'Espagne, ses successeurs. Le pape Grégoire le Grand vit un jour sur le
marché de Rome, exposés et vendus à l'encan, une troupe de jeunes esclaves. Ils venaient de la Grande- Bretagne et étaient encore païens. « Quel malheur, s'écrie-t-il, que des hommes si beaux soient les esclaves du démon! Eh bien, ces Angles, il faut qu'ils deviennent des anges. » Et il envoie en Angleterre le moine Augustin avec 40 religieux, qui arrivent dans la Grande-Bretagne, en font la conquête au prix d'efforts surhumains, et insèrent une telle sève de foi catholique que, presque immédiatement, par la multitude de ses saints évêques, de ses saints moines, de ses vierges consacrées à Dieu elle mérite le nom d'île des saints. Et puis voici saint Boniface qui, pendant trente ans, évangélise l'Allemagne, saint Adalbert la Prusse, saint Willebrod la Suède, saint Cyrille et saint Méthode la Russie. L'Eglise est partout. Elle n'a ni répugnance, ni antipathie, ni préférence pour tel gouvernement ou tel peuple, baptisant également les Francs de Clovis, les Wisigoths d'Alaric, les Lombards d'Alboin, les Hongrois, les Russes et les Anglo-Saxons. L'Empire romain meurt; l'Eglise reçoit son dernier soupir. Les races barbares, comme le lion du désert, se sont partagé les lambeaux de l'Empire romain ; l'Eglise aborde ces races indomptées, leur fait accepter le frein de l'Evangile et en compose des peuples nouveaux qui vont resplendir dans l'histoire d'un éclat incomparable.
Ce sont les Papes, les Evêques et les moines qui
accomplissent cette œuvre extraordinaire. Au moment des invasions barbares, les Papes ont été les sauveurs universels^ Ils ont sauvé les peuples des excès du pouvoir, de l'oppression des envahisseurs, de la ruine matérielle et morale qui de toutes parts les menaçait. Ils ont envoyé des apùtres pour porter aux nations infidèles la civilisation avec l'Evangile. Unis à la Papauté, les Evêques ont présidé à la conversion des Barbares et à la constitution de l'Europe chrétienne. La magistrature romaine s'éclipsait peu à peu sous la poussée des invasions ; les Evêques restaient debout au milieu de la société vieillie et des races nouvelles ; ils étaient en même temps les défenseurs de la cité, les gardiens du savoir et les propagateurs du christianisme. Comme les abeilles font la ruche, ils construisaient les nations européennes. Labeur immense, dans lequel ils étaient puissamment et providentiellement aidés par les moines de saint Benoit. — Les moines... on les trouve partout, pendant et après les invasions, en Italie, dans les Gaules, en Angleterre, en Irlande, semant la science et le véritable esprit chrétien, imprimant aux nouveaux peuples un mouvement d'expansion etde charité... En résumé, l'Église, par ses Papes, ses Evêques et ses moines, est là au milieu des Barbares, comme une mère au milieu de ses enfants, comme la reine et la maîtresse de cette turbulente famille. Saluez-la. Bénissez-la. Du torrent débordé et dévastateur elle a l'ait
un fleuve paisible et bienfaisant. Du chaos elle a fait un monde. Sans elle, tout était perdu. Par elle, tout a été sauvé. Sans doute, elle n'a point empêché l'Empire romain de mourir. Etait-ce possible? L'Empire romain était pourri, et d'ailleurs il ne voulait pas de l'Evangile. Il avait essayé de le noyer dans le sang. L'Église a fait mieux que de veiller sur ce cadavre. Elle l'a ressuscité sous une autre forme. Elle a jeté un souffle de vie sur ces ossements inanimés devenus la proie des Barbares, et avec ces ruines amoncelées elle a construit l'Europe chrétienne. Nous verrons cela.
Et vous pensez, Messieurs, que l'Eglise qui a christianisé et civilisé les Barbares va se trouver impuissante devant les besoins et les agitations de ce siècle? Ne le croyez pas. Qui peut plus peut moins. Ce qu'elle a à faire aujourd'hui est moins difficile que ce qu'elle a fait dans le passé. Depuis cent ans, le monde moderne hésite à revenir à l'Evangile, il a essayé de tous les systèmes et expérimenté toutes les utopies. Gomme s'exprime Lacordaire, « Dieu a dit à la bourgeoisie française : Tu veux régner? règne. Tu apprendras ce qu'il en coûte pour gouverner les hommes, tu jugeras s'il est possible de les gouverner sans mon Christ. » Non, Messieurs, ce n'est pas possible. C'est l'Eglise qui a conduit les Barbares à la civilisation, et il n'y a que l'Église pour empêcher les civilisés de retourner à la barbarie. Laissez-la faire. Vainement vous voudriez vous
passer d'elle. Rappelez-vous ce qir. est arrivé à l'Empire romain. Il a voulu se passer de l'Eglise, et il en est mort. Nous éviterons une telle destinée; nous irons nous jeter dans les bras et sur le cœur de l'Eglise, et nous vivrons ! Quand un peuple ne veut plus de l'Évangile, Dieu fait un signe et il dit à son Eglise : « Ma fille, nous n'avons plus rien à faire ici. Les peuples que j'aimais ont lassé ma miséricorde ; il n'y a plus qu'à les laisser pourrir. Allons-nous-en ailleurs. » Nous éloignerons de nos têtes l'anathème de la justice divine. Fils de l'Eglise, nous trouverons en elle la résurrection et la vie !
Amen !
combats de l'église. — 12
DEUXIÈME CONFÉRENCE
L'Église et les Barbares
(suite)