I. Charlemagne est grand par la, puissance de ses armes
Il descend d'un père, Pépin le Bref, et d'un aïeul, Charles-Martel, qui forment avec lui une triple génération d'hommes éminents. Par une exception aux règles générales qui ne souffrent guère l'hérédité du génie, il se trouve que le trône de France porte successivement trois hommes qui se suivent par la génération et qui se ressemblent par la supériorité. Charlemagne, plus grand encore que son père et que son aïeul, fait son entrée dans l'histoire, et nous le voyons de sa large épée réduire tour à tour les Lombards, les Musulmans et les Saxons. ' Les Lombards d'abord. Vaincus et repoussés de Rome par Pépin, ils reprennent l'offensive avec leur nouveau roi Didier, s'emparent de l'exarchat de Ravenne et se dirigent sur la Ville Éternelle. Charlemagne somme Didier de restituer au souverain pontife Adrien Ier les domaines de Saint-Pierre. Et, ne recevant pas satisfaction, il passe les Alpes, assiège Didier, le fait prisonnier dans Pavie et l'enferme au monastère deGorbie. Puis, ayant posé sur sa tête la couronne de fer des Lombards, il passe d'Italie en Espagne et tourne ses armes
Contre les Musulmans. Il conquit sur les Maures les marches d'Espagne jusqu'à TÈbre. Sa campagne fut brillante et sa victoire complète. Mais au retour
de l'expédition l'arrière-garde de Charlemagne commandée par son neveu Rolland fut taillée en pièces à Roncevaux (778). D'ailleurs, cette tragique catastrophe n'enleva rien à l'œuvre civilisatrice et libératrice de Charlemagne. Les marches d'Espagne délivrées par l'armée franque furent soustraites à l'empire du Croissant ; là vécut héroïquement une population toute chrétienne, qui forma plus tard le royaume de Navarre et qui prêtera un jour la main à l'expulsion définitive des Maures. D'autre part, Alphonse le Chaste, roi des Asturies, allié de Charlemagne, agrandissait ses Etats et refoulait les infidèles vers le sud de l'Espagne. Grâce à ces énergiques efforts, Cordoue conservait une Ecole catholique, et l'enseignement de la foi était ainsi continué à la malheureuse Espagne. Par les soins de Charlemagne et de la France, l'Espagne catholique préparait dans le silence ses glorieuses destinées, et l'Évangile restait vivant sur cette terre où il devait, quelques siècles plus tard, jeter un si vif éclat.
Pendant que Charlemagne refoulait les Musulmans au midi, de nouveaux Barbares, les Saxons , au nord s'efforçaient de briser leurs barrières. Pendant trente-trois ans le héros franc eut à combattre les Saxons, quatre fois vaincus et quatre fois révoltés. Dans une première expédition il détruit la fameuse statue d'Irmensal, le Dieu germain de la guerre. Mais, excités par leur redoutable chef Viti-
kind, les Saxons se relèvent intraitables. Charles fait appel à la persuasion. Appelé en conférence, Yitikind se rend à Attigny dans les Ardennes où le roi tenait sa cour. La majesté et la bonté de Gharlemagne désarment le farouche guerrier qui se soumet à un si grand prince. Il fait plus. Pendant son séjour en France il examine avec soin la religion chrétienne : il est frappé de la beauté de ses dogmes, de sa morale et de son culte ; il abjure le paganisme et reçoit le baptême dans l'église d'Attignv. Il devint ainsi et resta jusqu'à sa mort l'allié lidèle de Charlemagne. Gharlemagne vainqueur des Lombards, des Maures et des Saxons possède la gloire militaire. Mais il y a plus et mieux que l'épée.
IL Charlemagne est grand par son amour des lettres.
Il ne cherche point à établir son autorité et sa puissance sur l'ignorance des peuples. Il veut la lumière et il la répand.
Il s'entoure de savants qu'il honore et qu'il encourage, de personnages éminents qu'il fait venir de partout, et nous voyons groupés autour de lui l'italien Pierre de Pise, le lombard Paul Diacre, le franc Egïnhard, son secrétaire et historiographe, et au premier rang l'anglo-saxon Alcuin, qui fut Lame
de son règne. Charlemagne en le choisissant pour le maître de ses enfants lui fit oublier l'Angleterre, et durant quinze ans lui donna ses vastes Etats pour y tenir son école dite l'Ecole du palais. Là, les auditeurs étaient des rois, des princes, des' évêques, des patriarches, des saints, et Charlemagne tout le premier. Le royal élève apprit d'Alcuin la rhétorique, la dialectique, l'astronomie, la théologie, le latin, le grec, l'hébreu, le syriaque. L'étude des Pères et des Ecritures lui était familière. « Oh! s'écria-t-il un jour, si j'avais douze clercs éloquents et érudits comme Jérôme et Augustin et saints et savants comme eux !» — « Eh quoi, lui répondit Alcuin, le Créateur du ciel et de la terre n'a eu que deux hommes de ce mérite, et vous voudriez en avoir douze ? ■
En même temps qu'il aimait la science pour luimême, il s'efforçait de la répandre autour de lui. On raconte qu'au retour d'une expédition militaire il se fit présenter le résultat des travaux exécutés en son absence. Les enfants pauvres avaient tout l'avantage. « Continuez, dit-il, des études si bien commencées ; faites de nouveaux progrès ; plus tard je vous donnerai des emplois et des charges. Pour vous, les nobles, les efféminés, que le travail effraie, qui languissez dans la paresse et l'ignorance, par le Roi des cieux, je fais très peu de cas de votre noblesse: ?i vous ne réparez pas au plus tôt votre négligence, ne comptez jamais sur les faveurs de
votre roi ! » Et sur-le-champ, joignant la récompense à Téloge, il choisit le plus avancé de ces pauvres jeunes élèves et le fit clerc de sa chapelle impériale.
Il ouvre partout des écoles. Dans son palais il crée l'Ecole palatine. Il provoque la fondation d'écoles supérieures dans tous les évêchés et monastères. Il va plus loin. Il devance de dix siècles les modernes chevaliers de l'instruction populaire. Il veut pour le peuple auprès de chaque église une école primaire, où les prêtres doivent enseigner gratuitement la lecture, l'écriture, la grammaire, le calcul et le chant. Théodulphe, évêque d'Orléans, est resté célèbre par ses capitulaires pour l'établissement des écoles paroissiales. Il y a aujourd'hui, Messieurs, des masses de gens qui prêchent la croisade contre l'ignorance et qui parlent avec tant de vantardise de la science et de l'instruction qu'ils semblent en être les inventeurs. Oh ! les naïfs ! Ils ne font qu'essayer ce que l'Eglise n'a jamais cessé de faire. Ils appellent la lumière ? L'Eglise la répand. Ils veulent qu'elle soit gratuite? L'Eglise la donne. Ils demandent des maîtres par milliers et des élèves par millions? Il y a mille ans l'Eglise, inspiratrice de Gharlemagne et de Théodulphe, fondait partout des écoles paroissiales. De savants copistes faisaient revivre les chefs-d'œuvre de l'antiquité. Les célèbres écoles de Reims, de Corbie, de Fulda rivalisaient dans l'enseignement des arts
libéraux. L'immense empire de Charlemagne voyait fleurir la culture intellectuelle à tous les degrés, et le peuple lui-même recueillait le bienfait d'une instruction aussi complète que le permettaient ces âges reculés.
Mais que serait un peuple, s'il avait la gloire de l'épée et la gloire des lettres, et s'il n'avait point de religion, c'est-à-dire point d'idéal, point de moralité, point de dignité? Charlemagne le comprit.