‹ L'église et son œuvre (volume 2)Chapitre 54 sur 133 · III. Henri IV · texte numérisé non relu

III. Henri IV

Henri IV d'Allemagne entre en lice et va se mesurer avec Grégoire VII.

Malgré la défense du Pape, Henri IV fait des investitures le plus déplorable abus; il désole l'Eglise

et l'empire par ses crimes, ses violences, ses débauches. Grégoire VII cite le coupable à son tribunal pour se justifier. Henri IV répond à cette citation en tenant lui-même un conciliabule où il fait déclarer Grégoire VII déchu de la Papauté. Le saint Pontife lance alors Tanathème contre Henri IV d'Allemagne, et délie ses sujets du serment de fidélité. Hommes de ce siècle, quand vous voulez vous débarrasser d'un tyran, vous faites une révolution. Mais ça coûte cher une révolution ! Les peuples du moyen âge avaient un moyen plus expéditif et moins dangereux de supprimer les tyrans. Ils faisaient appel à la parole du Pape. Ils avaient dans la Papauté l'arbitre qui soulageait la conscience publique. Pourquoi pas? Les nations chrétiennes du moyen âge n'étaient soumises au prince qu'en vertu de la même loi qui soumettait le prince à la religion catholique. Un roi excommunié était presque un roi détrôné. Henri IV, effrayé plus que repentant, voyant que la solitude se faisait autour de son trône et que la terrible sentence allait porter ses fruits, résolut de venir au-devant du Pape, qui lui-même marchait sans crainte vers l'Allemagne. La rencontre eut lieu dans les domaines de la comesse Mathilde en Lombardie, au château de Canossa. Il y a une quinzaine d'années, Messieurs, dans ce même Empire d'Allemagne nouvellement ressuscité, un tout puissant ministre, Bismarck, évoquait contre un Pape désarmé le souvenir des événe-

ments que je vous raconte et, dans son orgueil jusque-là triomphant, il s'écriait en plein Parlement : « Nous n'irons pas à Canossa! » Il se trompait. Presque au lendemain de cette brutale parole il tombait des hauteurs du pouvoir, et la monarchie prussienne faisait des avances à la Papauté. Rappelons-nous la scène de Canossa. D'un côté Grégoire VII en habits pontificaux, le front orné de la tiare, assis sous le dais de pourpre, dans les vastes salles de la citadelle; de l'autre côté, Henri d'Allemagne, avec sa suite de seigneurs laïques et d'évêques excommuniés comme lui, tous en costume de pénitents, pieds nus, couverts de laine sur la chair, venant frapper en suppliant à la dernière enceinte de la forteresse de Canossa. Trois jours il reste là sous la cendre et le jeûne, priant et promettant de changer d'àme comme il a changé d'habits. Et, le quatrième jour, le Pape donne l'absolution au grand coupable. Pendant la messe pontificale Grégoire l'interpelle et lui dit : « Nous avons été accusé par vous et par ceux de votre parti d'avoir usurpé le Saint-Siège, de l'avoir acquis par simonie, de nous être rendu coupable de crimes qui, selon les lois canoniques, nous rendraient incapable d'exercer les fonctions saintes. Je pourrais appeler à mon aide les témoins qui ont connu ma vie depuis mon enfance; mais je préfère le témoignage de Dieu au témoignage des hommes. J'en appelle donc au jugement du Seigneur. Que le Corps de Jésus-Christ

soit la preuve de mon innocence. Oui, que Dieu me renvoie libre de tout soupçon, si je suis innocent; si je suis coupable, qu'il me frappe de mort subite ! » Le Pape brise l'hostie, en prend une moitié et présente l'autre à l'Empereur en disant : « Les princes d'Allemagne t'accusent de crimes énormes. Si tu es innocent, toi, prends à ton tour cette moitié de l'hostie; justifie ta vie par le témoignage de Dieu. Les princes alors se réconcilieront avec toi, ton royaume te sera rendu, les guerres civiles dormiront pour ton jours. » L'Empereur reculant devant un sacrilège, et la foi du Pontife réveillant un reste de croyance dans le fond de sa conscience, n'accepta point le jugement du Ciel. Ainsi finit la grande scène de Canossa, l'une des plus caractéristiques du moyen âge. Le château de Canossa rappelle la cathédrale de Milan; Grégoire VII, Ambroise; Henri IV, Théodose le Grand ; avec cette différence énorme que le repentir de Théodose fut celui d'un héros, et le repentir d'Henri celui d'un fourbe. Sa soumission n'était qu'un mensonge, une tache de plus sur son front de roi.

Sorti de la forteresse, Henri médite une vengeance éclatante. Il attaque Rodolphe de Souabe. que les princes allemands ont proclamé à sa place roi légitime de Germanie. Il en vient à bout. Il soumet de nouveau l'Allemagne, il fait nommer un antipape, Guibert, archevêque de Ravenne, il marche sur Rome. Grégoire VII ne doit son salut

et sa délivrance qu'à Robert Guiscard et à ses Normands qui pillent la Ville Eternelle. Le Pape fugitif, brisé dans la lutte, meurt à Salerne, en prononçant cette dernière parole qui résume son pontificat : « J'ai aimé la justice et haï l'iniquité ; voilà pourquoi je meurs en exil! » « Il n'y a point d'exil pour vous, répondit à l'illustre mourant un de ses cardinaux, Dieu vous a laissé toutes les nations en héritage et le monde entier pour royaume. » Il disait vrai. Grégoire VII est grand. L'Eglise le vénère comme un saint ; l'histoire le regarde comme un homme dont l'immense génie sut comprendre son siècle, le conduire et le dominer. Peu de temps après, Henri était vaincu et déposé à la diète de Mayence; rebelle envers le Père commun des fidèles, il était atteint, poursuivi comme père par ses propres fils Conrad et Henri : il se voyait réduit à solliciter contre ses enfants la protection de cette même puissance pontificale qu'il avait méconnue si longtemps. Henri d'Allemagne implorait Rome en mourant : Hildebrand était vengé !

Et après lui on voit s'accomplir tout ce qu'il avait entrepris ou inspiré. Le clergé retrouve sa pureté avec son indépendance, la simonie disparaît, l'Empire renonce aux Investitures, les Croisades commencent, un esprit nouveau anime et rajeunit le Christianisme!

Amen!

DIXIÈME CONFÉRENCE

L'Église et les Empereurs d'Allemagne

(suite)

2° ALEXANDRE III (1159 a 1181)

Messieurs,

La lutte du sacerdoce et de l'empire est un véritable drame. Nous en avons étudié le premier acte. Continuons aujourd'hui cette étude intéressante et passionnante, et voyons se présenter sur la scène de nouveaux acteurs: le pape Alexandre III.Frédéric-Barberousse d'Allemagne, Henri II d'Angleterre. L'admirable pontife Alexandre ÏII n'agit pas seulementen Allemagne, il déploie encore son acti vite en Angleterre contre Henri II, et à Rome dans le concile de Latran. Suivons-le sur ces trois théâtres.

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