II. Le pape Alexandre III et Henri II d'Angleterre
En Angleterre Guillaume le Conquérant avait inauguré un système d'oppression, et engagé la lutte de l'empire contre le sacerdoce.
Guillaume le Roux, marchant sur ses traces, avait tyrannisé l'Eglise et dilapidé ses biens.
Henri Ier s'était mesuré avec l'énergique saint Anselme, et la querelle s'était terminée par un Concordat.
Henri II recommença l'attaque avec plus d'ardeur et de cruauté. Le chancelier Thomas Becket, archidiacre de Cantorbéry, prit énergiquement contre le prince la défense des intérêts et des droits de l'Église ; il paya de son exil d'abord et ensuite de son sang sa courageuse résistance.
Henri II fit voter les statuts de Clarendon qui consacraient l'asservissement de l'Église, la ruine de la discipline ecclésiastique, le déshonneur du clergé. Les élections des dignitaires étaient subordonnées au caprice royal, et ni feudataires ni princes ne pouvaient être excommuniés sans la permission royale. Le martyre du vertueux Thomas Becket souleva l'indignation de l'Europe. Bourrelé de remords, Henri II retira les articles de Clarendon et accepta la pénitence que lui imposa Alexandre III. A l'abbaye de Savigny, près d'Avranches, il se sista devant les légats du Pape, et, la main sur les saints Evangiles, il proféra ce serment : « Moi et le roi, mon fils aîné, nous jurons que nous recevrons et tiendrons le royaume d'Angleterre du Seigneur pape Alexandre et de ses successeurs catholiques, et que nous et nos successeurs à perpétuité nous ne nous réputerons rois d'Angleterre qu'autant qu'ils
nous tiendront rois catholiques. » Et il reçut l'absolution à genoux. Puis il se rendit en pèlerinage au tombeau de sa victime Thomas Becket. Il arrive aux portes de Cantorbéry, descend de cheval, se couvre d'un habit de pénitent, et entre pieds nus dans la ville, sur un pavé rocailleux et plein de boue. Les traces de ses pas sont teintes de sang. Il entre dans la cathédrale, descend dans l'église souterraine et se jette sur la tombe du martyr. 11 confesse publiquement son crime. Thomas Becket était vengé.
Ainsi furent abattus par la défaite ou par le repentir les deux redoutables ennemis de l'Eglise, Frédéric-Barberousse et Henri II. Alexandre III avait bien mérité de l'Eglise. Il nous reste à le voir sur un troisième théâtre.
III. Le pape Alexandre III et le troisième Concile de Latran.
Pour remédier auxmauxdel'Eglise, Alexandre III assemble un concile œcuménique dans la basilique de Latran. C'est le onzième concile général. On y compte 300 Évoques, dont 19 d'Espagne, 6 d'Irlande, 1 d'Ecosse, 7 d'Angleterre, 17 d'Allemagne, 8 des diocèses latins d'Orient parmi lesquels le plus illustre de tous Guillaume, archevêque de Tyr, et enfin 52 venus de France. Le concile eut
trois sessions : la première le 5 mars, la seconde le 14, et la troisième le 19 du même mois de mars 1179. Le Souverain Pontife était assis sur un siège élevé, avec les cardinaux, les préfets, les sénateurs et les consuls de Rome. L'importance de ce Concile est considérable.
1° Son premier but est l'entière extinction du schisme. La vraie cause des schismes alors trop fréquents, c'était l'ingérence des empereurs d'Allemagne dans l'élection des Pontifes romains. Pour obvier à cet abus, le pape Nicolas II avait remis aux cardinaux l'élection du Pape. Le Concile compléta cette législation en dressant le règlement des Conclaves. Il stipula que l'élu devait obtenir les deux tiers des voix. Grégoire X, au deuxième Concile de Lyon en 1274, acheva cette réglementation en décrétant que les Cardinaux se réuniraient dans le palais des Papes et seraient mis au secret : il prit des mesures pour hâter le plus possible les élections et déclara nul tout choix fait sans pleine liberté. Ce mode d'élection, un moment révoqué, puis rétabli et confirmé par le Concile général de Vienne, est demeuré en usage.
2° Le second but du Concile de Latran était la condamnation des hérétiques du Midi de la France, Vaudois et Albigeois. Il enjoint à tous les fidèles de s'opposer aux dévastations de ces dangereux sectaires et de protéger par les armes le peuple chrétien. Le Pape accorde la même Indulgence qu'aux
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Croisés à tous ceux qui mourraient dans cette guerre sainte.
3° Le troisième but du Concile était le rétablissement de la discipline ecclésiastique. Il fixe l'âge de trente ans au moins pour les Evêques, de vingtcinq ans au moins pour les dignités inférieures et le ministère paroissial. Il rappelle au clergé les devoirs si graves de la science de la prédication, de la vraie vie ecclésiastique, et il ramène les moines aux règles de leurs Instituts.
En exécution des décrets du Concile contre les Albigeois, Henri, abbé de Clairvaux, créé cardinallégat, l'ut chargé d'organiser la première expédition contre les sectaires. La répression fut énergique, et un certain nombre d'hérétiques abjurèrent leurs erreurs.
Cette même année, mourut Alexandre III. Son successeur, Lucius III, dans un Concile tenu à Vérone, publia la Constitution qui ordonnait aux Evêques de rechercher les hérétiques et de les livrer au bras séculier : ce lut l'origine de l'Inquisition il 184).
— Alexandre III avait tenu le Saint-Siège près de vingt-deux ans, ce fut un Pontife si accompli que Voltaire lui-même n'a pu s'empêcher d'écrire à la tête d'un chapitre de son Histoire : « Belle conduite du pape Alexandre III, vainqueur de l'Empereur par la politique, et bienfaiteur du genre humain. ■ [Essaisur l'histoire générale, chap. xuv.) On peut
résumer toute l'histoire d'Alexandre III et faire tout son éloge en deux mots: il a dignement continué l'œuvre de Grégoire VII et noblement préparé l'œuvre d'Innocent III. 11 a été un grand Pape entre deux très grands Papes. Ce n'est pas une petite gloire.
ONZIÈME CONFÉRENCE
L'Église et les Empereurs d'Allemagne
(suite)
3° INNOCENT III (1198 a 1216)
Messieurs,
La lutte entre le sacerdoce et l'Empire, entre l'Eglise et les Césars allemands a duré presque trois siècles. Nous en avons vu le commencement en étudiant la grande figure de Grégoire VII. Nous en avons vu la suite dans l'histoire d'Alexandre III. Nous allons aujourd'hui assister au dénouement de ce drame, en glanant quelques faits dans la vie glorieuse et mouvementée du pape Innocent III.
Un historien protestant, Hurter, se mit il y a une trentaine d'années à étudier l'histoire d'Innocent III. Il s'attendait à trouver dans ce Pape du moyen âge toutes les atrocités attribuées à la Papauté par les falsificateurs de la vérité historique. Quel ne fut pas son étonnement! En dépouillant les archives les plus authentiques, il croyait rencontrer un monstre, et tout à coup il se trouva en
présence d'un saint et d'un génie. Il fut tellement saisi et illuminé par cette belle figure, qu'il se convertit au catholicisme, et il écrivit une Histoire d'Innocent III qui est la glorification la plus éloquente de la Papauté et de l'Eglise au moyen âge. En effet, Messieurs, le pontificat d'Innocent III est une page glorieuse et captivante.
Il est cardinal à vingt-neuf ans, Pape à trentecinq ans. C'est un savant consommé, doué d'un courage héroïque, orné de toutes les vertus qui font les saints. Son règne est un prodige d'activité. Il soumet l'Europe chrétienne à la direction tutélaire de l'Eglise. « La Papauté, écrit-il à Othon, empereur d'Allemagne, domine la royauté; celle-ci n'a de puissance que sur la terre; celle-là en a dans le ciel et dans les âmes. » En un mot par ses vertus et par ses œuvres il renouvelle Grégoire VII, et il figure en maître dans les grands événements de son temps.