I. La lutte de Boniface VIII et de Philippe le Bel
Le xive siècle s'ouvre par un moment de paix universelle et par un élan extraordinaire de foi catholique. Le Pape Boniface VIII vient d'instituer le grand Jubilé séculaire, avec Indulgence plénière et rémission des péchés à tous ceux qui visiteraient, pénitents et confessés, la basilique de Saint-Pierre et de Saint-Paul. La France, l'Angleterre, l'Italie, l'Europe, le monde entier envoyèrent des milliers de pèlerins à cette fête du pardon, à ce banquet de la mansuétude qui réunissait fraternellement toutes les nations autour du Père commun de la chrétienté. Rome vit affluer dans ses murs plus de deux cent mille étrangers. Hélas! ce n'était qu'un éclair au milieu d'un ciel obscur; car à la même heure la lutte s'engageait ardente et tragique entre le Pape et le roi de France, entre Boniface VIII et Philippe le Bel.
Messieurs, dans vos lectures vous avez vu probablement la plupart des historiens mettre à peu près tous les torts du côté de Boniface VIII. J'ose affirmer qu'ils se trompent, et que, si dans la lutte Boniface VIII a dépassé quelquefois la mesure,
LES CO\lBAl> DE L'ÉGLISE Al" MOYEN AGE â8!
Philippe le Bel par sa conduite a mérité toutes les foudres de la Papauté. Un historien qui n'est pas tendre pour BonifaceVIII avoue que Philippe le Bel est le despote le plus absolu qui ait régné en France et que son règne est un des plus sombres de notre histoire. En effet Philippe le Bel est cruel et cupide à l'excès. Il procède par la terreur et exerce des rigueurs sur sa propre famiîle. Il falsiiie les monnaies et mérite le surnom flétrissant de faux nionnaveur. Il prélève contre tout droit des impôts énormes sur les églises et les couvents. Enfin il accueille à sa cour les Colonna, famille italienne, ennemie jurée du Pape. Si vous voulez vous faire une idée juste de Philippe le Bel, attribuez-lui non pas la candeur de l'agneau, mais toutes les ruses du renard. C'est contre un tel homme que va se dresser BonifaceVIII. vieillard de quatre-vingts ans. Il lui adresse successivement trois bulles Clericis Laïcos, — Ausculta fîli, — Unam Sanctam, dans lesquelles il revendique fièrement les droits du Saint- Siège, et établit la subordination du pouvoir temporel au pouvoir spirituel, conformément à la tradition et aux usages de l'Europe chrétienne. Philippe furieux fait brûler la bulle du Pape, arrête le légat du Saint-Siège, et dans une réunion des états généraux fait prononcer la déposition de Boniface, accusé de îous les crimes imaginaires. Guillaume de Nogaret et Sciarra Colonna sont chargés de porter au Pontife la sentence et de l'exécuter.
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Boniface était à Anagni, sa ville natale, et y était dans son palais dont le peuple, sans défiance, ne gardait point les avenues. Les envoyés du roi de France, Guillaume de Nogaret et Sciarra Colonna, arrivent, le 7 septembre 1303, aux cris de : « Mort au Pape! Vive le roi Philippe! » Les cardinaux fuient effrayés; les serviteurs abandonnent leur maître. « Ouvrez les portes de mes appartements! dit le vieillard, le pontife de quatre-vingt-six ans ; trahi comme Jésus-Christ, je saurai mourir en Pape. » Alors il se fait revêtir du manteau pontifical, place sur sa tête la couronne de Constantin, et, prenant à la main les clefs en croix, il s'assied sur son trône. Sciarra, paraissant devant lui avec d'autres barons, lui adresse des paroles insultantes. Guillaume de Nogaret le menace de le mener garrotté à Lyon où un concile le ferait déposer et condamner. Sciarra porte même l'audace jusqu'à meurtrir de son gantelet de fer le visage du vieillard. Mais Boniface tient bon, résiste à tous les outrages et refuse obstinément l'abdication qu'on lui demande. Enfin, après trois jours de tortures morales infligées à la Papauté captive, le peuple d' Anagni se soulève contre les soldats étrangers et délivre le Pape qui reprend le chemin de Rome, tin mois plus tard, il expirait brisé par l'âge et par les violentes tempêtes d'Anagni, mais sans donner aucune marque de colère contre ceux qui l'avaient si lâchement insulté. Messieurs, parfois vous vous étonnez, vous vous
scandalisez des épreuves contemporaines de la Papauté. Jetez un regard en arrière. Saint Pierre est mort sur une croix comme son maître. Grégoire VII est mort en exil. Boniface VIII, à l'âge de quatrevingt-six ans, a reçu sur son visage de pontife le soufflet de Sciarra Colonna. Ainsi vont et doivent aller les choses. L'Eglise enfante les nations dans la douleur. La Papauté sauve le monde par la croix. Depuis que Jésus-Christ est mort entre deux voleurs sur l'arbre du supplice, rien de grand ne se fait que parla souffrance volontairement acceptée. Il y en a qui ne voient dans les souffrances de la Papauté que les conséquences des événements politiques auxquels elle est mêlée. Ils se trompent. La Papauté souffre parce qu'elle continue Jésus-Christ, qui rachète l'humanité en souffrant et en mourant pour elle. L'Eglise est le royaume de l'immolation, et clans ce royaume le Pape a nécessairement une part de roi. Il est la tète couronnée d'épines, qui attire à elle les soufflets, les crachats, tous les outrages. Je vous donne là, Messieurs, la clef de toute l'histoire de L'Eglise. Tout n'est que mystère dans cette histoire si vous n'avez pas cette clef pour en explorer les archives.
A Boniface VIII succède le fils d'ut: >imple berger sous le nom de Benoit XL 11 ne rougissait pas de l'obscurité de sa naissance. On raconte que sa mère vint un jour le visiter dans le palais de Latran, après avoir, par respect pour le Pape, changé ses habits
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ordinaires de paysanne. « Vous n'êtes point ma mère, s'écria-t-il en la voyant; ma mère est une femme simple et pauvre, qui s'est toujours habillée suivant sa condition. » Elle se retira. pui> revint le lendemain avec son costume de villageoise. « Ah ! maintenant voilà ma mère! » dit le Pontife en l'embrassaUt avec une grande tendresse. L'Eglise n'est pas seulement le royaume de l'immolation; elle est aussi le royaume de la sainte Egalité, de la vraie démocratie. Benoit XI par sa douceur et sa sainteté apaisa momentanément la colère de Philippe le Bel. Malheureusement il ne régna que huit mois, et Philippe le Bel agissant sur les cardinaux français lit élire Pape l'archevêque de Bordeaux, Bertrand de Goth, qui prit le nom de Clément V et qui inaugura le séjour des Papes à Avignon.