‹ L'église et son œuvre (volume 2)Chapitre 72 sur 133 · L'ÉGLISE PUISSANTE · texte numérisé non relu

L'ÉGLISE PUISSANTE

Messieurs,

L'Eglise au moyen âge a été protégée ; elle a été riche; c'est assez dire qu'elle a été puissante. Et il s'agit de savoir maintenant comment elle a usé de sa puissance. Elle a été puissante sur les peuples et sur les princes. N'a-t-elle pas dépassé les limites de l'honnête et du permis? Voyons cela.

I. La puissance de l'Eglise sur les peuples a été considérable.

La chose ri est pas niable. Rappelons-nous seulement '(uelques faits absolument caractéristiques. Comment l'Eglise a-t-elle construit les temples qui ont couvert le sol de l'Europe chrétienne au moyen âge? Avec le concours de tous les lidèles. Elle fai-

sait un signe, elle exprimait un désir, et des populations entières s'ébranlaient à sa voix, les ouvriers maçons, charpentiers, serruriers, couvreurs donnaient leur temps et leur habileté, les femmes et les enfants faisaient de petits tas de pierre ou remuaient le mortier. Tout le monde travaillait, tout le monde chantait, et souslactiondes peuples électrisés les sanctuaires sortaient de terre. — Donner gratuitement son temps et son travail, c'est déjà beaucoup. Mais voici un fait plus extraordinaire. L'Église par la voix de ses Papes et de ses Evèques prêche la Croisade. Elle demande à tous ses fidèles d'aller délivrer le tombeau du Christ. Et les peuples dociles abandonnent tout, leurs autels, leurs foyers et leur patrie pour courir en Orient. Au moment de la quatrième croisade on vit même une armée de plus de cinquante mille enfants partir de France et d'Allemagne et s'acheminer vers la Palestine. — Enfin voulez-vous vous faire une idée juste de la puissance de l'Eglise sur les peuples? Rappelez-vous comment elle a procédé à l'égard des tyrans, des Césars du moyen âge. Elle a fait le vide autour de leur trône, en déliant leurs sujets du serment de fidélité. Quand un peuple était opprimé, l'Eglise lui disait : « Tu es lié par un serment à un chef indigne. Eh bien ! je te délie de ton serment. » Et ce peuple docile retrouvait instantanément son indépendance. Messieurs, Napoléon Ier qui s'y connaissait a dit une parole profonde que je signuJe à

votre attention : « Les hommes qui ont changé l'univers n'y sont jamais parvenus en gagnant des chefs, mais en remuant des masses; le premier moyen est du ressort de l'intrigue et n'amène que des résultats secondaires; le second est la marche du génie et change la face du monde. » L'Eglise a mieux que le génie. Elle a l'inspiration de Dieu, et elle est devenue la maîtresse du monde en s'emparant de la conscience et de la confiance des peuples.

D'ailleurs rien de plus légitime dans son origine que cette puissance magique de l'Eglise sur les peuples du moyen âge. Cela s'est fait tout seul, par la force des choses, par l'entraînement logique des événements. L'Eglise s'est créé lentement, et sans y songer, le plus grand pouvoir moral qu'on ait jamais vu sur la terre. Les peuples du moyen âge, témoins de la triste et longue agonie de l'Empire romain impuissant désormais à les protéger, effrayés au bruit des catastrophes qui ébranlaient le sol sous leurs pieds, fatigués du choc des ambitions qui menaçaient de les asservir et de les écraser, comprirent que la force vraiment protectrice de leur liberté était dans l'Eglise, dans la Papauté, et n'était que là. Poussés par l'instinct de leur conservation, que firent-ils? Ils vinrent d'eux-mêmes chercher un abri social sous le seul bouclier qui pût alors les couvrir La Papauté était représentée par des vieillards assis sur des ruines et secoués par les

révolutions, n'ayant pour se défendre et s'accréditer que la force de leur parole et de leur bénédiction. Qu'importe? La Papauté était la grande et la seule force morale capable d'abriter les peuples. Les peuples vinrent à elle, et de la sorte la Papauté et avec elle l'Église entière se trouva portée par l'instinct conservateur des nations sur le trône de tout le monde civilisé. Voilà l'histoire, Messieurs. Qu'avezvous à dire à cela? L'Eglise a régné sur les peu pies par la force des choses, qui est l'action de Dieu dans l'humanité. — C'est vrai, dit-on. Mais l'Eglise a abusé de sa puissance. Cette puissance légitime dans son origine a été excessive dans son exercice. Pardon.

L'Église n'a point abusé de sa puissance sur les peuples. Généralement les puissances de la terre, quand elles peuvent tout, ne respectent plus rien. Elles ne savent pas se contenir, et elles poussent leur autorité jusqu'au despotisme. L'Eglise, guidée par le Saint-Esprit, a su se contenir. Distribuant des couronnes, elle n'en a pas pris une seule pour ellemême. Elle ne s'est servie de son ascendant moral que pour le bien des peuples, pour les protéger contre toutes les barbaries qui envahissaient l'Europe, contre toutes les brutales ambitions qui menaçaient de dévorer leur liberté. Ce que l'Eglise a fait de plus fort au moyen âge, ça été sans contredit de délier les peuples du serment de fidélité envers leurs souverains. Or, quand l'Eglise faisait

cela, pour qui agissait-elle? Est-ce que ce n'était pas pour les peuples? Est-ce que, en prenant le parti des faibles, elle n'a pas attiré sur elle la vengeance des forts? Voyons, nous qui parlons sans cesse du droit des peuples, rendons justice à l'Eglise. qui, pour défendre ce droit, a soutenu des luttes homériques et affronté les plus terribles tempêtes. Oui. nous dit-on, mais c'est ici précisément que nous vous attendons. Vous, Eglise catholique, vous avez abusé de votre puissance sur les rois. Vous les avez excommuniés et déposés. C'est intolérable. J'accepte la discussion sur ce nouveau terrain.

II. La puissance de l'Église sur les Rois a été considérable.

Permettez-moi d'abord ici une remarque qui ne manque pas de piquant. Chose curieuse! ce sont ceux-là mêmes qui sont aujourd'hui les ennemis les plus déterminés des Rois, qui reprochent le plus vivement à l'Eglise d'avoir jadis malmené les princes. Ils déblatèrent contre les Rois et les Empereurs, et apostrophant l'Eglise, lui reprochant son passé, ils se font contre elle les zélés champions des couronnes. Après avoir souri de cette légère contradiction, voyons un peu comment l'Eglise au moyen âge s'est comportée envers les princes. Très souvent elle a fait alliance avec eux,

et cette union du sacerdoce et de l'Empire a produit des fruits de civilisation qui ne sont pas contestables. Mais souvent aussi, quand les princes ont manqué à leur mandat, l'Eglise les a admonestés, réprimandés.

Elle a fait plus. Elle a tiré contre eux le glaive de t excommunication. Quoi de plus légitime? Les princes catholiques faisaient partie de l'Eglise, et, comme tels, s'ils avaient des droits, ils avaient aussi des devoirs. Du moment qu'ils manquaient à leurs devoirs, l'Église les privait de leurs droits aux biens spirituels. C'était dans l'ordre. Toute société peut légitimement retrancher de son sein un membre indigne, et ce que peuvent faire les sociétés civiles, pourquoi l'Eglise, société parfaite, ne l'aurait-elle pas pu? Au nom du simple droit naturel, l'Eglise pouvait excommunier les princes indignes. Elle le pouvait aussi au nom de sa propre liberté. « Il faut que les potentats le sachent bien, dit ici Lacordaire, le dernier d'entre les prêtres peut se refuser de communiquer avec eux. Il faut que les Théodose sachent bien qu'ils trouveront des Àmbroise, qui, les voyant venir tout couverts du sang de Thessalonique, les attendront sur le seuil et leur diront : « Vous avez des soldats, vous pouvez forcer les portes du temple ; mais, si vous entrez, je sors. » La liberté de sortir, c'est la première liberté de l'homme de cœur. Malheur à qui ne la possède pas! » Par l'excommunication, l'Eglise

cessait de communiquer avec les indignes; elle leur refusait son service, ses prières et ses sacrements. Elle usait d'une liberté primordiale qu'il est impossible de ne pas lui reconnaître.

On objecte que très souvent, en excommuniant les princes, l'Eglise les déposait. V excommunication des souverains entraînait leur déposition. A cela je réponds :

1° En principe, l'Eglise est directement chargée de sauvegarder les intérêts moraux et religieux des peuples. Dans les choses qui par elles-mêmes se rapportent au bien-être de la vie présente, comme les finances, l'armée, l'administration de la justice, le commerce, la paix et la guerre, l'Etat est absolument indépendant. Mais l'État est-il tenu de conformer ses actes à la loi morale et surnaturelle? Oui, certainement. Or quel est l'interprète authentique, quel est le gardien officiel et le défenseur-né de la loi morale et surnaturelle? L'Eglise, n'est-il pas vrai ? Si donc l'Etat déroge à son devoir et heurte la loi morale et surnaturelle, qui a mission de le reprendre, de le redresser? Qui? L'Eglise évidemment, puisqu'elle a été posée dans le monde par Dieu, précisément pour garder et appliquer la loi morale et surnaturelle. Voilà les principes.

2° En fait, au moyen âge, il s'est trouvé des

princes qui outrageaient les droits de Dieu, les droits des peuples, les droits de la morale et de la religion. Qu'ont fait les Papes? Dans certaines circonstances extrêmes où il allait de l'existence même de la chrétienté, ils ont déposé des princes comme indignes de la souveraineté. Et en faisant cela : 1° Ils ont agi en vertu du pouvoir spirituel inhérent à leur charge suprême, puisqu'ils sont les gardiens nés de l'Evangile, et : 2° Ils ont agi en vertu du droit public en vigueur à cette époquelà. Sollicités par le vœu populaire, ils ont excommunié, déposé, foudroyé les tyrans. Est-ce que c'était un mal? non. Sans l'intervention de ces intrépides pontifes que fût devenu le monde ! S'«ls ne s'étaient pasjetésdansla lutte avec une vaillance indomptable pour maintenir le drapeau de la liberté chrétienne contre ces doux agneaux qui s'appelaient Henri IV d'Allemagne, Frédéric-Barberousse, Louis de Bavière, Philippe le Bel. où en serait l'Europe? Elle ressemblerait à cette chose sans nom, faite de sang et de luxure, qui expire là-bas à Constantinople, l'Europe serait une Turquie. Rassurez- vous, nous ne sommes plus au moyen âge.

3° Aujourd'hui, les conditions, les circonstances ne sont pas ce qu'elles étaient au xme siècle. Dormez tranquilles. La chevalerie chrétienne n'est plus là peur aller, sur le geste du Pontife Romain, faire rendre gorgeà l'injustice couronnée. La grande épée

de Charlemagne, de Godefroi de Bouillon, de Simon de Montfort n'est pas là pour combattre l'infidèle et l'hérétique. Les Papes sont toujours les hérauts de l'Evangile, mais ils ne sont plus les mandataires des peuples pour établir dans le monde la poix et la; justice. On ne leur demande plus de foudroyer les tyrans. Nous prétendons régler nos alla ire s nousmêmes. L'Eglise n'a pas du tout l'intention de nous imposer ses services dans l'ordre politique et gouvernemental. Très volontiers elle adapte sa manière d'agir aux conditions nouvelles des sociétés ; très volontiers elle se renferme dans sa mission surnaturelle. Admirons sa sagesse, et rendons justice à la conduite quelle a tenue dans le passé. Elle n'a usé de sa puissance sur les peuples et sur les rois que pour le bien commun de la chrétienté.

— L'Eglise a été puissante au moyen âge. A-t-elle abusé de sa puissance? Non.

Elle a pris le parti des faibles, toutes les fois que les faibles avaient pour eux le bon droit et contre eux la brutalité des forts. Quand on a à choisir entre les forts et les faibles, ne pas se ranger du côté des forts et protéger les faibles, au risque de compromettre sa propre sécurité et ses intérêts personnels, quoi de plus beau ? L'Eglise a fait cela, et elle a fait mieux encore.

Dans sa puissance elle a toujours ménagé les coupables. Elle ne les a punis qu'à la dernière extrémité, quand elle avait épuisé tous les moyens de

persuasion, et même en les punissant elle a eu soin de laisser ouverte la porte au repentir. La puissance de l'Eglise ne ressemble pas à un obus, à un boulet de canon qui va droit à son but sans s'inquiéter des ruines qu'il occasionne à gauche et à droite de sa trajectoire. Non, c'est une puissance maternelle qui guérit en punissant, qui respecte le roseau à demi-brisé et la mèche qui fume encore...

Amen !

DIX-HUITIEME CONFERENCE

La vie de l'Église au moyen âge

(suite)

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