‹ L'église et son œuvre (volume 2)Chapitre 79 sur 133 · I. Quels sont-ils · texte numérisé non relu

I. Quels sont-ils

Qu'est-ce que Luther? Qu'est-ce que Calvin? Qu'est-ce que Henri VIII? Ces hommes méritent-ils une certaine confiance?

Luther naît le 10 novembre 1483 au fond de l'Allemagne, dans la cabane d'un mineur; on le baptise le lendemain, et on l'appelle Martin, du nom même du saint apôtre dont on célébrait la fête. Esprit vif, cœur passionné, capable d'une résolution hardie et généreuse, il voit à dix-huit ans la foudre frapper à ses côtés un de ses compagnons de plaisir, et ce coup soudain le convertit sincèrement. Il prend le froc des Augustins, se jette sous le cilice et sous la cendre, goûte sous la verge heureuse de l'obéissance les joies de l'humilité, se croit appelé au sacerdoce et monte à l'autel pour la première fois le 2 mai 1507. 11 avait vingt-quatre ans.

A cette heure matinale de sa tragique carrière, Luther possède tous les dons de la nature et de la grâce. 11 est prêtre, il est moine, il est écrivain, il est orateur. Il a reçu de Dieu une éloquence qui jaillit de ses lèvres et qui tombe de sa plume avec une égale fécondité. Il a le pouvoir du sacerdoce et les grâces de la vie cénobitique, et ces dons surnaturels sont illustrés et mis en valeur par une âme ardente et par le prestige du génie.

Hélas! l'orgueil comme un ver rongeur va gâter cette riche nature et la conduire aux derniers excès. Luther est dans sa trente-quatrième année, dans toute la force de l'âge et du talent. A cette époque-là Léon X accordait une Indulgence plénière à tous les fidèles qui, repentants de leurs fautes, contribueraient par leurs aumônes à l'achèvement de la basilique de Saint-Pierre ; il s'agissait d'élever sur le tombeau de saint Pierre un temple magnifique qui serait le symbole du triomphe de l'Eglise enfin victorieuse après quinze siècles de luttes, et il se trouva, que ce qui devait être le couronnement de la paix et de l'unité catholique allait en être le déchirement. Pendant que Léon X bâtissait Saint- Pierre de Rome, Luther se préparait à démolir l'Europe catholique. Le Pape confie aux Dominicains la prédication des indulgences en Allemagne. L'orgueil de Luther s'en irrite, et dans des thèses incendiaires qu'il fait afficher aux portes de l'Eglise de Wittemberg il attaque non pas seulement les abus possibles, mais la doctrine même des indulgences. Il va plus loin. Quand une fois, Messieurs, on a fait une brèche dans la citadelle de la vérité, on ne tarde pas à la démolir tout entière. Dépassant d'un bond la question des indulgences, Luther attaque le libre arbitre, la nécessité des bonnes œuvres pour le salut, les vœux et le célibat des prêtres, et enfin la primauté du siège romain et toute la hiérarchie de l'Église. Léon X, après

avoir épuisé tous les moyens de conciliation, condamne solennellement le moine hérétique. Luther devait se soumettre. Mais non. Il convoque ses amis, ses disciples, des foules de curieux, et, descendant sur la place publique, il y fait allumer un bûcher et avec des paroles méprisantes il jette dans le foyer ardent la bulle du Pape. Voilà Luther... un moine apostat et révolté.

Hypocrite, en huit jours il se soumet au Pape comme Vicaire de Jésus-Christ, puis l'appelle Antéchrist, et brûle publiquement sa bulle. Impudique sacrilège, il séduit et corrompt une vierge consacrée à Dieu. Blasphémateur, il nie la liberté de l'homme et fait Dieu l'auteur de tous les péchés. Corrupteur de la sainte morale chrétienne, du haut de la chaire il enseigne l'adultère en termes révoltants, et dans une consultation dogmatique il déclare au landgrave de H esse qu'il peut avoir deux femmes. Grossier et vil personnage, il disserte dans les tavernes au milieu des fumées de la bière, il fait de ses propos de table un livre immonde, il outrage avec une violence incroyable ses contradicteurs. « Je tremble, écrit Mélanchthon, quand je songe aux passions de Luther ; elles ne le cèdent point en violence aux emportements d'Hercule. »

Cet homme, qui a commencé par l'orgueil, comment finit-il? « Où est-ce que je le retrouve? dit Lacordaire. Non plus au foyer sacré de la tente cénobitique, mais à l'àtre d'une maison vulgaire, les

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pieds étendus vers un feu domestique, une femme à côté de lui. » Le voilà marié, et mal marié. Sa vie si tragique se termine comme les comédies sur la scène par un mariage, qui se termine lui-même par un enfer. Un soir d'été, s'adressant à Catherine Bora, la complice de son adultère, il lui disait : « Catherine, ce beau ciel n'est pas fait pour nous. » — « Eh bien, maître, il faut nous repentir. » — « Il est trop tard! »

Calvin est moins passionné et moins violent que Luther, mais plus froidement méchant et d'une malice plus odieuse. Il n'a pas de cœur. Il naît à Noyon de parents peu fortunés, et une famille riche pourvoit aux frais de son éducation. Il reçoit à I >rléans des leçons de grec d'un luthérien, Melchior Wolinar. qui lui donne la première idée du protestantisme. Sans entrer dans les Ordres, Calvin possède en titre la cure de Marteville, et plus tard celle de Pont-l'Evcque, Ami de la nouveauté, il dévorait en secret tous les ouvrages des prétendus Réformateurs ; obligé de fuir sa patrie et marqué d 'un fer rouge pour un crime infamant, il mène d'abord une vie errante et il se fixe enfin à Genève qui devient la citadelle de l'hérésie calviniste. Malheur à qui ne pense point comme lui! Sectaire froid et rigide, plus méthodique que Luther, plus haineux et plus féroce, il fait de sa puissance une tyrannie. Par ses ordres, Michel Servet est brûlé vif, Bolzec

envoyé en exil, Gentilès décapité pour ses opinions sur la Trinité. Pendant trente ans Calvin tient Genève sous la constitution la plus absolue et la plus draconienne. Il n'est pas rare, Messieurs, d'entendre vanter les chefs de la Réforme comme des libérateurs de l'esprit humain et de véritables bienfaiteurs de l'humanité. Décidément il faut une forte dose de bonne volonté ou de mauvaise foi pour attacher de si beaux titres au front de Luther et de Calvin.

Henri VIII, le chef de l'anglicanisme, est encore plus répugnant que les deux personnages que je viens de vous présenter. Henri VIII est un composé de débauche, d'avarice et de cruauté, le plus corrompu et le plus féroce des rois d'Angleterre, de l'aveu même des Anglais. Il avait épousé Catherine d'Aragon ; après vingt-quatre ans de mariage, il veut la répudier pour contracter une nouvelle union avec Anne de Boleyn. Rome s'y oppose. Il rompt violemment avec Rome et se fait nommer chef de l'Eglise anglicane. Il épouse successivement sept femmes. Et, joignant la cupidité à la luxure, il supprime les communautés religieuses et confisque leurs biens à son profit. Il est à la fois voleur et impudique. Sa cruauté dépasse toutes les limites. Il envoie deux de ses femmes à l'échafaud. Il inonde de sang son royaume, après en avoir rempli sa maison. Le vertueux Thomas Morus-Fischer, évêque

Je Rochester, et cent autres sont ses victimes. L'Irlande est couverte de sang. Soixante-douze mille Anglais paient de la vie leur résistante aux volontés du tyran, et pendant quatorze ans la malheureuse Angleterre est bouleversée de fond en comble. Voilà Henri VIII. C'est un véritable monstre. Joignez-le à Calvin et à Luther, et vous avez le trépied sur lequel repose l'édiiice de la Réforme. Avouez que ce n'est pas brillant.

Si du moins les chefs de la Réforme, à défaut de vertus qui les recommandent, avaient une mission qui les accrédite ! Voyons cela. De qui prennent-ils leur mission, les peu respectables personnages que nous venons de passer en revue?

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