II. Que faisons-nous depuis quatre ans
Aux négations de l'impiété nous opposons les affirmations de la raison et de la foi. Nous accomplissons une œuvre utile et nécessaire. Sans doute
nous aurions grandement tort de nous laisser aller au découragement en présence des fureurs antireligieuses qui par leur violence même prouvent la vérité et l'indestructibilité de ce qu'elles veulent renverser. Mais nous aurions tort également et nous serions des imprudents et des défaillants, si, notre foi étant attaquée, nous n'avions ni la pensée de la défendre ni la puissance de la justifier. L'exposition loyale et la démonstration sincère de la foi chrétienne : telle est l'œuvre éminemment pacilique et bienfaisante à laquelle je travaille avec vous.
On nie Dieu, son existence, ses attributs, son action, sa souveraineté. Pendant une année, nous sommes restés en présence de ce grand sujet, et, s'il vous en souvient, j'ai vengé la foi des peuples et les livres de Moïse, en vous exposant successivement Dieu et son œuvre, la création du monde, les origines de l'homme, les lois de la famille, le mécanisme de la société et l'antiquité de la race humaine. C'était mon début. Votre attention était si encourageante, vous apportiez au pied de cette chaire un si visible désir de la vérité religieuse que j'ai cru pouvoir continuer, plein de confiance, une entreprise timidement et anxieusement commencée.
L'impiété en veut à Jésus-Christ. Jésus-Christ, c'est le grand débat du monde. Derrière les que-
relies politiques qui retentissent si haut, il en est une autre qui est la véritable et la dernière : c'est de savoir si les nations civilisées par le christianisme abandonneront le principe qui les a faites ce qu'elles sont, si elles iront jusqu'au bout de l'apostasie, et quel sera dans ce cas le sort qui les attend. Être ou n'être pas chrétien, telle est l'énigme du monde moderne. La divinité du Christ est le nœua de l'avenir, comme elle l'était du passé, et, fût-ce une ruine, c'est une ruine qui porte tout. Pendant deux ans nous sommes restés en présence de ce grand sujet. Je vous ai montré Jésus-Christ dans sa personne et dans son œuvre. Les méchants et les sots passent devant Jésus-Christ sans suspendre leur marche et sans incliner la tête, et ils croient en avoir raison par un sourire ou par un blasphème. Vous, Messieurs, vous avez regardé cette grande figure avec respect et avec attention, vous avez découvert dans cette physionomie des signes qui vous ont troublés et fait réfléchir, et plus d'une fois, à travers le feu de vos regards, j'ai cru m'apercevoir que ma faible parole trouvait dans vos âmes un assentiment profond. Ensemble nous nous sommes agenouillés devant Jésus-Christ, et d'une voix unanime nous avons chanté sa divinité. Mais Jésus- Christ a laissé quelque chose de Lui ici-bas, il a laissé une Eglise qui le représente, qui le continue, qui perpétue et universalise sa parole et son action.
L'Eglise catholique est là au milieu du monde, debout au milieu de tout ce qui s'en va. Elle vit depuis dix-neuf siècles. Elle enseigne, elle discute, elle écrit, elle a rempli la terre de sa parole, et vos bibliothèques de ses travaux. Elle vous suit pas à pas, ne laissant jamais sans réponse un de vos reproches, pas plus que sans secours un de vos besoins. Tantôt l'autorité politique l'a servie, tantôt elle l'a méconnue. Mais aussi bien dans la bonne que dans la mauvaise fortune, sous la persécution comme avec la protection, l'Eglise a fait son service et tenu sa voie. Cette Eglise, si manifestement divine et si injustement attaquée, méritait d'être étudiée, et, pendant cette quatrième année qui vient de finir, j'ai essayé de vous dire la constitution que le Christ lui a donnée, sa charpente, sa physionomie, sa parole et ses droits.
Messieurs, voilà mon œuvre et la vôtre depuis quatre ans. L'impiété voudrait ébranler nos croyances. Plus que jamais attachons-nous à Dieu, à Jésus-Christ, à l'Eglise. Là est le salut de nos âmes. Là est le salut social. On sait ce que sont devenues les nations converties du paganisme à l'Evangile ; on ignore ce que deviendraient les nations chrétiennes au sortir de l'Evangile qui les a nourries et formées. Quedis-je? on ignore? mais non. Nous ne savons que trop qu'il n'y a rien de vrai, rien de solide, rien de suffisant en dehors de l'Évangile.
Sans doute, à l'heure présente, le christianisme subit une violente poussée de l'esprit du mal. Que cela ne vous épouvante pas trop. Ce siècle va finir dans la tempête. Mais le vent de l'avenir portera bientôt sur d'autres ancres la mobilité du monde... Gloire à ceux qui seront restés fidèles à Dieu, à Jésus-Christ et à l'Eglise! C'est dans leurs bras que les peuples convertis et repentants viendront chercher les principes, les vertus et les consolations, les secrets de la résurrection et de la vie !
Amen !
CINQUIÈME CONFÉRENCE
Le chemin à parcourir
Messieurs,
Dimanche dernier, nous jetions un regard sur le chemin que nous parcourons ensemble depuisquatre ans. Successivement nous avons étudié Dieu, Jésus-Christ et l'Eglise. L'Eglise... nous en sommes là, et déjà pendant une année nous avons scruté sa Constitution. Ce sujet n'est point épuisé. Pendant trois années encore il sera l'objet de notre contemplation. N'en soyez pas étonnés. Tous les coups de l'impiété portent sur l'Eglise, parce qu'elle est la cité de Dieu, l'œuvre de Jésus-Christ, la dépositaire et l'organe du Vrai et du Bien. L'ignorance ne la connaît pas, la mauvaise foi la défigure et la calomnie, la haine la poursuit et voudrait l'anéantir. Vengeons l'Eglise, dégageonsla des ombres, et faisons-la resplendir.
Je vous parlerai d'abord de ses combats. On demandait à Siéyès ce qu'il avait fait pendant la
Terreur. Il répondit : « J'ai vécu ! » 0 Eglise catholique, que fais-tu au milieu du monde depuis dix-neuf siècles? Et l'Eglise nous répond : « Je vis ! » Voilà la merveille que nous contemplerons pendant une année tout entière. L'Eglise vit; elle lutte contre les forces multiples qui en veulent à sa force vitale ; elle résiste aux hommes, aux événements et aux idées qui lui sont contraires, et elle triomphe des idées, des événements et des hommes. « L'Eglise est une enclume, a dit le protestant Théodore de Bèze, elle use tous les marteaux. » Ouvriers qui maniez le fer, vous savez ce que c'est qu'une enclume. C'est une masse de fer, sur laquelle on bat les métaux. Si résistante cependant que soit l'enclume, elle finit par s'user, parce qu'elle est au fond de même matière que le métal dont elle reçoit le choc ininterrompu. Eh bien, l'Eglise est une enclume, mais, parce qu'elle renferme un élément divin, elle ne s'use jamais sous les chocs de l'humanité. Elle dure, elle survit, elle use tous les marteaux. Quels marteaux c'étaient que Néron, Dioclétien, Arius, Nestorius, Mahomet, Luther, Calvin, Henri VIII, Voltaire, et cette période appelée 93, et Napoléon ! Certes il a fallu qu'elle fût de bon métal et formée de main de maître, l'enclume qui a résisté à ces puissants outils ! Elle a usé le marteau du schisme et de l'hérésie. Elle a usé le marteau de la politique et de la ruse diplomatique. Elle a usé le marteau de la phi-
losophie et ceux plus dangereux encore de la raillerie, du ridicule et de l'épigramnie. Elle a usé le marteau des prisons, de l'échafaud, de la persécution violente. Et l'enclume est là tout entière, inentamée, infrangible, au milieu des marteaux brisés qui l'entourent comme un trophée. Elle n'a pas baissé d'une ligne depuis deux mille ans. Elle n'a pas perdu un millimètre de sa rectitude, ni un atome de sa substance. Nous verrons cela, et pendant une année nous chanterons ensemble devant les combats de l'Eglise le cantique de la reconnaissance et de l'admiration.
Mais l'Église ne s'est pas contentée de vivre d'une vie solitaire et stérile. Elle a vécu pour le bien de l'humanité. Elle est plus et mieux qu'une enclume qui résiste à tous les coups. Elle est un arbre qui donne des fruits savoureux et nourrissants. Gomme son divin Fondateur, elle a passé ici-bas en faisant le bien, pertransiil benefaciendo. Les bienfaits de l'Eglise dans l'ordre matériel, dans l'ordre intellectuel, dans l'ordre moral, dans l'ordre domestique, dans l'ordre social, dans l'ordre surnaturel... comment les énumérer et les raconter? Écoutez là-dessus cette belle page de Lacordaire : « Qui a fait l'humanité moderne? n'est-ce pas « l'Église? Et en est-il un seul parmi vous qui « niera la supériorité de l'homme chrétien sur « tous ceux qui ont été les fils d'une autre généra-
« tion? Si vous en doutiez, je vous dirais : Com- « parez-vous vous-mêmes à la plus illustre et à la « plus parfaite humanité qui ait régné dans le « monde avant et depuis vous. Certes, c'était une « grande race que celle qui eut Athènes et Rome « pour patrie, race féconde en législateurs, en « sages, en héros, mémorable dans la guerre par « ses conquêtes, dans la politique par ses institu- « tions, dans la paix par ses arts, et qui, éteinte « depuis de longs siècles, nous appelle encore au- « tour de ses ruines pour nous y donner des « leçons. Mais, si merveilleuse qu'en ait été l'his- « toire, qui de vous consentirait à renaître dans < cette antiquité? Qui de vous sacrifierait les droits « et les devoirs de l'homme chrétien à toute la « gloire du Grec et du Romain ? En lisant les plus « belles choses qu'ils nous ont laissées, nous sen- « tons, depuis leurs dieux jusqu'à leurs vertus, « que ce sont des peuples enfants, et l'excellence « même de leur littérature, loin d'être le voile de « leur infériorité, en est l'éclatante et immortelle « révélation. Les chefs-d'œuvre de ces deux langues « iront jusqu'à la dernière postérité pour être un « témoignage qu'on peut allier la barbarie des « mœurs à une exquise culture de l'esprit, et une .. grande faiblesse de pensées à une admirable « science du style. Aussi quand le christianisme, « né avec le monde et inconnu de lui, se leva « pour apparaître à cette société ingénieuse et
« puissante qui n'avait jamais eu d'égale sur la « terre, il n'eut qu'à parler et à mourir pour en « ruiner la civilisation. L'homme grec et romain « ne put tenir devant l'homme chrétien. » (Lacordaire, III, p. 379.) Nous verrons cela, Messieurs, et pendant une seconde et une troisième année, laissant nos lèvres s'ouvrir avec nos cœurs, nous chanterons ensemble, devant les bienfaits de l'Eglise, le cantique ému et vibrant de la reconnaissance et de l'admiration.
Le siècle s'acheminera vers son terme. Ses heures sont comptées, et nous savons que les agonies sont presque toujours accompagnées de secousses douloureuses et de terribles convulsions. Devant un homme ou une chose qui finit, on se tait, on se recueille, on réfléchit. Ainsi nous comporterons-nous en présence du siècle finissant. Nous verrons l'Eglise qui l'a suivi dans sa marche, qui l'a assisté dans ses besoins, qui l'a redressé dans ses erreurs, qui l'a relevé dans ses fautes et qui a pleuré sur ses ingratitudes, nous la verrons recevoir son dernier soupir et lui murmurer à l'oreille : « Mon fils, je t'ai aimé, je te bénis. Meurs en paix. Ton destin est de finir, le mien est de te survivre. » Nous jetterons un long regard sur le dix-neuvième siècle, sur l'Eglise au -dix-neuvième siècle. Nous contemplerons sa physionomie sereine et sa constitution inébranlable au milieu
des agitations et des transformations contemporaines, les grands combats qu'elle a livrés pendant les cent dernières années à toutes les erreurs et à toutes les iniquités, les bienfaits ineffables et ininterrompus qui sont tombés de son cœur et de ses mains sur un monde qui l'a trop souvent méconnue et qu'elle n'a jamais cessé d'aimer. L'histoire du catholicisme dans les temps modernes nous occupera pendant un an ou deux, et devant ce spectacle d'actualité, dont nous sommes à la fois les témoins et les acteurs, nous chanterons encore d'une voix plus puissante et plus unanime le cantique de la reconnaissance et de l'admiration.
Tel est, Messieurs, le chemin que nous allons parcourir ensemble. Il nous réserve des surprises intéressantes, des leçons précieuses, de réconfortantes émotions. Tels sont les horizonsqui s'ouvrent à votre pieuse curiosité, à vos intelligences si avides du vrai, du bien et du beau, à vos cœurs si honnêtes, si droits, si bienveillants pour mon ministère d'amitié et de persuasion.
Tous, vous me suivrez. Si faible et si imparfaite que soit ma parole, j'affirme humblement et sûrement qu'elle peut vous faire du bien à tous. Elle porte en elle-même un élément qui relève mon infériorité et qui commande votre attention et votre respect. A travers mes lèvres débiles, la vé-
46 COiNFÉRENCES AUX HOMMES
rite descendue de Dieu vient vous atteindre et vous percer au cœur de cette flèche aiguë et victorieuse qui blesse et qui sauve touthommede bonne volonté. Venez chercher au pied de cette chaire les jouissances de la foi affermie ou les charmes de la vérité reconquise. Venez, riches! Nous avons besoin de vos exemples, et vous avez besoin vousmêmes de la parole qui détache, qui modère et qui attendrit. Venez, pauvres! ô peuple, ô déshérités de la terre et du monde, il a été un temps où vous teniez dans nos temples une des premières places, où les hautes classes de la société s'étaient éloignées de la religion et du culte dont vous gardiez fidèlement les croyances et les pratiques; o peuple, à présent que les riches et les grands, oubliant les tristes exemples de leurs pères, reviennent aux autels du vrai Dieu, pourquoi désertes-tu à ton tour nos temples et nos cérémonies ? Que t'a fait ton Dieu pour que tu l'abandonnes? Que t'a donné l'impiété pour que tu te fies à ses promesses? L'impiété a dévasté ton âme et désenchanté ta vie; elle ne t'a rien donné, et elle t'a tout pris, tout jusqu'à ta liberté sacrée du dimanche, tout jusqu'à l'espérance d'une vie meil leure après la vie présente! Certes, je vois des ouvriers assidus à nos réunions. Mais il y en a d'autres que j'appelle, que j'attends. Il faut qu'on me les amène, il faut qu'ils viennent ici reposer leurs mains fatiguées, essuyer leur front baigné
de sueurs, soulager leur cœur endolori, relever leur àme déprimée par le travail de la semaine, et composer avec vous un peuple de frères ! Venez, hommes de toutes les conditions sociales et de tous les âges de la vie! Venez, jeunes gens! Vous. n'avez que deux moyens de garder la foi et de rester chrétiens : vous enfermer dans un monde à part, au désert ou sur la montagne, loin de l'air empesté des fausses doctrines, ou bien devenir des intelligences sérieuses, des catholiques instruits, de doctes croyants. Vous séparer du monde? Vous ne le pouvez pas, et vous ne le devez pas. Puis donc que vous êtes destinés à vivre dans une atmosphère dangereuse, protégez-vous, soyez robustes, soyez vaillants, soyez armés... Ah! ce qui m'inquiète, ce qui me tient au cœur, ce sont vos fils, Messieurs, ce sont ces jeunes hommes qui sont l'avenir, qui sont la France de demain, qui sont les citoyens du siècle nouveau, et que je vois grandir, les yeux pleins de lumière, le front plein de sérénité, l'âme pleine de passion. Voilà ceux qui me préoccupent, ceux que je voudrais saisir... Où sont-ils vos fils? Messieurs. Où sont les jeunes gens dans cet auditoire? Il y en a quelques-uns sans doute. Que ne puis-je les voir tous? Ils ont besoin d'étudier la religion pour la connaître, et, s'il est une chose qui demande, pour être étudiée, tout l'épanouissement du cœur, toute la vigueur de l'intelligence, tout l'élan de la jeunesse, ce n'est ni la
gloire, ni l'ambition, ni l'amour, ni la science, c'est l'immortelle destinée de l'àme, c'est Dieu, c'est le Christ, c'est l'Eglise! Qu'ils viennent donc, vos fils, et qu'ils soient au milieu d'un monde qui s'en va la vision radieuse et la vivante prophétie d'un meilleur avenir !
Veuillez me croire, Messieurs, ce n'est pas sans émotion que je reprends le cours annuel de nos Conférences religieuses. Tout à l'heure en montant à cette tribune, le mot de mon Maître me revenait à la pensée : « Hic patèf et mater est : Ceux-ci sont ton père et ta mère, ce sont là tes frères et tes sœurs! » Oui, mon àme est tout à vous, et si quelquefois, sous le poids de la fatigue, sous l'écrasement des occupations et des préoccupations, ma parole a pu fléchir ou pourra fléchir encore, le cœur du moins ne fléchira jamais. Je sais d'ailleurs que vous me payez de retour, et, après la grâce de Dieu dont je ne saurais me passer, ce qui me soutient le plus dans ma tâche laborieuse c'est votre sympathie persévérante. Celte sympathie m'accompagne depuis quatre ans. Elle va me suivre encore, et mon ambition sera satisfaite si je puis continuer de la mériter en servant devant vous la cause de Dieu et de la vérité !
Amen!
SIXIÈME CONFERENCE
Le programme de la présente année
Messieurs,
Je vous ai indiqué dimanche le chemin que je me propose de parcourir avec vous pendant trois ou quatre ans. Nous étudierons successivement les combats de l'Église, les bienfaits de l'Eglise dans le passé, et l'histoire de l'Eglise au xixe siècle. Je commence aujourd'hui le récit des combats de l'Eglise, et je dois d'abord vous signaler les grandes lignes de notre programme et son utilité pour nos âmes.