I. Les grandes lignes de notre programme
L'Église primitive se présentera à nous tout d'abord : nous la verrons pendant six siècles s'installant au milieu du monde, prenant sa place au soleil et rencontrant ces forces conjurées qui veulent lui barrer le passage et lui enlever tout droit à
l'existence et à la liberté : le Judaïsme, le paganisme, l'hérésie, les Barbares. Nous la verrons triomphant de tous ces obstacles, conquérant toutes les nations, se fondant dans le sang et le sacrifice, posant à Rome même le centre de son autorité et de son empire universel et immortel, montant sur le trône avec Constantin, assistant à la ruine de l'Empire romain et restant seule debout sous les coups des Barbares pour reconstituer le monde nouveau. C'est un beau spectacle que cette prise de possession de l'univers par la religion chrétienne. L'Eglise nous apparaîtra comme cette vigne de choix dont parlent les Prophètes. A peine plantée par la main du Christ, elle germe, elle bourgeonne, elle se développe, elle grandit. Le fer la frappe, mais il ne fait qu'emporter le bois inutile. Elle reverdit sous les coups, elle étend partout ses rameaux, elle dépasse les limites de la Judée, sa terre natale ; ses branches couvrent le rivage des mers et atteignent la cime des monts, et sous son ombre elle abrite les grands cèdres, c'est-à-dire les nations converties à l'Evangile et gagnées à Jésus-Christ. Nous verrons cela. Ce sera le premier tableau qui passera sous nos yeux. Puis, embrassant d'une seule envergure les dix siècles qui vont de la chute de l'Empire d'Occident en 476 à la prise de Constantinople par les Turcs en 1453.
Nous étudierons V Église au moyen âge. Ce sera
le sei and tableau plus large encore et non moins mouvementé que le premier.
L'Église fusionne dans le creuset de sa charité et puissance les deux éléments, romains et barbares, vaincus et vainqueurs, et du chaos elle fait surgir l'Europe chrétienne.
Après les Barbares, voici les musulmans. A ces sauvages enfants du désert elle oppose les vaillantes nations qu'elle a baptisées et qui sauvent la civilisation chrétienne menacée.
Enfin, c'est le moyen âge proprement dit avec ses grandes luttes philosophiques, politiques et religieuses; c'est la formation et le gouvernement des Etats chrétiens. L'Eglise marche à la tête des peuples européens ; elle y fait bonne figure ; elle exerce noblement sa primauté d'honneur et de juridiction.
Que d'événements à contempler ! que de drames à raconter ! que d'objections à résoudre! que d'ho- ; I zons à explorer ! Nous tâcherons de suffire à cette tâche, et, si le temps nous manque pour parcourir tous les sentiers d'une pareille époque, nous nous efforcerons au moins d'en suivre les lignes principales et les plus hauts sommets. Nous arriverons ainsi à la fin du xve siècle.
Et il nous resteras étudier dans un troisième et dernier tableau ÏÉglise et les temps modernes. L'Europe civilisée par l'Eglise se lasse de sa bienfaisante tutelle, comme un adolescent qui s'échappe
du foyer paternel, où il a trouvé avec la vie tous les dons de la nature et de la grâce. Voici la Réforme précédée de la Renaissance et suivie de la Révolution. L'imprimerie lui prête ses presses naissantes; Luther, sa fougueuse éloquence ; Calvin, sa dialectique serrée; Théodore de Bèze, ses insinuations doucereuses et perfides ; Erasme, son érudition railleuse et suspecte ; Rabelais, sa verve intarissable ; Marot, ses rimes populaires. L'encre déborde, le sang coule, couvre la moitié de l'Europe et remplit les annales de tout un siècle. Zwingle emporte la Suisse, Socin infecte la Pologne; Henri VIII, entraîné par les passions qui ont perdu Sodome et tant d'autres rois, arrache l'Angleterre au Saint-Siège. La Suède et le Danemark rompent le lien de l'unité, et la France elle-même est ébranlée sur le roc de sa fidélité dix fois séculaire. Et après la Réforme viennent le gallicanisme, le jansénisme, le philosophisme, le grand cataclysme social de la fin du xviue siècle, dont notre époque subit encore le douloureux contre-coup. Quels tableaux, Messieurs, et avec quel intérêt poignant nous contemplerons la sainte Eglise ballottée par tant de tempêtes à travers tant d'écueils ! Nous la suivrons jusqu'au seuil du xixe siècle, et nous nous arrêterons là devant le Concordat de Napoléon et le Génie du Christianisme de Chateaubriand, qui sont le point de départ d'une "ésurrection et d'un cycle nouveau.
Je n'ai pas besoin de vous faire remarquer