II. La diffusion du Protestantisme a été peu glorieuse
La Réforme n'a pas le droit d'être fière des succès prodigieux qui ont accueilli et suivi son apparition. Elle a réussi par de mauvais moyens.
D abord l'ignorance religieuse des peuples lui a offert un champ tout préparé. C'est un grand malheur que l'ignorance religieuse. Quand un peuple en est là, quand il n'a qu'une foi traditionnelle et machinale, quand il ignore sa religion et les preuves de sa religion, rien n'est plus facile que de l'attirer dans les pièges de l'erreur, surtout si l'erreur est séduisante et flatte ses passions. Le premier bateleur venu n'a qu'à lui dire : « Suis-
moi ! » et le peuple crédule et presque irresponsable se met à la remorque du mensonge et du sophisme. Or, au xvie siècle, en Allemagne et en Angleterre, le peuple ignorait sa religion. Il y avait des Fniversités et de grandes écoles. Mais les ins^ titutions pédagogiques populaires manquaient. Le Catéchisme était peu enseigné. Le peuple était trop oublié. C'était un malheur irréparable. Quand la réforme tomba comme un torrent sur ces masses profondes, elle les trouva impuissantes à se défendre contre la nouveauté, incapables de venger leur foi et de résister à l'erreur. Elle en fit sa proie. Ce n'était vraiment pas difficile.
D'autant plus qu'elle leur apportait une doctrine favorable à toutes les passions. Qu'est-ce que l'homme sinon un orgueilleux, un cupide et un sensuel? Prenez-le par ces côtés-là, et vous êtes sûr de réussir. C'est ce que font journellement les sophistes de bas étage qui gagnent des partisans en s'adressant aux mauvaises passions. C'est ce que fit la Réforme. Elle tlatte la passion de la liberté, et v quand une fois, dit Bossuet, on a trouvé le moyen de prendre la multitude par l'appât de la liberté, elle suit en aveugle, pourvu qu'elle en entende seulement le nom ». — Elle flatte la passion de la cupidité en disant aux hautes classes : « Ne songez pas à faire la guerre au grand Turc avant d'avoir délivré l'Europe du Pape, des cardinaux, de ses évoques et de ses moines. Prenez, princes, prenez les biens
de l'Eglise et des couvents. » Elle flatte la passion de la sensualité en disant à tous : « Prenez, si bon vous semble, plusieurs femmes à la fois. La Bible vous y autorise. Laissez de côté la messe, la confession, le jeûne, l'abstinence, les bonnes œuvres; la foi vous suffit. » Avec une religion si agréable aux despotes et au peuple, si favorable aux passions qui fermentaient alors en Europe, ce qui étonne, ce n'est pas que le Protestantisme ait pu débaucher cinquante millions de catholiques, c'est que l'Eglise ait pu résister et survivre à l'éclosion triomphante d'une pareille hérésie.
Ajoutez à cela que le Protestantisme était appuyé par près de la moitié des tètes portant couronne, avec l'ignorance et les passions, la violence a fait son succès. Voltaire lui-même nous représente la Réforme l'Evangile d'une main, l'épée de l'autre et le masque de la religion sur le visage. C'est un fait historique absolument authentique. La Réforme ne s'est point accréditée librement en vertu d'une discussion pacifique; elle n'a triomphé que par la volonté toute-puissante des princes qui l'ont imposée à leurs peuples. En même temps qu'on arborait partout contre la tyrannie papale l'étendard de l'émancipation religieuse et du libre examen, les princes avec la pointe de leur épée traçaient des formulaires de foi, et les peuples terrifiés et avilis devaient choisir entre les religions royales, ducales, municipales et l'échafaud. La Réforme qui posait
fièrement à sa base la liberté d'examen a partout proclamé que le prince était le chef-né de la religion et le juge souverain des questions de foi. C'était rétrograder de quinze siècles, jusqu'au paganisme qui faisait de César le roi et le pontife universel. Et, de plus, c'était illogique. Mais qu'importait au Protestantisme? Il voulait vivre, et, pour vivre, il sentait le besoin de tendre les mains aux chaînes du pouvoir civil et de l'appeler à son aide. Il ne pouvait vivre qu'à ce prix avec l'appui déshonorant de la force. Il s'en est servi sans vergogne. L'ignorance religieuse, les passions, la violence, voilà l'explication honteuse du succès de la Réforme. Cependant, au milieu de la défection universelle, une exception se présente, un point reste intact.