I. L'Église ne craint pas les sciences
Que de fois vous avez lu ou entendu dire que l'Église était en conflit avec le grand mouvement scientifique qui emporte notre siècle, qu'elle le suspectait, qu'elle en avait peur ! Rien n'est plus faux! L'Eglise ne craint pas les sciences.
Ecoutez là-dessus les témoignages. Ils abondent. Je n'en veux citer qu'un, le plus autorisé, celui du grand pape Léon XIII. Parlant au nom de l'Eglise, Léon XIII s'exprime ainsi : « Dire que l'Église est hostile au progrès des sciences, c'est une accusation aussi niaise que chimérique. Si le monde est un livre à chaque page duquel sont inscrits le nom et la sagesse de Dieu, celui qui aura lu plus avant et plus clairement dans ce livre en sortira plus épris de L'amour de Dieu. S'il suffit d'avoir des yeux pour voir que les cieux étoiles racontent la gloire du Créateur, combien plus exaltera sa puissance celui qui aura jeté son regard investigateur au ciel et dans les profondeurs de la terre, sur les astres lumineux et sur l'atome? Et vous voudriez que l'Église traitât avec froideur, avec indifférence ces études et ces recherches, et qu'elle fermât le livre pour empêcher d'en poursuivre la lecture?... Qu'il est beau l'homme, quand sur un signe il fait tomber à ses pieds la foudre désarmée, quand il appelle l'étincelle électrique et l'envoie,
messagère de ses volontés, par les abîmes de l'Océan, au-delà des montagnes éventrées et au-delà des plaines sans fin; quand il enjoint à la vapeur de lui prêter ses ailes; quand ses ingénieux calculs grandissent cette force et la conduisent par des sentiers déterminés à donner le mouvement et presque l'intelligence à la matière brute; quand il évoque la lumière et lui fait illuminer la nuit dans les rues de nos cités!... L'Eglise, mère très aimante, bien loin d'y mettre obstacle, tressaille de joie à la vue de ces merveilles. » Il est clair, Messieurs, que l'Eglise ne craint pas les sciences. Par la bouche de son chef elle les approuve, elle les admire, elle les bénit.
Et si un tel témoignage ne vous suffit pas, regardez les faits. Quand on a peur d'un objet, on s'en tient éloigné, on évite son contact. Or l'Eglise craint si peu les sciences que journellement elle s'en sert. Bien loin de les redouter et de les flétrir, elle leur demande des services continuels. Elle emploie la vapeur pour transporter ses missionnaires au bout du monde, l'électricité pour faire rayonner instantanément sur toute la surface du globe la parole et la bénédiction de son chef, l'imprimerie pour donner des bréviaires à ses prêtres, des livres à ses étudiants, des catéchismes à l'enfance et de bons journaux au peuple chrétien, l'horlogerie pour savoir l'heure et ne pas arriver trop tard au chevet des hommes ou des nations qui vont
mourir, l'industrie pour habiller ses ministres et ses pauvres. Elle emploie toutes les sciences pour les faire concourir à la justification de ses dogmes, à la splendeur de lareligion, à la gloire de Dieu, à la diffusion de l'Evangile, au bien de l'humanité. On nous accuse d'avoir peur des sciences. Cela n'a pas le sens commun. Nous nous en servons tous les jours.
Et d'ailleurs pourquoi l'Eglise aurait-elle peur des sciences? Est-ce qu'il y a contradiction entre la religion et les sciences ? Nullement. Vous vous imaginez l'Eglise préoccupée, inquiète. Qu'on ne scrute pas lescieux... qui sait ce qu'on y trouverait? Qu'on ne creuse pas la terre, qu'on ne fouille pas les couches du sol... il en sortirait peut-être la confusion de nos dogmes! L'Eglise, Messieurs, n'a pas les folles terreurs qu'on lui prête. Creusez tout ce que vous voudrez, le ciel et la terre, l'Eglise sait d'avance que vous n'y trouverez rien qui puisse la confondre. La vérité est une, quoiqu'elle ait deux rayons. Et ces deux rayons, qui s'appellent l'un la science et l'autre la foi, partent de la même source et se fondent dans un même éclat. Sans doute on a vu des découvertes scientifiques se dresser fièrement comme des objections contre l'Eglise. Mais ce n'était là qu'une trompeuse apparence. Dès que ces découvertes approfondies et achevées ont mérité le titre de vérités certaines, on s'est aperçu qu'elles confirmaient la foi au lieu de la contredire... par exemple, quelle admi-
ration ressentirait Bossuet s'il voyait comment la science explique cette création de la lumière avant le soleil, qui l'avait tant embarrassé ! Peu à peu tous les voiles se lèvent qui s'interposaient entre la science et la foi, et ceux qui restent se dissiperont à leur tour, à leur heure. En présence des progrès des sciences, les ennemis de l'Eglise éprouvent une joie précipitée, et ses enfants une inquiétude exagérée. Les premiers disent tout haut : Voilà l'Église convaincue d'erreur! et les seconds gémissent tout bas: Hélas! si cela allait arriver! Les uns et les autres ont tort. L'Eglise est sûre d'elle-même, elle est sûre de l'avenir. Elle sait qu'aucun progrès scientifique ne l'embarrassera, np l'entravera jamais.
Pourquoi l'Église aurait-elle peur des sciences? parce qu'on en abuse? Oui trop souvent on abuse des sciences, on s'en sert pour le mal. On abuse de l'imprimerie, de la vapeur, de l'électricité, en en faisant les véhicules de l'erreur et du mal ; on abuse de la physique, de la chimie, en opposant au Créateur les forces qu'il a déposées dans la nature. On abuse de l'astronomie et de la géologie, en s'emparant de leurs découvertes comme d'une arme contre la Révélation ; on abuse des sciences biologiques et médicales, en les employant à nier Dieu et à supprimer Fâme ; on abuse des progrès scientifiques, en les jetant comme une pâture à l'orgueil et à la convoitise humaine. Mais de quoi
n'abuse-t-on pas? On abuse des meilleures choses, du vin qui mène à l'ivresse et de la richesse qui trop souvent conduit à la dépravation ; on abuse de la religion elle-même. Et parce qu'on abuse des sciences, serait-il juste de les condamner? Non. L'Église, qui est intelligente, se garde bien de tomber t dans un si grossier sophisme.
Pourquoi donc aurait-elle peur des sciences? parce qu'il y a des savants antireligieux? C'est certain. Il y a des savants notoirement hostiles à la religion. Mais qu'est-ce que cela prouve? Gela ne prouve absolument rien contre la religion. Car : 1° on peut être un grand savant et un pauvre homme, on peut en même temps avoir de la science et des passions, et se servir de la science pour attaquer la religion qui condamne les passions ; et 2° on peut être un grand savant, un grand mathématicien et un pauvre philosophe. Tel homme habitué à rechercher les causes immédiates des phénomènes, finit par perdre de vue la cause finale et première de toutes les autres. Ce n'est pas sa science qui est condamnable, c'est sa raison qui est courte. Lalande prétendait avoir scruté le ciel sans y rencontrer Dieu ; mais on pouvait lui répondre que, si son œil et son télescope étaient bons, sa raison était myope, pour ne rien dire de plus. Et d'ailleurs Lalande n'était qu'une exception. Bacon n'a-t-il pas dit : « Un peu de science éloigne de la religion et beaucoup y ramène? » En résumé,
l'Église ne craint pas la science, mais simplement les demi-savants. Les sciences ne sont jamais irreligieuses; les demi-savants le sont souvent, parce qu'ils ne voient pas tout et qu'ils voient mal le peu qu'ils voient. L'Église n'a aucun motif de craindre les sciences. Ce n'est pas assez dire.
IL L'Église favorise les sciences.
Les preuves en sont multiples. Je n'en donnerai que trois qui sont topiques.
1° L'Église surexcite la recherche scientifique. Est-ce que ce n'est pas à l'Église que la société moderne doit cette maturité de la raison, cette discipline de l'esprit qui lui ont permis l'élan, la hardiesse d'exploration, et, en définitive, ce bonheur de découvertes qui caractérisent les temps modernes et qui en font la gloire? Voyez. Qu'est-ce que l'antiquité a découvert en quatre cents ans dans le domaine de l'astronomie, de la physique, delà chimie, de la géologie? Même après Archimède, Euclide, Pythagore, Aristote, Hippocrate, Gallien, la forme de notre globe n'était pas connue; l'architecture céleste n'était pas soupçonnée; tout l'intérieur du corps humain, dont on décrit aujourd'hui les moindres fibres, était voilé. Qui avait soupçonné les merveilles de la lumière, de l'électricité, et
songé à interroger les entrailles de la terre? C'est le génie catholique, le vigoureux esprit des chrétiens qui a créé toutes ces sciences. Entre le génie de l'antiquité et le génie chrétien, sous le rapport des sciences, il n'y a pas de comparaison à établir. L'Eglise surexcite la recherche scientifique.
2° V Église fonde des écoles pour la diffusion des sciences. Dans nos écoles primaires, dans nos collèges libres, dans nos Universités catholiques, estce que l'Eglise n'enseigne pas les sciences? Est-ce qu'elle n'obtient pas sur ce terrain des succès qui épouvantent ses ennemis? Tenez. Nous assistons aujourd'hui à un spectacle étonnant qu'on n'avait pas vu depuis Julien l'Apostat. En même temps qu'on accuse l'Eglise de haïr les sciences, on lui reproche de les enseigner trop bien. On trouve ses écoles trop nombreuses et trop florissantes. L'Eglise ouvre des écoles et ce n'est pas elle qui les ferme. Ce sont de sinistres farceurs qui se déclarent les adorateurs de la science, et qui en sont les pires ennemis. Voilà là vérité. L'Eglise favorise la science. Encore un mot.
3° L'Église a produit des savants dont la liste serait interminable et qui sont un des plus beaux joyaux de sa couronne.
Les sciences n'ont pas commencé au xvne siècle. Elles étaient en marche depuis longtemps. Est-ce
que ce ne sont pas les prêtres qui, au moyen âge, ont découvert la boussole, la poudre à canon, la rotation de la terre, le mouvement des cieux? Que d'hommes d'Église remarquables dans les sciences à cette époque ! Gerbert, premier pape français sous le nom de Sylvestre II, introducteur de l'arithmétique arabe en France, en Italie et en Allemagne, l'Archimède du xe siècle, l'inventeur d'un orgue mis en jeu par la vapeur, des horloges à roues et auteur de celle de Magdebourg ; Roger Bacon, franciscain anglais du xme siècle, le génie peut-être le plus inventif qui fut jamais, le vrai père de la physique expérimentale, qui, longtemps avant son homonyme, François Bacon, comprit le vide de la philosophie d'Aristote et fît appel à l'expérience et à l'observation. Le grand astronome Copernic était un pieux chanoine. Galilée était un fier chrétien, et, s'il a été condamné par le tribunal du Saint- Office, c'a été non pour sa science qui était vraie, mais pour son exégèse qui. était téméraire.
Au xme siècle, les Jésuites se placent à la tête des études scientifiques, non seulement en Europe, mais jusqu'en Chine et aux Indes. Et puis, est-ce que ce ne sont pas des génies profondément religieux que Kepler, Newton, Leibnitz, Pascal, Malebranche qui ont créé le grand courant scientifique que nous ne faisons que continuer? Est-ce que la foi les a'gênés dans leurs explorations les plus hardies? Pascal, après avoir étonné son siècle par la
profondeur de sa science, consacrait ses forces épuisées et son effrayant génie à l'apologie du christianisme. Les grands naturalistes Buffon et Linné avaient la foi.
Et dans notre siècle on peut affirmer que les savants les plus célèbres appartiennent presque tous à l'Eglise. Volta, l'inventeur de la pile, professait hautement ses convictions religieuses. Le chimiste Faraday, l'astronome Leverrier, le jésuite Secchi sont à nous. Nommer Guvier, Élie de Beaumont, Ampère, Biot, Gauchy, Claude Bernard et Quatrefages, Dumas, Chevreul, Pasteur, n'est-ce pas montrer la foi unie à la science; la foi pleine, ardente, gouvernant toute la vie, ou du moins la foi retrouvée sur le lit de mort et n'exigeant au point de vue scientifique ni un désaveu, ni la moindre rétractation?
Amen 1
HUITIÈME CONFERENCE
2° LES SCIENCZS ONT BESOIN DE LÉGLISE
L'Eglise est une grande puissance intellectuelle. Son influence bienfaisante sur les belles-lettres n'est pas contestable. Mais quelle est son attitude à l'égard des sciences? Nous l'avons vu : l'Eglise ne craint pas les sciences, l'Église favorise les sciences. Je poursuis cet important sujet, et je vais essayer de vous prouver que les sciences ont besoin de l'Eglise. Par elles-mêmes, elles sont insuffisantes et périlleuses, et c'est l'Eglise qui les complète et les préserve.