Les sciences sont insuffisantes
Remarquez que je ne dis pas que les sciences sont mauvaises. Si je le disais, j'énoncerais une erreur, une énormité. Les sciences sont bonnes, elles sont utiles, elles sont bienfaisantes. Elles con-
courent au bien-être, à l'ornement, à la civilisation du monde. Elles agrandissent, elles enrichissent, elles perfectionnent l'esprit humain. Comment ne pas voir ce que l'esprit humain peut gagner d'étendue et de force, en étudiant l'histoire de la nature, les phénomènes et les lois du monde physique, et surtout cette science qui est la logique même, où tout s'enchaine et se tient avec une suite et une rigueur incomparables, cette gymnastique intellectuelle qui forme l'esprit à l'ordre et à la précision, les mathématiques? Les sciences, même les plus arides, les plus théoriques, les plus inutiles en apparence, comme l'algèbre, la géométrie et les mathématiques, possèdent une fécondité et rapportent un profit qu'on ne peut pas contester.
Elles sont bonnes. Mais manifestement elles sont insuffisantes. Rien de plus répandu aujourd'hui que le goût, j'allais dire la passion des sciences. Les maîtres, dans les observatoires et les laboratoires, étudient, analysent, expérimentent, et à côté d'eux une légion d'écrivains et de conférenciers vulgarisent et propagent leurs découvertes^ et la foule même les écoute ou les lit avec une avidité impatiente. A défaut d'orateurs et de poètes, notre temps comptera au moins des travailleurs attentifs et patients ; notre siècle ne sera ni un siècle artistique, ni un siècle littéraire, ni un siècle philosophique comme l'ont été ses devanciers ; il aspire à être et il est, en effet, un siècle scientifique. C'est le mot
du jour. On ne parle plus que de méthode scientifique, de découvertes scientifiques. C'est bien. Mais, quelles que soient leur vogue et leur utilité vraie, n'oublions pas que les sciences ont deux grandes impuissances.
Elles sont impuissantes à développer V homme tout entier. Ce rôle éminent revient aux belleslettres, à qui il faudra toujours donner la première place dans l'éducation. Les sciences procèdent uniquement de l'intelligence ; or l'intelligence n'est pas tout l'homme, elle n'en est même que la plus petite partie. Au-dessus de l'intelligence, il y a le cœur, la volonté, le caractère, autant de sphères élevées, supérieures, où les sciences n'entrent pas. Elles sont absolument étrangères à la formation du cœur, de la volonté et du caractère. Constatant cette infériorité des sciences sur les belles-lettres, Chateaubriand a dit : « Toute pénible que cette vérité puisse être pour les mathématiciens, il faut cependant le dire : la nature ne les a pas faits pour occuper le premier rang. C'est Corneille, Racine, Boileau, ce sont les orateurs, les historiens, les artistes qui ont immortalisé Louis XIV, bien plus que les savants qui brillèrent aussi dans son siècle. Tous les temps, tous les pays offrent le même exemple. Que les mathématiciens cessent donc de se plaindre si les peuples, par un instinct général, font marcher les lettres avant les sciences. C'est qu'en effet l'homme qui a laissé un seul précepte
moral, un seul sentiment touchant à la terre, est plus utile à la société que le géomètre qui a découvert les plus belles propriétés du triangle. »
Impuissantes à développer l'homme tout entier, les sciences sont particulièrement impuissantes à imprimer une direction morale à la vie humaine. C'est l'évidence même. L'astronome nous apprend comment va le ciel, et non comment on va au ciel, quomodo it cœlum, non quomodo itur ad cœlum ! — Les mathématiques toutes seules apprennent à faire des ponts et non à bien vivre ; les chiffres n'ont en eux-mêmes aucun sens moral, tout dépend de l'usage qu'on en fait, et on peut être en même temps un bon calculateur et un parfait usurier. Voyons. Pensez-vous sérieusement qu'on puisse calmer les passions avec des axiomes ; et avec des théorèmes de géométrie ou des expériences de chimie a-t-on quelque chance de maintenir la soumission aux lois, le respect des magistrats et des propriétés, l'honneur des familles, la paix des Etats et la sécurité du monde? Non. Vous aurez beau inventer des machines et multiplier les découvertes, vous ne changerez pas le fond des choses, le fond de l'homme. La société est un être moral qui ne vit pas seulement de matière, et les liens qui unissent ses membres entre eux ne sont pas forgés avec des marteaux et du fer. Le monde moral a ses lois particulières comme le monde physique, et les sciences sont impuissantes à nous dire les lois du monde
moral, et impuissantes plus encore à nous les faire observer. Ce n'est pas leur affaire, ce n'est pas leur mission.
Qui donc viendra compléter les sciences et suppléer à leur insuffisance? Qui donc viendra nous dire les vérités qu'il faut croire, les devoirs qu'il faut pratiquer, les actions qu'il faut éviter? Qui donc viendra nous révéler les lois de l'ordre moral, c'est-à-dire comment il faut vivre pour atteindre notre destinée? Et surtout qui donc viendra nous prendre par la main, nous aider, nous communjquer la force qui nous manque? Qui nous donnera, avec le flambeau qui éclaire, l'impulsion qui entraîne? Qui? La religion, r Église. C'est l'Eglise, et l'Eglise seule qui fait ce que les sciences ne peuvent pas faire. Elle oriente, elle dirige la vie humaine» Vous voulez sans elle conduire l'humanité? Vous voulez, avec les sciences toutes seules, diriger, moraliser, sauver les âmes, les familles et les sociétés? Prenez garde. Autant vaudrait guider un vaisseau au milieu de l'Océan sans gouvernail et sans boussole. Les chefs et l'équipage sont libres de se livrer tout entiers à des expériences physiques quand le navire touche sur les rochers; ils sont libres, les insensés, d'instituer des discussions interminables quand il s'agit non de parler, mais d'agir; cependant un dernier coup de mer vient les interrompre dans leurs scientifiques recherches, et l'abîme ouvert engloutit à la fois les appareils, les machines,.
les calculs et les savants. Les sciences sont insuffisantes. C'est l'Eglise qui les complète. Allons plus loin, et disons ici toute la vérité.