I. Ce que V Église pense des classiques païens
Elle pense qu'il est utile de les connaître et de les étudier, parce qu'ils renferment des vérités
éparses. Oui, malgré les ténèbres qui couvraient l'intelligence humaine avant Jésus-Christ, il faut reconnaître sur le front des grands hommes de l'antiquité un reflet de la lumière d'en haut. Les plus belles pages de leurs œuvres ont été inspirées parles restes flottants des traditions hébraïques. Les hymnes d'Orphée et de Gléanthe rappellent de loin les chants sacrés qui célèbrent la gloire de Jéhovah. Plusieurs passages d'Eschyle semblent des imitations du livre de Job. Homère rivalise souvent avec la majesté et la simplicité des récits bibliques. De plus, les auteurs anciens travaillaient sur le fonds commun et inépuisable des idées- et des sentiments naturels ; ils avaient sous les yeux le modèle éternel de toute peinture émouvante et vraie : l'homme même, avec ses tristesses et ses joies, ses misères et ses vertus, et les étranges vicissitudes de son pèlerinage ici-bas. Sans doute ils n'ont jamais pu, malgré toutes les ressources de l'art et toutes les puissances du talent, se rendre pleinement maitres de leur sujet. Ils n'ont su découvrir de la nature de l'homme, de son origine, de ses destinées, de ses aspirations infinies, que très peu de choses ; du vrai Dieu ils n'ont presque rien dit ; et néanmoins quiconque a seulement parcouru les chants héroïques de la Grèce sait quels monuments le génie est parvenu à élever avec ces débris épars. Aussi l'Eglise, dont la mission est de révéler dans son plein jour la lumière que le paganisme avait
lOi CONFÉRENCES AUX HOMMES
parfois entrevue, se garde bien de déchirer des pages qu'elle regarde comme une préface humaine de l'Évangile. Elle déclare qu'il est non seulement permis, mais utile de connaître et d'étudier les classiques païens, parce qu'ils renferment des vérités éparses.
Et aussi parce qu'ils se recommandent par une beauté de forme tout à fait digne de respect et d'admiration. En effet les anciens sont restés les vrais modèles et le meilleur guide en l'art littéraire. Malgré la pauvreté de la doctrine païenne sur laquelle ils ont exercé leur génie, ils sont habituellement plus simples, plus naturels, plus sincères que leurs imitateurs modernes. Leurs écrits ne sentent pas l'effort. Voyez les tragiques grecs en particulier. Artistes d'une sincérité admirable, tout entiers à l'idéal qui les a charmés, ces vieux maîtres ne paraissent jamais préoccupés de philosopher, ni de créer la difficulté pour conquérir l'honneur de la vaincre. A la différence de nos auteurs modernes, même les meilleurs, qui attachent beaucoup de prix à éveiller, à surexciter et à satisfaire enfin la curiosité, ils ne poursuivent qu'un but : la simple expression du Beau. Point de complications, ni de ruses du métier; jamais de ces coups de théâtre dont l'effet principal est de surprendre le lecteur ou de le tenir en haleine. S'ils s'émeuvent, c'est d'admiration, de tristesse, de terreur, de pitié. L'impression qu'ils laissent, c'est celle d'un ravissement
calme, silencieux, qui repose et épanouit l'âme, non celle d'un étonnement qui l'agite et la trouble. Tel est le secret de l'empire exercé par les classiques anciens sur les meilleurs esprits de toutes les nations et de tous les siècles ; tel est le secret de l'enthousiasme qui inspirait au poète, M.-J. Ghénier, cet éloquent hommage :
Trois mille ans ont passé sur la tombe d'Homère, Et depuis trois mille ans, Homère respecté, Est jeune encor de gloire et d'immortalité I
L'Eglise, Messieurs, ne désavoue pas ces sentimenls. Elle les partage. Elle déclare hautement qu'il est utile de connaître et d'étudier les classiques païens, pour la double raison qu'ils sont recommandables et par la beauté de la forme et par les vérités éparses qu'ils ont sauvées du naufrage de Terreur universelle.
Cependant, ici comme partout, il est nécessaire de ne rien exagérer, et il importe de ne pas attribuer à l'Eglise une admiration sans limites pour les classiques païens. Nous connaissons sa pensée. Etudions ses désirs.
II. Ce que l'Église désire par rapporta l'enseignement des classiques païens.
Dès le xvne siècle certains hommes proposèrent de
bannir les auteurs païens de l'éducation publique, mais cette idée ne fut soutenue que par un petit nombre d'esprits singuliers. Dans la fameuse querelle des Anciens et des Modernes, l'Eglise, restée fidèle à ses traditions, continua d'admirer l'éloquence et la poésie répandues dans les ouvrages classiques, comme des reflets lointains de la vérité et de la beauté éternelles. Plus tard, en présence des tendances de plus en plus païennes de l'enseignement universitaire, de nombreux ecclésiastiques demandèrent que l'on fît une part plus large dans les collèges chrétiens à l'explication des auteurs chrétiens. C'était justice. L'Eglise, bien entendu, n'a jamais eu l'intention d'exclure les écrits des Anciens. Mais elle demande trois choses qui sont souverainement raisonnables.
L'Eglise demande d'abord que les classiques païens soient expurgés. Il y a dans les auteurs païens des énormités, des immoralités, même dans Platon, même dans Virgile. Irez-vous étaler ces lubricités sous les yeux d'une jeunesse curieuse et incandescente? Ce serait une souveraine imprudence. Avant donc d'introduire dans le programme de l'enseignement les ouvrages de l'antiquité, il est absolument nécessaire de les émonder, de les débarrasser des passages qui seraient dangereux pour la vertu des étudiants. En 1853, le pape Pie IX, écrivant aux évêques de France, leur dit : « Con-
LES BIENFAITS DE L'ÉGLISE d07
tinuez comme vous le faites à ne rien épargner pour que les jeunes clercs soient formés de bonne heure à toute vertu... pour qu'ils soient instruits avec autant de profondeur que de vigilance des lettres humaines et des sciences sacrées... pour qu'ils puissent apprendre l'art de parler avec éloquence, d'écrire élégamment, en étudiant tant les ouvrages si excellents des saints Pères que lés écrits des écrivains païens les plus célèbres, après qu'ils auront été soigneusement expurgés. » La décision est nette et précise. Il faut garder les classiques païens. Mais, avant de les mettre entre les mains de la jeunesse, il faut les expurger. Telle est la règle tracée par l'autorité légitime, et cette règle repose sur le plus simple bon sens. L'Eglise, mère intelligente et attentive, désire que les classiques païens soient expurgés.
Elle désire de plus qu'ils soient expliqués. Il importe d'en montrer les beautés. Mais il n'importe pas moins d'en montrer les lacunes et les insuffisances. Sans cela la jeunesse studieuse ne connaîtrait jamais ni ce que nous devons d'amour et de reconnaissance au christianisme, ni ce que méritent de mépris les farceurs qui nous vantent les lumières de la raison et de la philosophie humaine en matière religieuse et sociale. 11 y a dans les auteurs anciens une révélation du paganisme. Voilà ce qu'il faut voir, montrer et expliquer. Sans
doute le tableau vrai du paganisme a un côté immonde qu'il faut soigneusement dérober au regard de la jeunesse. Mais il a en même temps un côté barbare, inhumain, qu'il importe de mettre en lumière... côté tellement incroyable pour l'adolescent élevé au sein d'une famille et d'une société chrétienne qu'il est bon d'appeler en témoignage l'élite des écrivains de l'antiquité. Voilà ce qu'il faut montrer aux jeunes gens dans le paganisme : l'élégance parfaite de la pensée et de la langue, la culture passionnée des lettres, de la philosophie, des beaux-arts s' unissant à la férocité des mœurs, à l'atrocité des lois, et les plus nobles esprits de l'époque justifiant, défendant, célébrant des institutions dont la barbarie nous fait frémir. Si on ne fait pas cela, la jeunesse s'éprend d'un engouement pernicieux et ridicule, non seulement pour la littérature, mais pour la civilisation grecque et romaine; et après dix-neuf siècles de christianisme on forme des païens qui se pâment d'admiration devant l'antiquité. Je le crois bien! Ils ne la connaissent pas. Ils n'en ont vu que la surface brillante. On ne leur a pas montré les plaies profondes et incurables qui se cachent sous le vêtement soyeux des nations idolâtres. L'Église veut donc et elle a raison de vouloir que les classiques païens soient expurgés et expliqués.
Elle désire enfin qu'ils soient complétés par l'étude
des classiques chrétiens. Ce que le pape Pie IX avait dit une première fois en 1853, il l'a redit de nouveau en 1874, à savoir « qu'il faut faire étudier à la jeunesse, avec les ouvrages classiques des anciens païens purgés de toute souillure, les plus beaux écrits des auteurs chrétiens». C'est clair. Et d'ailleurs quoi de plus raisonnable et de plus nécessaire? On s'étonne et l'on s'afÛige de voir bon nombre de jeunes gens afficher, au sortir des études, le mépris des idées religieuses et faire profession d'irréligion. Comment en serait-il autrement quand leur esprit, préoccupé exclusivement des images de la Grèce et de Rome, s'est habitué à voir dans les nations païennes le type de la perfection intellectuelle et sociale, quand l'étude du christianisme, bornée à la simple connaissance des devoirs religieux, semble n'être placée là que pour contraster par l'austérité de ses dogmes et de sa morale avec les riantes et voluptueuses fictions de la mythologie? Dans cet âge d'illusions et de folies, quel est le jeune homme nourri des gracieuses inventions de la Grèce menteuse, des grandioses souvenirs de Rome maîtresse du monde, qui ne soit tenté de regretter cet âge d'or, qui ne s'afflige en secret de n'être pas ou grec ou romain? L'antiquité lui est connue jusque dans ses moindres détails, et il ne sait pas un mot des martyrs, des écrits des Pères, de l'histoire de nos saints, des merveilles de notre civilisation chrétienne. C'est un désordre. Tant que
la jeunesse n'aura sur la société païenne que les jugements des auteurs païens, et sur le christianisme que les leçons d'un maigre catéchisme, elle ne connaîtra pas la vérité totale et, donnant secrètement la préférence aux païens sur les chrétiens, elle sera tentée de dire avec Voltaire: «Dieu visita le monde et ne l'a pas changé. »
— L'Église désire que les classiques païens soient expurgés, expliqués et complétés par l'étude des classiques chrétiens. Elle a raison. Ne dites pas qu'elle est exagérée dans ses prétentions et qu'elle sacrifie les grands modèles de l'antiquité. Bien au contraire. Elle les a toujours protégés. Et aujourd'hui encore que voyons-nous? Nous voyons notre société frivole abandonner de plus en plus Tétude du latin et du grec. Le temps consacré autrefois aux thèmes et aux versions est employé maintenant aux expériences de physique et aux leçons d'histoire naturelle. La science du bien-être matériel peut y gagner ; mais les générations nouvelles ne verront-elles pas en revanche diminuer et s'éteindre la vigueur de l'intelligence, l'élévation de la pensée, la distinction de l'esprit, la rectitude du jugement, la noblesse du caractère ? Faut-il donc désespérer de l'avenir intellectuel de notre pays ? Non, l'Eglise reste. L'Eglise veille. Elle a fait la gloire littéraire de la France comme sa grandeur politique. Or l'Église est debout. Elle a des écoles
libres où elle conserve, comme, en un sanctuaire, le dépôt des saines traditions. C'est de là que viendra la lumière, lorsque la tempête des révolutions aura passé. L'Eglise, depuis dix-neuf siècles, garde les sources du savoir ; elle ne faillira pas à sa tache dans l'avenir I
Amenl
DOUZIÈME CONFERENCE
2° l'église et l'enseignement SUPÉRIEUR
Messieurs,
L'Eglise est une grande puissance intellectuelle. Elle protège et cultive les lettres, les sciences et les arts. Et, non contente de posséder le savoir, elle le répand. Elle enseigne avec un égal amour et une vigilance égale toutes les classes de la société, les classes dirigeantes et les classes populaires. Etudions aujourd'hui les bienfaits de F Eglise dans Tordre de l'enseignement supérieur. Il y a là matière à plusieurs volumes. J'essaierai de tout dire en deux conférences. Nous parlerons successivement des propagateurs et des établissements de l'enseignement supérieur.
A travers dix-neuf siècles l'Eglise a propagé l'enseignement supérieur par le moyen des Papes, des évêques, des moines, des rois catholiques et d'une multitude d'hommes éminents animés de son esprit et sortis de son sein.
I. Les Papes et les Évêques fondent l'enseignement supérieur.
En envahissant l'Europe, les barbares ensevelissaient dans les mêmes ruines les institutions politiques et les écoles romaines. En présence de la force brutale, une seule puissance restait debout, l'Eglise catholique, tenant d'une main fernfë le flambeau de la science ramassé au milieu des débris. Et aussitôt nous la voyons partout se mettre à l'œuvre pour enfanter l'enseignement supérieur. Les Papes et les évêques tiennent la tête du mouvement.
En Italie, le pape Grégoire le Grand fonde dans le palais de Latran une école de chantres où l'on se borne d'abord à enseigner la musique, et qui, devenue par ses transformations successives la lumière de Rome et l'exemple de l'Occident, sert de modèle à l'école du palais des Mérovingiens. Gardée par le génie vigilant et initiateur de la Papauté, Rome, pendant et après les invasions, restait reine et maîtresse entre les nations, car elle tenait toujours le sceptre de l'intelligence.
En Espagne, les lettres grecques et latines étaient en paix et en honneur sous la crosse des évêques. Les écoles épiscopales se soutenaient au sein même de l'invasion musulmane, et, à la fin du xe siècle, l'illustre Gerbert venait s'instruire dans le palais épiscopal de Vich en Catalogne.
1 [ y CONFÉRENCES AUX HOMMES
En France, les évoques ouvraient dans leurs palais de florissantes écoles. Hincmar, le célèbre archevêque de Reims et Foulques, son successeur, fondèrent ainsi un établissement d'instruction qui conserva sa renommée pendant tout le moyen âge. Et dans ces écoles épiscopales, comme aujourd'hui dans nos séminaires mixtes, de futurs lévites et de jeunes séculiers, des jeunes gens, destinés les uns à la vie ecclésiastique et les autres à la vie du monde, s'initiaient ensemble à la science sacrée et à la science profane. Dans ces temps reculés, du ve au xme siècle, l'Eglise par ses évêques s'acquittait déjà de son rôle d'institutrice de l'Europe. Mais les évêques ne pouvaient seuls suffire à une pareille tâche, absorbés qu'ils étaient par Févangélisation des peuples et par l'administration des diocèses; obligés de pourvoir en même temps aux besoins spirituels" des populations et aux nécessités temporelles, de la société civile, ils n'avaient ni le temps ni les moyens de donner tout son essor à l'enseignement supérieur.
II. Les moines apparaissent et instituent dans leurs monastères des écoles conventuelles. Dès l'année 360, saint Martin fonde à Ligugé un monastère célèbre, puis d'autres foyers de lumière à Milan, à Trêves, à Tulle et surtout à Marmoutiers, sa résidence. Et successivement, sur tous les points
de la France, nous voyons surgir de grandes abbayes, comme, chez nous, Ferrières-en-Gâtinais et Saint- Benoît-sur-Loire, qui distribuent le haut enseignement et qui recueillent jusqu'à quatre ou cinq mille élèves.
En Italie, même efflorescence de monastères et d'écoles conventuelles. Dans la Lombardie, au fond des âpres déserts de l'Apennin, à Bobbio, saint Colomban venu d'Irlande fonde un grand monastère où les études sont en honneur, où les traditions du savoir se conservent si bien qu'au xe siècle la bibliothèque de Bobbio possède des écrits de Démosthène et d'Aristote, les principaux poètes latins, et une quantité incroyable de grammairiens. Et en même temps un autre foyer de sciences s'allume au midi de l'Italie. Saint Benoît donne à ses religieux du mont Cassin cette règle célèbre qui régit bientôt tous les cloîtres de l'Occident et qui impose aux moines Bénédictins la culture des lettres.
En Irlande, les monastères sont les abris de la science, et en Angleterre surgissent de grandes écoles monastiques dont la renommée a rempli l'Europe pendant des siècles : Gantorbéry, Oxford, Cambridge, Winchester. C'est en Angleterre que Gharlemagne a pris le moine Alcuin, qui fut le véritable éducateur de la France carlovingienne.
Ainsi dès ces temps reculés, duv°au xme siècle, l'Eglise, par ses évoques et par ses moines, remplissait assez bien son rôle d'éducatrice de l'Europe.
Cependant les moines et les évêques ne suffisaient pas à la tâche. L'Eglise, pour assurer le service si nécessaire de l'enseignement supérieur, chercha et trouva de puissants collahorateurs dans la personne des princes chrétiens.
III. Les rois catholiques coopèrent efficacement à la création et à la diffusion de l'enseignement supérieur, sous l'influence de l'Eglise qui les inspire, les dirige et les encourage.
Glovis fonde une école dans son propre palais; ses successeurs la conservent et la développent. Cette école, après n'avoir été d'abord qu'un noviciat ecclésiastique, devint bientôt un apprentissage des grands emplois publics pour la jeunesse laïque.
Puis voici Charlemagne ; il se fait initier lui-même parles savants étrangers à toutes les science^ connues de son temps. Il attire auprès de lui le diacre lombard, Pierre de Pise; Théodulphe, également lombard, élevé plus tard sur le siège épiscopald'Orléans; l'Espagnol Agobard; saint Benoît d'Aniane, et enfin le moine anglais Alcuin, qui fut comme le ministre de l'instruction publique de Charlemagne. Sous sa direction, l'école du palais prit une importance et un éclat extraordinaires. Elle devint une académie d'hommes lettrés et savants. Elle devint, avec le concours du monarque, des moines, des
abbés et des évêques, avec le double concours du clergé et des rois très chrétiens, cette fameuse école de Paris, premier germe des Universités.
Là, à l'école de Paris, accouraient les écoliers pour y recevoir les leçons des maîtres les plus célèbres du monde entier. Ces écoliers formaient, par leur grand nombre, une population distincte, et, au commencement du xme siècle, sous Philippe- Auguste, l'affluence de ces jeunes gens devint si considérable que la population s'en trouva doublée et ju'il fallut pour ce motif élargir l'enceinte de la Cité. L'heure était venue de donner à ce vaste corps enseignant une organisation. Par suite d'un diplôme émané de Philippe-Auguste et de deux bulles promulguées par Innocent III, lesprofesseurs et leurs disciples se constituent en corporation, et leur communauté s'appelle désormais régulièrement l'Université des maîtres et des étudiants de Paris, ou simplement l'Université des études, et plus tard l'Université tout court. Nous arrivons ainsi à la période brillante et définitive de l'enseignement supérieur. C'est l'Eglise qui a tout fait soit par ellemême avecsesPapes, sesévêques etses moines, soit par les rois catholiques dont elle a suscité l'initiative et dirigé les efforts. C'est elle encore qui du xme au xixe siècle continue de tout faire par les mêmes moyens et avec les mômes auxiliaires.
i 18 CONFÉRENCES AUX HOMMES
IV. Les hommes d'Église qui ont propagé l'enseignement supérieur se sont fait dans l'histoire un nom immortel. Il m'est impossible de les citer tous. Il est utile cependant de vous en nommer quelques-uns.
Est-ce que ce n'étaient pas des hommes d'Eglise, le moine Alcuin qui apprit les langues à Charlemagne ; et le pieux Hincmar, qui jeta tant d'éclat sur l'école de Reims; et le pape Gerbert, qui fit asseoir toutes les sciences de son temps sur le siège de saint Pierre ; et saint Anselme, si profondément initié à la connaissance de Dieu ; et Albert le Grand qui a tout enseigné ; et Thomas d'Aquin qui a tout écrit; et ces précurseurs des découvertes modernes, qui au fond d'une école obscure préparaient, entre la prière et les devoirs de l'enseignement, les premières explosions du salpêtre et les premières analyses de la chimie?
Et plus tard, quand la Renaissance multiplie les chaires, est-ce que l'Église ne se multiplie pas à son tour pour leur donner des maîtres, qui s'appellentles Minimes, les Barnabites, les Doctrinaires, les Oratoriens, les Jésuites, en qui les Anciens trouvent des commentateurs habiles, et la jeunesse des apôtres dévoués?
Levez-vous de la poussière glorieuse de votre tombe, juristes de Bologne, lettrés de Padoue, philosophes et théologiens d'Alcala, de Salamanque,
d'Oxford, de Louvain et de Paris, savants et érudits de toutes les Universités du moyen âge, où le titre d'écolier valait un titre de noblesse! Levezvous avec la Divine Comédie du Dante et la Somme Théologique de l'incomparable Thomas d'Aquin !
Levez-vous, siècle de Léon X avec vos manuscrits de Tacite et vos trois cents manuscrits de l'antiquité retrouvés ; levez -vous avec vos Michel-Ange, vos Raphaël, vos Léonard de Vinci et vos mille éclairs de génieJ
Levez-vous, siècle de Louis XIV, grand siècle, fils de la France et de l'Eglise ! Levez- vous avec Racine et Corneille, avec les Oraisons funèbres et Y Histoire universelle de Rossuet! Levez-vous, grands hommes du plus grand de nos siècles littéraires, et dites-nous quels furent les maîtres qui vous formèrent à tous les secrets de l'art de penser, de parler et d'écrire, et dites-nous si ces maîtres ne furent pas des saints de premier ordre, des savants de premier ordre! Ces maîtres qui ont formé l'Europe chrétienne, qui ont produit toutes les sommités intellectuelles de l'histoire pendant dix-neuf siècles, ces maîtres qui furent des géants, on les accuse d'incapacité, d'ignorance et d'obscurantisme... C'est une infamie! Et au nom delà vérité historique, au nom de l'honnêteté la plus vulgaire, je proteste contre les menteurs et les ignorants qui calomnient nos vieux siècles chrétiens, nos vieilles gloires catholiques !
L'enseignement supérieur, Messieurs, est nécessaire à notre civilisation. Il en est la richesse et la parure. Or l'Eglise a été dans le passé la mère, la maîtresse et la reine de l'enseignement supérieur. Elle a été la véritable institutrice de l'Europe. Comment s'est-elle acquittée de sa tâche? 1° Elle a gardé précieusement les sources du savoir, les livres de l'antiquité païenne ; 2° Elle a propagé le haut enseignement par le ministère de ses Papes, de ses évêques et de ses moines, parle concours des princes catholiques, par la collaboration des hommes éminents qu'elle a formés et dont elle a fait ses mandataires et ses représentants. L'Eglise a fourni à l'enseignement supérieur des livres et des maîtres. Ce n'était pas assez. Elle lui a ouvert des établissements splendides. Nous verrons cela dimanche.
Amen 1
TREIZIÈME CONFERENCE
2° l'église et l'enseignement SUPÉRIEUR (suite)
Messieurs,
L'Eglise estime grande puissance intellectuelle. L'enseignement supérieur a trouvé chez elle des propagateurs que je vous ai nommés et des établissements scolaires sur lesquels je vais appeler aujourd'hui votre attention. Je n'ai que le temps de vous donner sur ces vastes sujets quelques indications succinctes.
I. Je vous signale d'abord les Ecoles que l'Eglise a ouvertes du ve au xine siècle : écoles épiscopales, écoles du palais, et surtout écoles monastiques où se distribue le haut savoir. Abrités dans les vallées ou retranchés sur les sommets des montagnes, les couvents cultivent la science et la donnent. Les couvents parsèment l'Europe. L'Italie en est rem-
plie. On rencontre sur les bords de la Loire les abbayes savantes de Fleury et de Ligugé, et plus loin, échelonnées vers le nord,Ferrières-en-Gâtinais, Saint- Wandrille, Le Bec, Luxeuil, Gorbie. Ferrières et Saint-Benoît-sur-Loire recueillent jusqu'à quatre et cinq mille écoliers. En Suisse, fleurissent les monastères de Beichenau et de Saint-Gall. En Angleterre apparaissent les grandes écoles monastiques dont la renommée a rempli l'Europe pendant des siècles : Cantorbéry, Oxford, Cambridge, Vinchester. En Irlande, sept mille étudiants font entendre leur murmure studieux dans la seule ville d'Armagh. Et dans la Germanie presque sauvage, parmi les Saxons convertis d'hier, on trouve les fondations de saint Boniface : l'école de Fulda, et la nouvelle Corbie sur le Wéser. Tout cela est antérieur au xine siècle. Et, à partir du xme siècle, l'Eglise organise mieux encore et distribue plus largement l'enseignement supérieur. Elle ouvre partout des Universités.
IL Je vous signale l'Université de Paris, définitivement fondée au xme siècle, et qui devient tout de suite le type sur lequel se forment toutes les grandes Universités du moyen âge.
Elle est constituée par l'autorité compétente, qui
est celle de l'Eglise. Elle doit sa naissance à un diplôme émané de Philippe-Auguste, diplôme que
viennent approuver et consacrer deux bulles du pape Innocent III.
Elle comprend quatre facultés : la faculté des Arts (lettres et sciences) ; la faculté de théologie ; puis les facultés de droit et de médecine, qui apparaissent en plein exercice un peu après les autres.
Ces quatre facultés élisent des officiers au nombre de sept, lesquels constituent un tribunal, appelé à décider sur les affaires de la Corporation ; au-dessus d'eux est un recteur ou chef commun ; il exerce une juridiction souveraine sur tout le territoire de T Université, qui comprend près de la moitié de la ville. C'était un grand personnage ; on le voit souvent appelé à siéger au Conseil royal ; il marchait de pair avec l'évêque de Paris. Le jour de son installation était célébré par une procession solennelle dont la pompe était royale et dont la tradition est venue se perdre à la fin du xvme siècle avec toutes les pompes du temps passé.
Le Saint-Siège entourait de faveurs l'Université. Dans tous les règlements universitaires, on trouve l'action et la pensée des Papes ; ce sont les Papes qui ont fait tout l'enseignement del'Europe dansle passé.
Le nombre des étudiants était énorme. Les monastères, les abbayes envoyaient à Paris leurs plus brillants élèves; on vit des collèges spéciaux fondés dans la capitale pour les jeunes gens de certains diocèses ou de certaines régions, pour les étudiants pauvres, pour les clercs nécessiteux. On vit les terres
i2* CONFÉRENCES AUX HOMMES
les plus lointaines représentées dans cet autre pandémonium des nations par quelques-uns de leurs entants. Toutes les nations de Y Europe dirigeaient des étudiants vers F Université de Paris. Combien les différentes facultés de notre grande cité comptentelles d'auditeurs actuellement? Quelques milliers à peine. Or au xuie, au xive et au xve siècle on comptait à Paris de seize à vingt mille écoliers; et, parmi cette jeunesse ardente, se trouvaient toutes les illustrations de l'époque, tous ceux dont la science et les travaux ont honoré l'Europe chrétienne. C'est par son Université que Paris est devenu la capitale intellectuelle de l'univers, et son Université, Paris la devait à l'Eglise. Qu'on le veuille ou qu'on ne le veuille pas, nous sommes tous, par l'esprit, fils de cette période brillante où, de tous les coins du monde, les étudiants par milliers, les uns entretenus par leur famille, d'autres travaillant manuellement, d'autres même mend:ant pour vivre, accouraient pour s'instruire à l'Université de Paris, Université libre, autonome, ne dépendant d'aucun ministre et versant cependant des torrents de lumière sur le monde civilisé. Toutes les nations voisines la prirent pour modèle et la copièrent.
III. Je vous signale les Universités d'Europe, qui furent fondées à la suite et sur le modèle de l'Université de Paris.
En Allemagne, le pape Urbain IV érige, en 1388, l'Université de Cologne, à la demande du Sénat et du peuple, et il confirme l'Université de Heidelberg et celle de Vienne. L'Université de Bàle doit son érection au pape Pié II en 1459; celle de Mayence est fondée par deux de ses évèques en 1482; celles de Wurtzbourg, d'Ingolstadt, d'Erfurt, de Leipzig, de Francfort-sur-1'Oder sont érigées ou confirmées par les Papes.
Dans les Pays-Bas, l'Université de Louvain est instituée par Jean, duc de Brabant, et approuvée par le pape Martin V, en 1426. L'Université de Liège a dû son origine et sa prospérité à l'action de l'Eglise.
Les Universités de Cracovie et de Prague remontent au xive siècle.
L'Espagne fut de bonne heure la terre classique du haut enseignement. Là l'Eglise plus qu'ailleurs encore est mère, reine et maîtresse. Elle fonde, elle inspire, elle dirige les Universités de Tolède, de Séville, de Valence, de Valladolid, d'Alcala, de Salamanque, de Saragosse, de Lerida, de Coïmbre et d'Evora.
En Angleterre, les princes et les évêques rivalisent de zèle et de générosité pour fonder, doter, enrichir les Universités d'Oxford et de Cambridge; au xme siècle, on comptait trois mille étudiants à Oxford, même prospérité à Cambridge... quinze collèges restaient debout dans cette ville au
xvie siècle, monuments vénérables de la ferveur catholique des âges précédents.
Enfin l'Italie, héritière des vieilles civilisations, avait des Universités nombreuses et florissantes, grâce au séjour des Papes et à leur constante sollicitude. Urbain IV établit l'Université romaine et y appelle le grand docteur Thomas d'Aquin. Venise, Padoue, Ferrare, Milan, Pavie eurent de bonne heure des Universités. Celle de Bologne était célèbre entre toutes par l'éclat qu'elle avait su donner à l'enseignement du droit.
C'est ainsi que du xue au xvie siècle, sur toute la surface de l'Europe, l'Église avait ouvert à l'élite des intelligences des asiles studieux où toutes les branches du savoir humain, théologie, jurisprudence, médecine, littérature, étaient cultivées avec une égale ardeur.
Et qu'on ne dise pas que le monde doit au protestantisme l'essor de l'enseignement supérieur. Il n'y a pas de mensonge historique plus flagrant que celui-là. Deux chiffres suffisent à le confondre : à la fin du xve siècle l'Europe avait soixante Universités, et la France à elle seule en avait dix-sept. C'est à peine si aujourd'hui la France et l'Europe sont aussi bien partagées. Avant de terminer, jetons un regard sur notre pays.
IV. Je vous signale les Universités de France qui rayonnaient autour de l'Université de Paris.
A la fin du xve siècle, à la veille du protestantisme, la France comptait dix-sept Universités; à la fin du xvme siècle, à la veille de la Révolution, elle en compte vingt-trois, parmi lesquelles se distinguent spécialement celles d'Orléans et de Toulouse. La nôtre, celle d'Orléans, était très célèbre, on y venait de partout. Dans l'espace de deux cent cinquante ans, treize mille étudiants allemands ont quitté leur patrie pour venir étudier chez nous notre langue, le droit civil et le droit romain.
Et au-dessous de ces grands établissements de l'enseignement supérieur, au-dessous des vingttrois Universités provinciales, cinq cent soixantedeux collèges fondés par des cardinaux, des évêques, de simples prêtres, quelquefois par des familles seigneuriales, donnaient l'enseignement secondaire à plus de soixante-douze mille élèves. Trente-six de ces collèges étaient établis à Paris.
Et puis, ce qui est de nature à nous surprendre davantage encore, c'est la large gratuité de l'enseignement supérieur et secondaire avant la Révolution. Rien qu'à l'Université de Paris il y avait six cent dix-neuf bourses créées par le clergé pour les étudiants pauvres. Dans un rapport présenté au roi en 1842 sur l'instruction secondaire, Villemain,
alors ministre de l'Instruction publique, constate qu'avant 1789, sur soixante-douze mille élèves, plus de quarante mille bénéficiaient de la gratuité entière ou partielle. Et il ajoute qu'alors l'instruction était beaucoup plus accessible qu'aujourd'hui aux classes moyennes ou pauvres. Retenez cet aveu. La charité chrétienne, l'Eglise avait créé avant 1789 un capital suffisant à l'entretien et aux frais d'étude de quarante mille boursiers pour l'enseignement secondaire.
On entend dire parfois que la Révolution a inventé et fondé le haut enseignement. C'est une légende qui est fausse, archi-fausse. Quand vint la Révolution, que fit-elle? Elle supprima tout l'ancien personnel de l'enseignement; elle aliéna tous les biens immeubles des anciennes écoles. Des vingt-quatre Universités qui existaient alors, vingt-trois disparurent; une seule resta, celle de Strasbourg, parce qu'elle était protestante. Les cinq cent soixantedeux collèges de France, où plus de soixante-douze mille élèves recevaient l'instruction secondaire, furent tous spoliés et fermés, et les professeurs qui les desservaient mis dans l'alternative de l'apostasie ou de l'exil. Voilà l'histoire. L'impartiale histoire nous dit qu'à travers dix-neuf siècles l'Eglise a ouvert partout à l'enseignement supérieur de magnifiques établissements, et ces établissements, ce n'est pas l'Église qui les a fermés; ces foyers de la science, ce n'est pas l'Eglise qui les a éteints!
L'Eglise a fondé toutes les Universités de la vieille Europe. Elle les a érigées, enrichies, disciplinées, gouvernées. Ces Universités ont été très nombreuses et très florissantes; elles ont eu la chrétienté pour auditoire, les saints pour maîtres et les Papes pour fondateurs et pour protecteurs. Ces Universités ont été dans le passé des foyers puissants de vie intellectuelle. Or elles sont des créations de l'Eglise. Donc au nom de l'histoire on peut et on doit affirmer que l'enseignement supérieur pendant quinze siècles a reçu de l'Eglise tout son éclat, tout son essor, tous ses progrès. L'Église lui a donné des livres pour s'abreuver, des maîtres pour se répandre, des établissements pour s'affermir et prospérer.
Amen!
QUATORZIEME CONFERENCE
3° l'église et l'enseignement POPULAIRE
Messieurs,
Il faut répandre l'instruction ; il faut la répandre dans les classes supérieures et dans les classes populaires. L'enfant du peuple est sacré comme l'enfant du riche, et il a droit comme lui à la lumière. L'enseignement populaire est une des plus hautes nécessités de l'ordre social. L'Eglise dans le passé a pourvu à cette nécessité. Elle a distribué l'enseignement populaire avec autant d'ardeur que l'enseignement supérieur. Je vais là-dessus établir un fait et réfuter une objection.
I. Un fait. L'Église, dans le passé, a distribué largement l'enseignement populaire.
« C'est l'honneur de l'enseignement chrétien, dit Ozanam, d'avoir aimé les hommes plus que la science, d'avoir ouvert à deux battants les portes
de l'école. L'Eglise a fondé l'instruction primaire; elle l'a voulue universelle et gratuite, en ordonnant que le prêtre de chaque paroisse apprît à lire aux petits enfants sans distinction de naissance, sans autre récompense que les promesses de l'éternité. » Cette affirmation est d'un homme qui savait ce qu'il disait, qui avait étudié la question de très près en compulsant les vieilles archives de l'histoire. Faisons nous-mêmes une excursion rapide dans le passé.
Dès les premiers siècles nous voyons l'Eglise préoccupée des humbles et des petits, avant même d'offrir son appui et ses lumières aux puissants d'ici-bas. Jésus-Christ lui a dit : « Allez, enseignez ! » Et fidèle à son mandat, elle distribue à tous la double clarté de HEvangile et de l'instruction humaine. Au 11e et au 111e siècle, on voit des écoles et des bibliothèques à côté des églises. Au ive et au ve siècle des écoles rurales et populaires sont fondées par les décrets authentiques des conciles ; au vie siècle, dit Guizot, l'Ordre de Saint-Benoît fonde dans les Gaules de nombreux monastères, et chacun de ces monastères devient une école pour les classes populaires, et Guizot prouve cette assertion avec des noms propres, des chiffres et des documents incontestables; au vme siècle, l'enseignement populaire semble un fait général, tant sont nombreux les Conciles qui prescrivent aux évoques et aux curés de veiller à l'instruction de la jeunesse.
Voici Charlemagne, un puissant homme de
guerre, un génie organisateur et civilisateur de premier ordre. Il veut que chaque abbaye entretienne une école où les enfants puissent apprendre la lecture, récriture et le calcul. Il multiplie les Conciles pour établir partout l'instruction primaire. En vingt ans il réunit trois fois à Aix-la-Chapelle les évoques de son vaste Empire en vue de cette capitale affaire. Sous cette impulsion, prêtres, religieux et évêques se mettent à l'œuvre. On a retrouvé il n'y a pas longtemps un fameux mandement publié en 797 par Théodulphe, évoque d'Orléans. Il y est dit : « Que les prêtres des bourgs et des villages tiennent des écoles. Et si un fidèle veut leur confier ses enfants pour leur faire apprendre les lettres, qu'ils ne refusent pas de les accueillir et de les enseigner, au contraire qu'ils mettent la plus grande charité à les instruire. En s' acquittant de cette tâche, ils ne demanderont pas de salaire et n'en accepteront pas, excepté ce que les parents voudront bien leur offrir spontanément comme marque de reconnaissance. » Faites bien attention à ceci : au vme siècle, dans le diocèse d'Orléans, les écoles établies par Théodulphe étaient gratuites. Ceux donc qui vantent la moderne gratuité de l'enseignement auraient tort de crier au prodige ; ils feront bien de se souvenir qu'au viuc siècle l'Eglise distribuait l'enseignement popupulaire sans demander un sou à personne. Continuons notre exploration.
Du XIIe siècle à la Révolution, les largesses de l'Église envers les enfants du peuple se continuent et s'accentuent d'âge en âge.
En 1179, au troisième Concile de Latran, le pape Alexandre III prescrit qu'un maître sera établi dans toutes les cathédrales pour les écoliers pauvres. « La permission d'enseigner, dit-il, doit être délivrée gratuitement et ne peut être refusée à ceux qui en sont capables. » Et le même langage se retrouve sur les lèvres de presque tous les Papes.
Pendant tout le moyen âge nous voyons les contrats d'apprentissage et de tutelle demander pour le pupille et l'apprenti la fréquentation des écoles et les moyens de s'instruire selon sa condition ; nous voyons cette clause stipulée pour de simples domestiques ou pour de simples valets de ferme. L'article 220 de la coutume de Normandie porte même que, si le maître ou le tuteur ne s'acquitte pas de cette charge, les parents pourront se pourvoir en justice pour l'y contraindre.
Au xvie et au xvne siècle naissait une multitude de Congrégations enseignantes pour l'un et l'autre sexe, et spécialement pour les enfants du peuple : les Ursulines, la Congrégation de Notre-Dame, les Filles de la Charité, les Filles de la Sagesse, les Frères des Ecoles chrétiennes. Le Concile de Trente, cinquième session, entre dans les plus minutieux détails pour promouvoir l'instruction populaire. Le séminaire de Saint-Sulpice communique
la même impulsion à tout le clergé de France. « Pour moi, écrit alors M. Bourdoin à son saint ami M. Olier, pour moi, je le dis du meilleur de mon cœur, je mendierais de porte en porte pour faire subsister un vrai maître d'école, et je demanderais comme saint François-Xavier à toutes les Universités du royaume des hommes qui voulussent non pas aller au Japon ou dans les Indes prêcher les infidèles, mais aller dans les écoles de paroisses tenues pour les pauvres ; c'est là l'unique moyen de détruire les vices et d'établir la vertu, et je défie tous les hommes ensemble d'en trouver un meilleur. » Ces désirs de l'Eglise de France furent largement exaucés.
Les Frères des Ecoles chrétiennes , en particulier, vinrent au-devant des enfants du peuple. Savezvous qui, en vulgarisant la science, a popularisé notre langue nationale, cette langue française dont nous sommes si fiers, cette langue que Corneille fit si sublime, et Massillon si harmonieuse, cette langue qu'un siècle immortel parla, et qui par sa clarté, sa précision, sa richesse, est devenue la langue de l'Europe aussi bien que celle de notre patrie? Savezvous qui en a fait non pas seulement le langage des classes élevées, mais la langue du peuple de la France? C'est Jean-Baptiste de la Salle, le jour où il fit de notre idiome national le dialecte unique de ses écoles. N'eût-il rendu que ce service, c'en serait assez pour justifier cette parole que la Révo-
lution elle-même ne craignit pas d'inscrire dans le préambule de la loi du 18 août 1792 : « Les Frères ont bien mérité de la patrie. » Oui, les Frères ont bien mérité de la patrie, tel est le témoignage de leurs ennemis, de leurs amis et de leurs élèves. En somme, au point de vue religieux, scientifique et national, les Frères sont de puissants éducateurs, et, quand je cherche quels reproches on peut leur adresser, je n'en vois pas d'autre que leurs succès. Ils sont au premier rang, on veut les supprimer, parce qu'on ne peut pas les éclipser.
Il y a cinquante ans, en 1844, Lacordaire parlant à Notre-Dame, disait : « Le Frère des écoles chrétiennes donne à l'enfant du peuple une éducation qui ne lui coûte rien ou peu de chose, et qui est digne d'un enfant de la patrie comme d'un enfant de Dieu. Ici ma parole est à l'aise, ajoutait-il. La France a authentiquement accepté le dévouement des Frères et des Sœurs voués à l'enseignement du peuple ; une popularité qui est la juste récompense de leurs travaux les protège dans toute l'étendue du pays autant que l'empire des lois. Ma parole, à leur sujet, n'est donc point une parole accusatrice, c'est une parole qui remercie et qui bénit. » Aujourd'hui, hélas! nous ne pouvons pas redire les paroles de l'illustre Dominicain. La France a méconnu les services des Frères et des Sœurs ; ils ont été jugés indignes de donner l'enseignement, et ma parole est une parole accusatrice pour ceux qui ont
la lâcheté de ne pas les défendre et le triste courage de leur dire : Allez-vous-en! Passons. L'ingratitude ne supprime pas le bienfait, au contraire elle le rend plus visible et plus méritoire, et il reste surabondamment prouvé que l'Eglise dans le passé a distribué largement l'enseignement populaire. Dès lors que devient l'objection futile et méchante qu'on ne cesse de nous opposer? J'y arrive.
IL Une objection. L'instruction n'existait pas avant 1 789.
Cette objection est futile et méchante. Il n'est pas difficile de la confondre.
Voici d'abord un fait : au xvuie siècle, toute paroisse un peu populeuse en France avait son école; on se plaignait môme du trop grand nombre d'écoles. En 1773, au diocèse de Saint-Dié, baillis, syndics, échevins, notables se plaignent que les écoles enlèvent trop de bras à l'agriculture et aux ateliers. « Nos bourgs et nos villages, disent-ils, fourmillent d'une multitude d'écoles; il n'est pas de hameau qui n'ait son grammairien. » Or, quand on songe que le nombre des paroisses avant la Révolution était beaucoup plus considérable qu'aujourd'hui et que presque partout il y avait un maître d'école, on reste stupéfait de l'audace ou de l'ignorance de ceux qui viennent nous dire
qu'avant 1789 l'instruction était réservée à quelques privilégiés de la naissance ou de la fortune.
Voulez-vous des chiffres? Sous Louis XV, il y avait à Paris cent soixante écoles de garçons et cent cinquante-sept écoles de filles, où le personnel enseignant était rétribué par les parents et les élèves. Il y avait, en outre, quatre-vingt-quinze écoles gratuites pour les deux sexes. Si Ton tient compte que Paris a maintenant trois millions d'habitants, tandis qu'il n'en avait que six cent mille sous Louis XV, on verra que la proportion du chiffre des écoles est à l'avantage de l'époque de Louis XV.
Voulez-vous des témoignages non suspects? Entendez Taine. « Avant la Révolution, dit-il, les petites écoles étaient innombrables. Il y avait avant 17S9, vingt-cinq mille écoles primaires, fréquentées et efficaces, qui ne coûtaient rien au Trésor, presque rien aux contribuables, très peu aux parents. 11 y avait au moins neuf cents collèges (environ trois cents de plus qu'aujourd'hui) comptant soixante-douze mille élèves. Il y avait quarante mille boursiers, tandis qu'aujourd'hui nous en avons à peine cinq mille. » Mais alors comment expliquer que mon grand-père ne savait pas lire? C'est qu'il a été élevé pendant ou après la Révolution. Il n'y avait plus d'instruction publique à cette époque, et il en fut ainsi pendant quarante ans. Elle ne fut sérieusement organisée que par la loi de 1833. Il y avait dans les collèges soixante-douze
mille élèves avant 1789, mais en 1800 il n'y en avait plus que sept mille. Et ce n'est pas seulement Taine, c'est encore Portalis, Villemain, tous les hommes compétents qui sont unanimes à nous dire que la Révolution tua l'instruction en prenant les biens du clergé qui faisaient vivre les écoles. La Révolution, après avoir démoli, ne reconstruisit rien. L'Empire se mit à l'œuvre de la reconstruction, puis la Restauration, puis la Monarchie de juillet, puis les divers gouvernements qui se succédèrent; et, à mesure qu'ils ouvrirent une nouvelle école, les courtisans du pouvoir ne manquèrent pas de s'écrier : Voyez-vous les progrès de la civilisation et des lumières? Voyez-vous notre supériorité sur les âges précédents? Et le lecteur, ignorant et crédule, ne manquait pas de répondre : C'est vrai ! Les uns ignoraient, et les autres faisaient semblant d'ignorer qu'on ouvrait une école après en avoir fermé trois.
Et remarquez qu'avant 1789 les écoles populaires n'étaient pas seulement très nombreuses, mais encore presque toutes gratuites et sérieusement gratuites. Aujourd'hui nous avons la gratuité de l'enseignement primaire. L'instruction ne coûte rien; c'est l'Etat qui paie, oui, mais où l'Etat prend-il de l'argent? Dans votre poche par les impôts de toute espèce. Et, au fond, qu'est-ce qui paie les impôts? Tout le monde, et surtout l'ouvrier. Nous n'avons plus la mainmorte et la liberté
des fondations ; en échange, nous avons l'impôt obligatoire. Le budget de l'instruction publique est de plus de deux cents millions. Et d'où viennent ces deux cents millions? De la poche des contribuables, et j'ai dit surtout de la poche de l'ouvrier. Car le Commerçant peut rattraper ses impôts en élevant le prix de ses marchandises, le propriétaire en élevant le prix de ses loyers, mais l'ouvrier ne peut pas reporter sur d'autres le prix de ses impôts. Et enfin, tout le monde étant frappé par l'impôt, il arrive souvent que l'ouvrier paie pour le riche : par exemple nous payons par les impôts cinquante millions par an pour les fils des riches qui sont élevés dans les lycées, et, chose plus criante encore, combien d'ouvriers, de pères de famille paient deux fois : une première fois par l'impôt pour les écoles dont ils ne veulent pas, et une seconde fois pour les écoles dont ils veulent! Avant 1789, la gratuité de l'instruction primaire était bien autrement sérieuse. L'Eglise avait créé pour l'instruction primaire un revenu annuel de douze millions à une époque où l'argent avait le triple de la valeur actuelle. Et d'où venaient ces douze millions? De donations libres et spontanées. La gratuité existait, mais, au lieu de reposer sur le budget de l'Etat et d'être par conséquent une imposition et une imposition forcée, atteignant tout le monde, même les gens sans enfants, frappant le pauvre au profit du riche et les catholiques au profit d'une
secte, elle reposait uniquement sur la libéralité des fidèles, sur des biens légitimement acquis et sagement distribués. Elle était, par conséquent, réelle, ioyale, généreuse, essentiellement juste et digne de respect.
Combien donc nous aurions tort de verser des larmes attendries sur l'ignorance de nos pères ! Sans doute on ne connaissait pas avant 1789 les grands mots d'instruction laïque, obligatoire et gratuite. On ne faisait pas montre de l'enseigne; mais on possédait la réalité. L'État ne prétendait pas tout faire; il ne s'était point fait maitre d'école, maître de pension, marchand de soupe ; il n'inscrivait pas à ses budgets, généralement du moins, d'allocation pour l'enseignement primaire, pour cette excellente raison qu'il y était pourvu par un vaste système de fondations. Le résultat en était-il moins bon? Il est permis d'en douter. L'Église était là, debout à son poste, donnant à l'enfant du peuple à peu près gratuitement une instruction suffisante dont les contribuables n'avaient pas à supporter les frais; l'Église était là, debout à son poste, distribuant à tous, avec la science purement humaine, les vérités et les vertus qui font les peuples forts et les familles prospères. Sachons reconnaître ses bienfaits. Bénissons-la, et vengeons-la des attaques de ceux qui ignorent ou qui calomnient son passé !
Amen !
QUINZIÈME CONFÉRENCE
L'Eglise et le progrès intellectuel
Messieurs,
J'achève aujourd'hui le premier chapitre de notre étude sur les bienfaits de l'Eglise. Nous avons énuméré les bienfaits de l'Eglise dans l'ordre intellectuel. Elle a cultivé et enseigné les lettres, les sciences et les arts. J'ai essayé de vous en donner la preuve, non avec des phrases vides et retentissantes, mais par des faits très nombreux et très authentiques. Je résume aujourd'hui et je conclus ce premier chapitre en vous disant que dans le passé, dans le présent et dans l'avenir, l'Église a été, est et sera la mère et la gardienne du progrès intellectuel.
I. Dans le passé, l'Eglise a été la mère et la gardienne du progrès intellectuel.
Est-ce que cela n'est pas écrit à toutes les pages
de F histoire. Sous l'inspiration de l'Église, sous sa direction sûre et puissante, les théologiens ont scruté les mystères de la foi, et les philosophes ont approfondi les abîmes de la raison. Grâce à l'Eglise l'éloquence mise en possession des plus splendides sujets a fait vibrer, d'âge en âge, les âmes et germer des vertus, la poésie a enchanté les hommes et l'histoire les a instruits. Notre langue française dont nous sommes si fiers, cette langue de la diplomatie qui, depuis la paix de Nimègue, a conclu tous les traités et s'est imposée au monde entier, cette langue universelle de toutes les pensées et de tous les génies qui a fait dire au poète : « Tout homme a deux pays, le sien et puis la France! » à qui doit-elle sa fermeté et sa souplesse, sa précision et sa clarté, sa transparence et sa beauté, sinon à l'Eglise qui a inspiré la plume mathématique de Descartes et de Pascal, les lèvres harmonieuses de Bossuet et de Fénelon? Stimulé par l'Eglise, l'esprit scientifique s'est développé dans des proportions inconnues à l'antiquité, et le génie artistique a créé des chefs-d'œuvre qui seront éternellement contemplés et admirés. S'il y a eu des livres brûlés, des traditions interrompues, des universités abolies, des collèges confisqués ou fermés... qui a fait cela? C'est le disciple du Coran au temps d'Omar et de Mahomet II ; c'est Henri VIII, un des coryphées de la Réforme; c'est la Révolution aussi ennemie des lettres que de l'Eglise, déclarant
qu'elle n'avait pas besoin de savants, et ensevelissant sous les mêmes ruines les chaires de la vérité et les écoles de la charité. Innocente de tous ces vandalismes, l'Eglise n'est responsable que de la grandeur intellectuelle de la chrétienté. Par elle renseignement supérieur a été distribué a la jeunesse studieuse des universités et des collèges. Par elle, les petits et les humbles, les pauvres et les déshérités ont été conviés au festin de l'intelligence, comme l'avaient été au festin de l'Évangile les aveugles, les boiteux et les mendiants. Et, en voyant se dérouler ce glorieux passé, je me sens pressé d'adresser à l'Eglise un cri de reconnaissance émue: Je te salue, mère immortelle de la science et de la sainteté ! Je te salue, mère et gardienne du progrès intellectuel ! Salve, magna parens!
Comptez, si vous le pouvez, Messieurs, les intelligences supérieures que l'Eglise a produites depuis dix-neuf siècles. Quels noms faut-il vous citer? En philosophie, les Augustin, les Thomas d'Aquin, les Bacon, les Descartes, les Bossuet, les de Maistre ; en astronomie, les Copernic, les Kepler, les Galilée, les Secchi, les Leverrier; en mathématiques, les Pascal, les Cauchy; en littérature, les Pères de l'Eglise grecque et de l'Eglise latine, tous nos auteurs du xvu* siècle, les meilleurs auteurs modernes. Le vaillant général Lamoricière, contemplant cette immense pléiade qui étincelle à toutes les pages du passé, pouvait bien à juste titre
s'écrier : « L'Eglise a pour elle la science, l'histoire, la philosophie, les arts, les grands hommes; elle a pour elle le passé, le présent et l'avenir. » Sans doute, il y a eu aussi des hommes intelligents, très intelligents qui ont vécu en dehors de l'Église et qui ont été même ses ennemis décidés. Gela n'est pas contestable. Mais : 1° Ne sont pas incrédules tous ceux qui se vantent de l'être, et on a vu souvent mourir comme des saints certains fanfarons qui pendant leur vie faisaient parade d'impiété. 2° Que d'hommes très intelligents en matière profane sont de parfaits ignorants en matière Religieuse ! Il y a tel savant qui connaît à fond les mathématiques, l'astronomie, la médecine, le droit, et qui ne serait pas capable de répondre aux interrogations que nous posons à nos petits enfants du catéchisme. Ils ignorent, donc leur voix ne compte pas. 3° Il n'est pas rare non plus que des gens très instruits et très intelligents soient en même temps des orgueilleux, voulant juger Dieu, traiter avec Dieu d'égal à égal, et mesurer sa parole aux dimensions de leur faible raison. L'orgueil est le pire des vices. Dieu n'aime pas les insurrections. Dieu n'aime pas les présomptueux, et souvent il les punit, par l'impossibilité de croire, de leur orgueil de vouloir tout comprendre 4° Enfin il est une passion mauvaise et impérieuse qui est incompatible avec la foi, et qui peut très facilement se rencontrer chez certains savants. Ils
veulent jouir, et, tout en ayant une valeur scientifique incontestable, ils n'ont qu'une valeur morale très médiocre. La passion chez eux tue la foi. Pour tous ces motifs j'affirme que l'impiété de certains savants ne prouve rien contre la religion. Et cette impiété prouve d'autant moins que l'Eglise a pour elle, comme je viens de le dire avec Lamoricière, les plus grands génies. Elle a pour elle les hommes les plus vénérables et les plus intelligents qui aient paru sur la terre depuis dix-neuf siècles ; elle a pour elle le passé ; elle a pour elle aussi le présent.
II. Dans le présent, l'Eglise est la mère et la gardienne du progrès intellectuel.
Voici à peu près ce qu'on nous dit à l'heure actuelle : « Oui, dans le passé, vous avez fait beaucoup pour le progrès intellectuel; mais dans ce siècle vous avez laissé périr cet héritage de gloire, vous avez laissé tomber de vos mains le sceptre de la science. » Nous avons laissé tomber de nos mains le sceptre de la science?
Mais d'abord qui donc a le droit de nous faire un tel reproche ? car, si ce sceptre est tombé de nos mains, qui l'a ramassé et qui le tient à notre place? Qui osera nous jeter la première pierre ? Où sont vos grands hommes et vos grandes œuvres ?
La lyre a perdu le souffle divin, et, après les poètes du doute, il ne nous reste plus que les poètes du néant qui chantent les croyances disparues, la mort sens résurrection, le malheur sans espoir. L'histoire est devenue trop souvent une sèche nomenclature de faits et d'anecdotes, quand elle n'est pas une conjuration cynique contre la vérité. C'est encore dans nos temples que l'éloquence trouve son meilleur asile. L'architecture ne sait plus jeter vers le ciel ces coupoles hardies, ni ces flèches plus hardies encore, qui défiaient le vol des aigles et qui fatiguaient le regard de l'homme; ou, si cela se voit encore, à qui le doit-on sinon au génie catholique? Les lettres, les sciences et les arts déclinent, de sorte que l'Eglise peut se retourner vers le siècle, l'accuser et lui dire : « Qu'as-tu fait des lettres, des sciences et des arts? Qu'as-tu fait de ces générations nouvelles que tu prétendais élever à une vie intellectuelle plus intense et plus développée, en les affranchissant de la tutelle religieuse? » En perdant l'esprit chrétien, en rêvant quelque chose de plus beau que Jésus-Christ, de plus doux que l'Evangile, ce siècle n'a rien gagné, sinon de voir s'évanouir le rayonnement céleste de l'idéal, sinon d'aboutir à des œuvres de ténèbres, et souvent à des œuvres corrompues et corruptrices. On reproche à l1 Eglise d'avoir laissé tomber de ses mains le sceptre de la science ; Est-ce vrai ? Non, Messieurs, non, il n'est pas
vrai que l'Eglise aujourd'hui soit au-dessous de sa lâche, au-dessous de son passé ; il n'est pas juste de parler de l'insuffisance intellectuelle de l'Eglise catholique dans le présent.
Sans doute, plusieurs choses lui ont manqué au cours de ce siècle : le temps, la liberté, l'argent. Après les désastres de la Révolution, l'Eglise a été obligée de courir au plus pressé, aux âmes, et c'est à peine si elle a eu le temps de préparer des catéchistes, des pasteurs et des apôtres. Et puis on l'a tenue éloignée de la jeunesse, on a tout fait pour l'empêcher de parler et d'agir ; on l'a privée du droit d'instruire les générations nouvelles, et il lui a fallu, pour conquérir la liberté d'enseignement, des luttes homériques qui ont absorbé et dévoré ses forces. Et enfin elle est pauvre. On lui a tout pris, et on lui dispute journellement le morceau de pain que lui donne la charité des fidèles.
Eh bien, malgré toutes ces entraves, qu'est-il arrivé? Il est arrivé que la sève intellectuelle a jailli quand môme de son sein fécond et inépuisable. Il est arrivé qu'elle a ouvert quand même des écoles, des collèges et des Universités, et qu'il y a aujourd'hui quarante-quatre Instituts catholiques où les études sont poussées plus avant que
dans les Facultés officielles. Il est arrivé que l'Eglise a brillé d'un si vif éclat dans la science et dans l'instruction, qu'on a eu peur de la lumière de sa face et de la puissance de sa voix. Qui eût cru, à la
fin du xvine siècle et au commencement du xixe, que l'idée chrétienne allait reprendre possession des esprits et inspirer ce grand mouvement littéraire qui a uu pour chefs Chateaubriand, de Maistre, Lamartine, Lacordaire, Ozanam, Montalembert? Qui eût cru à une telle vitalité après de telles défaites? Dans les lettres, dans les sciences, dans les arts, dans l'enseignement l'Église de notre temps, l'Eglise pauvre et enchaînée a fait des merveilles. Elle n'est point indigne de son passé, et elle tient en réserve pour l'avenir les espérances et les sources du véritable progrès intellectuel.
III. Dans Y avenir, l'Eglise sera la mère et la gardienne du progrès intellectuel.
Elle continuera d'aimer, de protéger, de cultiver, d'enseigner les lettres, les sciences et les arts :
La philosophie, pour la préserver des écarts de l'orgueil et lui faire accepter le joug de la foi ;
L'histoire, pour la détacher enfin de cette grande conspiration contre la vérité, dans laquelle on l'a fait entrer depuis trois siècles ;
La poésie et l'éloquence, pour en faire les servantes du vrai et du bien et pour les élever jusqu'au sublime ;
Les sciences mathématiques, physiques et naturelles pour les rapporter à Dieu leur auteur ;
Les beaux-arts pour les assainir et les transfigurer.
Demain, comme hier et aujourd'hui, elle réclamera ses droits sur les lettres grecques et latines, car le jour où elles sont tombées des murs d'Alexandrie en flammes et de Gonstaritinople en ruines, elle les a reçues dans la robe de ses papes et de ses moines, et elle n'a pas cessé un seul jour •de les lire et de les purifier.
Demain, comme hier et aujourd'hui, elle travaillera à initier les petits et les pauvres aux éléments des lettres humaines, pour mettre à la tête de ses alphabets le nom de Dieu et le signe auguste de la Rédemption !
Demain, comme hier et aujourd'hui, elle ouvrira des écoles en même temps que des temples, elle fera des savants en même temps que des saints, elle se donnera tout entière à la diffusion et à l'accroissement de la vie chrétienne et de la vie intellectuelle. Voilà son ambition quelquefois déçue, souvent raillée, mais toujours renaissante et jamais satisfaite, car cette ambition n'est qu'un trait de son immense charité !
Ceux qui ont visité le Vatican nous disent qu'au Vatican, dans la salle même où le Chef de l'Église signe ses décrets infaillibles, le pinceau de Raphaël a représenté dans des tableaux admirables la Poésie et les Lettres, les Arts et les Sciences, la Philoso-
phie et la Théologie, comme s'il eût voulu montrer toutes les connaissances humaines réunissant ensemble leurs lumières et contribuant pour leur part à l'épanouissement et au rayonnement de la vérité chrétienne. Telle est en effet la grande pensée qui résume l'histoire de l'Eglise et de l'esprit humain. L'Église est une puissance intellectuelle de premier ordre. Elle a été, elle est et elle sera la mère et la gardienne du progrès intellectuel. Saluons-la, chantons-la l
Amen!