I. C'est son tourment
Vous êtes-vous jamais demandé, Messieurs, pourquoi l'Eglise était impopulaire; pourquoi, ne cessant jamais de faire le bien, elle entend toujours autour d'elle des voix qui la contredisent, qui dénaturent ses intentions et qui calomnient ses actes? Il y a là un mystère d'ingratitude qui appelle une explication, et je vais vous la donner. Vous avez cru peut-être que l'impopularité de l'Eglise tenait à laprofondeur et à l'incompréhensibilité des vérités qu'elle annonce. Détrompez- vous. L'Église est impopulaire, elle est discutée, elle est malmenée, surtout parce qu'elle prêche la morale, non pas une morale telle quelle, mais une morale précise, immuable et impérieuse. En prêchant la vertu, l'Eglise condamne nécessairement les passions et, en condamnant les passions, elle les ameute nécessairement contre elle.
Debout dans ses chaires, parlant au nom du Ciel, l'Eglise dit : « Il y a un Dieu créateur, législateur et juge. » Et il y a des hommes qui disent: Dieu n'est pas! Comment voulez-vous que l'Eglise s'entende avec eux?
L'Eglise dit : « Il y a un enfer, un châtiment éternel pour les prévaricateurs. » Et bon nombre de gens qui sont intéressés à ce qu'il n'y en ait point se récrient. Les voleurs, s'ils le pouvaient, détrui-
raient la gendarmerie; de môme ceux qui ont peur de la Justice divine sont furieux d'entendre dire qu'elle existe. Essayez de parler de l'enfer à tous les criminels qui sont en train de le mériter, ils vous répondront par des ricanements diaboliques et par des frémissements de colère. Ils ne veulent pas qu'il y ait d'enfer. Et cependant l'Eglise dit qu'il y en a un, et, circonstance aggravante, elle leur prouve qu'il y en a un. Comment voulez-vous qu'elle s'entende avec eux?
L'Eglise dit : « Un seul Dieu tu adoreras. » Et il y a bon nombre de gens qui adorent l'argent, d'autres qui adorent leur pot-au-feu, d'autres qui adorent une place, ou une idole de chair. L'Église élève sa voix vengeresse, elle crie : « Qu'a été Dieu jusqu'à ce jour dans votre vie? Rien. Que doit-il être? Tout. Prenez garde. Vous dépendez de sa puissance, vous vivez par sa providence, il faut compter avec sa justice! » Comment voulez-vous que l'Église s'entende avec ceux qui ne veulent donner à Dieu ni une pensée de leur esprit, ni un battement de leur cœur, ni une minute de leur vie?
L'Église dit : « Dieu en vain tu ne jureras. » Et il y a bon nombre de gens qui ne connaissent le nom de Dieu que pour le maudire, ou bien pour le prononcer d'une lèvre blasphématrice, ou bien pour le profaner dans de faux serments. Comment voulez-vous que l'Église s'entende avec eux?
L'Église dit : « Les Dimanches tu garderas. » Et
il y a bon nombre de gens que ce devoir importune, qui travaillent ou font travailler le dimanche, pour qui vibre comme un reproche et un remords la cloche qui les appelle à la prière. Gomment voulez-vous que l'Eglise s'entende avec eux?
L'Eglise dit : «Tes père et mère honoreras.» El ix y a des enfants qui attendent leurs quinze ans, qui les devancent quelquefois pour secouer le joug de l'obéissance et du respect; il y en a d'autres qui laissent languir dans la misère et les privations leurs vieux parents, qui abreuvent d'amertume leurs derniers jours. CommeDt voulez-vous que l'Église s'entende avec ces enfants ingrats, indisciplinés, sans cœur, sans entrailles?
L'Eglise dit : « Homicide point ne seras. » Et il y a bon nombre de gens qui tarissent les sources de la vie en limitant leur postérité. Et il y a bon nombre de gens qui vivent dans la haine, la discorde et les querelles, qui méditent chaque jour des projets de vengeance, qui aimeraient mieux perdre un membre que de pardonner une injure, qui sèment les mauvais conseils et les mauvais exemples et qui tuent dans le prochain la vie de l'àme bien plus précieuse que celle du corps, c'està-dire la foi et l'innocence. Comment voulez-vous quel1 Eglise s'entende avec eux?
L'Église dit : « Impudique point ne seras. » Et il y a bon nombre de gens qui suivent en esclaves dociles leur mauvaise nature, qui se permettent
du matin au soir les plaisirs défendus, les conversations coupables, les imaginations dangereuses, les lectures empoisonnées, les sociétés corrompues. Comment voulez-vous que l'Eglise s'entende avec eux?
L'Eglise dit : « Bien d'autrui tu ne prendras. » Et il y a bon nombre de gens pour qui la richesse est tout et qui ont trouvé des chemins raccourcis et commodes pour faire passer dans leurs mains le bien d' autrui. Parlons ici clairement. Le vol n'est pas seulement la saisie manuelle d'une somme d'argent dans un tiroir; c'est tout acte qui, sous une forme extérieure différente, s'y ramène en substance. Et il n'y a pas vol seulement quand les gendarmes et la loi interviennent, mais toutes les fois que les droits du prochain sont lésés. Voilà la barrière infranchissable que bon nombre de gens veulent franchir. L'Eglise tient bon, et elle répète: « Bien d'autrui tu ne prendras ! » Comment voulezvous que TEglise s'entende avec ceux qui ne veulent pas lui obéir et qu'elle condamne?
Vous, Messieurs, vous aimez l'Eglise parce que
vous aimez la morale. La parole de l'Eglise ne vous blesse pas, parce quelle vous prêche des devoirs que vous savez respecter et pratiquer. Mais regardez un peu le monde qui vous environne. Dans ce monde, que de contempteurs de la morale, que d'hommes qui récèlent au fond de leur cœur des
connivences secrètes, voulues et obstinées avec le mal ! Or, quand la parole incorruptible de l'Église tombe sur ces âmes, y sera-t-elle accueillie avec respect et avec amour? Non, ce n'est pas possible. Elle les blesse comme un fer chaud, et elle éveille sur leurs lèvres des colères, des récriminations, des anathèmes qui retentissent comme le fracas de la tempête. Ne me demandez plus maintenant pourquoi l'Eglise rencontre dans le monde tant de contradictions, tant d'impopularité et d'hostilité. Elle prêche la morale, et une morale précise, immuable et impérieuse. C'est son tourment. Et j'ajoute aussitôt :