‹ L'église et son œuvreChapitre 24 sur 98 · I . La volonté humaine est faible · texte numérisé non relu

I . La volonté humaine est faible

La chose est claire, et cependant il importe de la rendre plus claire encore, tant sont nombreux les hommes qui ont la prétention de se suffire à eux-

mêmes dans la carrière de leur vie morale. La raison nous suffit, disent-ils, nous n'avons pas besoin du secours extérieur de la religion; nous avons notre droite nature, nous n'avons que faire d'une force surnaturelle. Ils se trompent.

Voici la vérité et la réalité. Sans doute nous avons devant nous le bien, le beau, l'idéal ravissant de la vertu, et à sa vue nous sommes épris, émus, nous tressaillons d'enthousiasme, nous prenons notre élan, nous allons partir. Hélas ! nos battements d'ailes sont sublimes, mais qu'ils sont impuissants! Nous ne faisons pas le bien, ou, si nous le faisons, c'est avec peine, avec effort, la sueur au front et médiocrement, si médiocrement que nous en rougissons devant nous-mêmes. Nous sommes affaiblis du côté du bien, nous sommes emportés vers le mal, comme vers un abîme ténébreux, abject, infâme, qui nous fait horreur et qui cependant nous attire. Nous sommes dans la situation d'un naufragé, qui, emporté par un fleuve impétueux, doit faire un violent effort pour remonter le courant. Ma conscience d'honnête homme me dit que je dois acquérir la vertu et fuir le vice, que je dois réprimer au dedans de moi l'esprit d'orgueil, d'intérêt, de vengeance et de sensualité, que je dois pratiquer la justice, la charité, la chasteté, la tempérance, que je dois fournir la noble carrière des vertus qui font l'homme de bien. Or, la chose n'est pas douteuse, ces préceptes de la morale naturelle

reconnus vrais et obligatoires pour tous ne sont faciles pour personne. Car, si nous sommes libres, nous sommes en même temps mal équilibrés ; les parties de notre être se battent les unes contre les autres; et, à la conspiration puissante de tous les instincts dépravés qui nous travaillent par le dedans, viennent se joindre les influences mauvaises qui nous assiègent par le dehors. Nous gravitons vers le mal, nous sommes au penchant de l'abîme, et nous ne pouvons remonter vers les sommets du bien, vers l'idéal de la vertu, qu'à la condition de déployer une grande, une très grande force de volonté.

Notre volonté a-t-elle par elle-même dans une mesure suffisante cette force de résister et d'agir, de vaincre le mal et de faire le bien? Non. La volonté de l'homme a dompté le monde physique comme en se jouant; elle a tiré le feu des veines du caillou ; elle a fondu les métaux, abattu les forêts, percé les montagnes, franchi et bravé les flots. Il n'y a qu'une conquête que l'homme n'ait pu faire et qu'il ne fera jamais, c'est celle de son âme et de ses instincts dépravés. Notre volonté, en face du bien à faire et du mal à éviter, est une force qui chancelle, qui hésite, et qui le plus souvent sacrifie le bien au mal, la vertu au vice, le devoir au plaisir et à l'intérêt. Le concile de Trente a dit un mot profond quand il a enseigné que le péché originel avait incliné notre libre arbitre. Notre

volonté n'est plus droite, elle est courbée; il faut donc qu'elle se redresse, et, pour qu'elle se redresse, il faut qu'elle réagisse contre elle-même, qu'elle se sacrifie, et Jules Simon a raison de dire : « Qu'est-ce que la science du devoir? c'est proprement la science du sacrifice » Or, qui dit sacrifice dit immolation, sang versé, douleur ressentie. Non, non, il n'est pas facile à la volonté humaine de se soutenir dans la pratique du bien. Voici que, du fond de l'horizon, ou plutôt des entrailles mêmes de notre être, accourent, prompts comme la foudre, deux adversaires redoutables qui entrent en lice contre notre volonté : l'orgueil, orgueil de la naissance, orgueil de l'esprit, orgueil de la fortune acquise ou de la pauvreté jalouse... et le sensualisme qui nait en nous, s'éveille avec les premières ardeurs du sang, emporte la jeunesse comme dans un tourbillon, agite l'âge mûr et trouble parfois la vieillesse jusque d^ns la paix de ses cheveux blancs. Que devenir ? où donc la volonté cherchera-t-elle un abri, un secours? Elle est faible, elle ne peut pas se suffire à elle-même. Voici l'Eglise.

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