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DANS L'ORDRE MATÉRIEL

LES BIENFAITS DE l'ÉGLISE. — i i"T

PREMIÈRE CONFÉRENCE

L'Église n'est pas l'ennemie du progrès matériel

Messieurs,

Nous avons étudié les bienfaits de l'Eglise dans Tordre intellectuel et dans l'ordre moral, et nous abordons aujourd'hui un troisième chapitre qui a pour titre : les bienfaits de l'Eglise dans l'ordre matériel. Mais ici d'abord on nous arrête et l'on nous dit sur tous les tons : « L'Eglise est l'ennemie du progrès matériel. » Avant tout, il est indispensable de répondre à cette objection préliminaire qui se pose comme un obstacle infranchissable à l'entrée de notre route. L'objection, Messieurs, est plus sonore que sérieuse; il nous sera facile de la repousser du pied et de la pulvériser en nous demandant : 1° d'où elle vient; 2° ce qu'elle vaut.

I. L'Église est l'ennemie du progrès matériel. D'où vient cette objection ?

Elle vient de l'exagération de quelques-uns, de

la mauvaise foi de beaucoup et de l'ignorance du plus grand nombre.

Disons d'abord, Messieurs, que certains catholiques de notre temps, émus outre mesure des conquêtes et des excès du progrès matériel, voyant trop l'abus qu'on en fait et pas assez ce qu'il est en lui-même, ont pris à son endroit une attitude de défiance et presque d'hostilité. Parce que le progrès matériel, comme un fleuve débordé, menaçait de tout emporter : les croyances et les mœurs, ils ont eu l'air moins préoccupés de la manière de le régler que de la pensée de le supprimer, et, selon la parole d'un grand prélat américain, Mgr Ireland, ils ont semblé vouloir faire remonter dans l'Erié les eaux du Niagara. Ces imprudences et ces exagérations de certains catholiques ont coûté cher à l'Église.

L'impiété s'en est emparée, et avec une mauvaise foi insigne l'impiété contemporaine répète à qui veut et ne veut pas l'entendre que l'Eglise est l'ennemie du progrès matériel, qu'elle en a peur, qu'elle le condamne, qu'elle le proscrit. Que de fois, Messieurs, cette accusation a retenti dans les parlements, dans les académies, dans la presse, dans la rue, sur les tréteaux des politiciens et sur le papier des journalistes et des romanciers ! Les meneurs de l'impiété contemporaine, quand ils accusent l'Eglise d'en vouloir au progrès matériel, savent bien qu'ils mentent. Mais qu'importe? Pour conquérir lesfoules,

il faut d'abord les aveugler, et, pour en faire un instrument de règne, il est nécessaire de les tenir à distance de la religion. C'est ce qui est arrivé.

A force d'entendre dire que l'Eglise était l'ennemie du progrès matériel, la foule a fini par le croire. Elle a répété docilement l'objection qu'on lui enfonçait dans la cervelle, et il faudra encore beaucoup de temps et de patience, beaucoup de salive et beaucoup d'encre, pour persuader à une masse innombrable de braves gens que le pape, les évêques et les curés ne sont point les ennemis des télégraphes, des chemins de fer, des grandes entreprises, des expositions universelles, du progrès, en un mot, de la civilisation moderne. L'Eglise est l'ennemie du progrès matériel! Vous voyez d'où vient cette objection. Elle vient de l'exagération de quelques-uns, de la mauvaise foi de beaucoup et de l'ignorance du plus grand nombre.

II. L'Eglise est l'ennemie du progrès matériel. Que vaut cette objection ?

Elle ne vaut rien. Elle est nulle, et de nulle valeur. Non, l'Eglise n'est pas l'ennemie du progrès matériel. J'en appelle à sa doctrine et à ses actes.

1° Entendez-la •parler. Elle déclare que le progrès matériel est utile à l'homme et glorieux à Dieu.

Messieurs, donnez au peuple des blés abondants et semez des prairies pour les animaux qui le servent, car le labourage et le pâturage sont, selon l'expression de Sully, les deux mamelles de l'État. Après l'agriculture, favorisez l'industrie et les arts, et préférez les arts d'utilité aux arts d'agrément. Que le commerce, cette troisième source de la vie sociale, soit aussi l'objet de votre sollicitude. Étendez-en les bienfaits au dedans et au dehors de la cité, ouvrez des routes, creusez des canaux, attelez la flamme à vos chars de fer, et faites-leur franchir en trois bonds les bornes du monde. Tous ces progrès sont nobles, légitimes, dignes de louange, parce qu'ils tournent au bien public et qu'ils rendent la vie facile et les peuples heureux. Plus l'oisiveté sera odieuse et le travail honoré, moins l'État aura de criminels, de mendiants, de citoyens dangereux ou inutiles. Voilà l'enseignement de FÉglise. Elle prêche la grande loi du travail, qui est la source du progrès matériel et du bien-être général, et elle a des foudres et des malédictions pour les fainéants qui promènent leur paresse et leur impuissance au milieu d'une société laborieuse et affairée, qui leur donne tout et à qui ils ne donnent rien, sinon le spectacle d'une vie gaspillée et perdue.

Sans doute, Messieurs, l'Église prêche la vie future et la subordination de la vie présente à la vie future. Mais, remarquez-le bien, l'Eglise ne

nous dit pas que l'on gagne la vie future en gaspillant la vie présente. Elle nous dit, au contraire, que la manière dont nous agissons ici-bas .est la condition de ce que nous méritons là-haut. Elle nous dit que le ciel, comme le pain, se gagne à la sueur du front... de sorte que le point de vue du bonheur éternel à conquérir, bien loin de stériliser l'effort et d'arrêter le progrès, appelle et provoque une plus grande perfection intellectuelle, une plus grande perfection morale, une plus grande amélioration physique et matérielle.

Sans doute encore, Messieurs, l'Eglise prêche la patience et la résignation en vue des compensations promises dans un monde supérieur, et par là elle se montre seule capable de donner aux trois quarts des hommes le courage, l'espérance et la paix. Mais, de grâce, ne lui faites pas dire ce qu'elle ne dit pas et prenez sa doctrine tout entière. Elle ne dit pas que la misère est un bien et qu'il faut accepter sans murmure toutes les iniquités sociales. Elle dit au contraire que, sous bien des rapports, la misère est une cause puissante de dégradation morale, et qu'il faut, par conséquent, la diminuer le plus possible. Elle dit que, pour guérir les maux qui pèsent sur l'humanité, la charité toute seule ne suffit pas et qu'il faut y joindre la justice, la justice qui protège le faible contre le fort, la justice qui établit parmi les hommes une distribution mieux entendue de la peine et du bien-être, des

charges et des jouissances. Disséquez, Messieurs, la .doctrine de FÉglise, et je vous défie d'y trouver un seul mot qui soit défavorable au progrès matériel. Elle l'approuve, elle le bénit, elle l'encourage, elle le préconise comme utile à l'homme.

Et elle l'exalte comme glorieux à Dieu. Oui, tout vrai progrès est une glorification de Dieu. Voyons. Est-ce vous, habiles ingénieurs, qui avez mis dans la goutte d'eau cette puissance de dilatation, qui en fait un levier capable de faire sauter une montagne? Est-ce vous qui avez caché dans la terre ces minerais, qui deviennent vos colossales machines aux pieds d'airain, à la poitrine de fer, et qui dévorent l'espace ? Est-ce vous qui avez amoncelé ces approvisionnements souterrains de combustible que nous pouvons appeler les greniers d'abondance et le pain quotidien de notre industrie? Est-ce vous qui vous êtes donné cet esprit, ce génie qui a su deviner ces merveilles et les employer à notre profit? Et l'Eglise serait l'ennemie de ces progrès matériels qui sont un hymne retentissant du couchant à l'aurore en l'honneur de Dieu, qui en a fourni la matière et qui a donné à l'homme l'intelligence, la volonté et la persévérance pour les exécuter? Mais non. Continuez, habiles inventeurs, riches des dons de la Providence, continuez de chercher et de trouver. Vous êtes apologistes à votre manière. Vous glorifiez le Dieu créateur. L'Eglise vous bénit. Elle a dans ses rituels des bénédictions pour toutes

les créations et pour toutes les inventions, et, dans la crainte d'être prise au dépourvu par quelque découverte nouvelle, elle en a une pro quacnmque re, pour toute espèce de progrès. L'Eglise n'est pas l'ennemie du progrès matériel.

2° Voyez-là agir. Comment se comporte-t-elle à l'égard des inventions qui améliorent la condition matérielle de l'homme sur la terre? D'abord, elle approuve; nous venons de le voir. Que les chemins de fer abrègent les distances; que l'étincelle électrique fasse- communiquer instantanément l'ancien et le nouveau monde ; qu'on trouve des remèdes contre le choléra, contre la rage et contre toutes les épidémies ; qu'on fabrique mieux et plus vite tous les objets utiles ou nécessaires à la vie ; en un mot, qu'on épargne à l'homme le plus de peine possible, qu'on lui rende moins difficile son triste pèlerinage sur la terre, l'Eglise applaudit, elle favorise tous les efforts que l'on fait dans ce sens ; car sa sollicitude s'étend aux corps aussi bien qu'aux âmes, et elle veut le progrès matériel comme le progrès intellectuel et moral. Mais il y a plus.

Non contente d'approuver le progrès matériel en parole, elle s'en sert journellement et elle y travaille elle-même de siècle en siècle. Elle se sert du progrès matériel. Voyons: de bonne foi, nourrissonsnous je ne sais quelles rancunes insignifiantes et ridicules à l'égard des découvertes de la science et

des progrès matériels qui en découlent ? Mais nous sommes les premiers à en bénéficier. Nous leur devons la vapeur qui nous conduit, le télégraphe qui porte nos dépêches, le drap qui nous couvre, la page que nous lisons, les temples qui nous abritent et le vase sacré dans lequel nous buvons le sang du Christ.

L'Eglise condamne si peu le progrès matériel qu'elle s'en sert à chaque instant et qu'elle y travaille elle-même très ardemment. Nous verrons cela à propos du commerce, de l'industrie et de l'agriculture. Nous verrons ce qu'a fait l'Eglise pour ces trois grandes branches de l'activité humaine. Pour aujourd'hui, qu'il me suffise de vous faire remarquer :

1° Que nous sommes si peu les ennemis du progrès, que c'est nous qui avons fait ce progrès universel qui portera éternellement notre nom et qui s'appelle dans la langue de l'histoire et dans les conversations courantes : la civilisation chrétienne.

2° Que l'Eglise dans le passé a réhabilité le travail et formé des travailleurs, et que jamais les nations n'ont développé une si grande puissance d'action que lorsqu'elles ont agi sous l'inspiration chrétienne. Certes, ce n'est pas aux xne, xme et xive siècles que l'on peut adresser le reproche de fainéantise, siècles cyclopéens qui ont couvert le sol

de l'Europe d'innombrables monuments, dont la beauté, la solidité, la grandeur étonnent et confondent notre faiblesse. Ce n'est pas davantage au xve siècle, qui fut selon la parole de Guizot, « celui de la plus grande activité extérieure des hommes, un siècle de voyages, d'entreprises, de découvertes, d'inventions de tous genres ». Et Chateaubriand ne craint pas d'affirmer que notre temps ne laissera pas de témoins aussi multipliés de son passage que le temps de nos pères. Au moyen âge, sur le sol de la France, on comptait deux millions de monuments, parmi lesquels dix-sept cent mille clochers.

3° L'Eglise a travaillé dans le passé au progrès matériel, et elle y travaille encore aujourd'hui, au Canada, en Algérie, au centre de l'Afrique et chez toutes les peuplades où elle répand par la main de ses missionnaires les semences de la civilisation et les premières formes de la prospérité matérielle. Et chez nous, est-ce que l'Eglise est inactive ? Est-ce que ses bras se croisent dans la paresse ? Est-ce que sa sève est tarie? Tenez, comptez si vous le pouvez, rien qu'à Orléans, les millions que l'Eglise a dépensés depuis cinquante ans, les temples et les maisons religieuses qu'elle a fait construire, les pauvres qu'elle a secourus, les ouvriers à qui elle a donné un travail rémunérateur, en un mot les bienfaits de l'ordre matériel qu'elle a répandus sur cette noble cité, et, en présence de ce spectacle ré-

tréci et local qui n'est qu'un coin d'un immense tableau, vous redirez la parole cent fois citée du publiciste Montesquieu : « Chose étonnante, la religion chrétienne, qui semble n'avoir d'autre but que notre bonheur dans l'autre vie, assure encore notre félicité sur cette terre. »

Donc, Messieurs, quand on dit que l'Église est l'ennemie du progrès matériel, on nous fait une objection nulle, sotte et malhonnête. Cette objection ne viendra jamais se placer sur vos lèvres, et, si vous l'entendez parfois retentir à vos. oreilles, promettez à Dieu que vous aurez le courage de la mépriser d'un regard et de la pulvériser d'un mot.

Amen !

DEUXIÈME CONFERENCE

L'Église est la gardienne du progrès matériel

Messieurs,

Après avoir étudié les bienfaits de l'Église dans l'ordre intellectuel et dans l'ordre moral, nous avons commencé l'étude de ses bienfaits dans l'ordre matériel. Et d'abord, écartant une objection qui voulait nous barrer la route, nous avons constaté que l'Eglise nest point l'ennemie du progrès matériel. Aujourd'hui je vais plus loin, et j'affirme que l'Église est la gardienne du progrès matériel. Elle le sauve en le subordonnant.

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