LES INVENTIONS DE L'INDUSTRIE
Messieurs,
L'agriculture est le premier facteur de la richesse d'un peuple ; l'industrie est le second. L'agriculture travaille le sol et produit la plupart des matières premières ; l'industrie s'empare de ces produits bruts et se charge de les élaborer, de les approprier à nos divers besoins. Trois éléments entrent dans l'industrie et concourent à sa prospérité : le savant qui invente, le chef qui dirige et l'ouvrier qui exécute. Parlons aujourd'hui des inventions de l'industrie et voyons comment l'Eglise les accueille et les encourage. Ce sera une excellente occasion de dissiper beaucoup de préjugés et de faire la lumière dans beaucoup d'esprits.
I. L'Eglise approuve les inventions de l'Industrie. L'industrie, aidée par la science, produit des mer-
veilles dont le tableau s'étale sous nos yeux. La matière est étudiée dans ses lois les plus profondes et dans ses propriétés les plus diverses, et les forces productives sont centuplées par un outillage de plus en plus perfectionné. Voyez, la cité tout entière est illuminée au gaz ou à l'électricité. Au milieu de cette cité resplendissante, la nuit comme le jour, s'étalent, dans des galeries immenses, des draperies, des dentelles, des tapis, des tissus aux mille couleurs, des soieries d'une merveilleuse beauté. Et, dans les rues et sur les boulevards de la grande cité, se déploie sur les épaules du riche et jusque sur les épaules de la petite ouvrière, une pompe de vêtements qui eût étonné Rome, Athènes, et Babylone. Entrons dans cette Exposition universelle de Paris, de Londres ou de Chicago. Voyez toutes les inventions du génie qui ont dompté la nature, multiplié les forces humaines et centuplé les produits. Voyez ces mécanismes de filature et de tissage avec leurs milliers de doigts plus ingénieux, plus rapides, plus délicats que les doigts les plus exercés, se prêter à tous les caprices de la mode et de la fantaisie. Voyez ailleurs cet autre mécanisme qui transmet au premier le mouvement et la vie, cette puissance motrice de la vapeur, qui permet à un ouvrier de faire le travail de trois cents, et d'habiller, en un mois, et à peu de frais, tout un peuple, comme un peuple de rois. Voyez partout ce merveilleux outillage mis par la science au ser-
vice de l'industrie. Certes, l'homme peut abuser de tout cela, et, nous le verrons, il n'en abuse que trop souvent. L'industrie mal comprise et mal dirigée mène à l'orgueil, à la corruption, au paupérisme, aux excès les plus lamentables. Est-elle mauvaise et pernicieuse en elle-même ? Non, mille fois non.
Les inventions de l'industrie méritent notre admiration et notre reconnaissance . Elles attestent la puissance et la bonté de Dieu qui a caché dans la nature des énergies inépuisables et bienfaisantes.
Elles viennent de l'intelligence et du travail humain, et, notre intelligence nous ayant été donnée oomme un talent à faire fructifier, n'avons-nous pas le droit et le devoir de nous en servir pour exploiter la nature? Et, le travail étant un besoin, une obligation naturelle et religieuse, et, par conséquent, un bien, l'industrie qui est le perfectionnement du travail pourrait-elle être un mal ?
Les inventions de l'industrie améliorent les conditions'matérielles de notre existence. Une fabrication plus savante donne aux produits une forme plus adaptée à nos besoins, et une fabrication plus économique met ces mêmes produits à la portée d'un plus grand nombre.
Enfin le perfectionnement des méthodes produit une épargne de temps, de fatigues, de dépenses. Or n'est-il pas bon que, moins absorbé par les soins
du corps, l'homme ait le loisir de lever son front vers le ciel et de s'occuper un peu de la culture de son âme? L'excès de la jouissance est un danger; mais l'excès de la peine et de la gêne est un danger égal; et il faut souhaiter que l'industrie soit suffisamment prospère pour procurer à la masse de la pauvre humanité une certaine somme de bienêtre qui lui permette de se rappeler qu'elle a une âme. Je plains le peuple qui est tellement absorbé par le souci du pain quotidien et tellement écrasé sous le fardeau du travail journalier qu'il n'a plus à donner ni une minute ni une pensée à la vie morale et supra-sensible. Et, par conséquent, je bénis l'industrie qui, en améliorant notre existence matérielle, améliore par là même notre existence spirituelle. Parmi les conquêtes qui s'offrent à l'ambition de l'homme je n'en connais pas de plus innocentes, de plus honorables, de plus utiles en elles-mêmes que celles de l'industrie, et je n'hésite pas à placer au-dessus de tous les Alexandre passés et futurs l'homme de génie qui, au lieu de fonder sa propre grandeur sur le ravage des royaumes, le massacre et l'humiliation de ses semblables, leur apprend l'art de mieux régner sur la nature et d'en extraire avec plus d'abondance et moins de sueurs des moyens d'existence.
L'Eglise approuve et bénit les inventions de l'industrie. L'a-t-on jamais entendue condamner les
bateaux à vapeur, le télégraphe, le gaz, l'imprimerie, la photographie, la métallurgie, le téléphone, et toutes les merveilleuses applications de ces admirables choses? L'a-t-on jamais entendue condamner les expositions universelles, les grandes spéculations de l'industrie, les gigantesques machines et les gigantesques produits qui sortent de ces machines? Non. L'Eglise ne blâme pas les conquêtes de la science appliquée à l'industrie, elle ne blâme que l'immoral emploi que l'homme serait tenté de faire de ces conquêtes. Messieurs les savants, Messieurs les industriels, soyez les rois de la création, mais n'oubliez pas que vous êtes les sujets du Créateur, et au-dessus de vos arts et métiers, au-dessus de vos sciences et de vos inventions, mettez le respect de Dieu, l'élévation des sentiments et la pureté de la vie! Voilà ce qu'enseigne l'Église. C'est le bon sens même. Elle approuve et bénit les inventions de l'industrie. Ce n'est pas assez dire :