II. L'Eglise stimule les inventions de l'industrie
Par sa doctrine, par son exemple, par sa coopération l'Eglise a travaillé efficacement au progrès de Tindustrie.
1° Par sa doctrine, l'Eglise a fondé le travail libre. Les païens méprisaient le travail de l'atelier. Les philosophes grecs et romains ne s'en cachent
pas. Le grave Aristote recommande aux hommes libres « de ne pas courber leur droite stature à ces rudes labeurs pour lesquels la nature a fait le corps des animaux et des esclaves ». Un Romain aurait rougi de se faire artisan. Cicéron écrit à son fils Quintus, que tous ceux qui vivent d'un travail mercenaire font un métier dégradant, et que jamais un sentiment noble ne peut naître dans une boutique. Sénèque s'indigne avec son disciple Lucilius qu'on ait osé attribuer aux philosophes l'invention des arts. « Cette invention, s'écrie-t-il, appartient aux plus vils esclaves. La sagesse habite des lieux plus élevés ; elle ne forme pas les mains au travail ; elle ne fabrique pas des ustensiles pour les usages de la vie. Pourquoi lui assigner un rôle si humble? » Ainsi pensait la sagesse antique. A ses yeux, les métiers avaient leurs origines dans l'esclavage et revêtaient un caractère avilissant. Une telle doctrine n'était guère favorable au développement de l'industrie.
L'Église est venue, et qu'a-t-elle fait? Elle a balayé de son souffle la sagesse antique, elle a montré son divin fondateur travaillant pendant trente ans dans un atelier, elle a proclamé la dignité du travail et, en affranchissant les esclaves, elle a fondé le travail libre, le travail libre, c'est-à-dire le principe du progrès industriel. « Cette grande innovation du travail libre et volontaire, dit Michelet, sera la base de l'industrie moderne. » « L'industrie, dit Guizot,
sortit de la domesticité et, au lieu d'artisans esclaves il se forma des artisans libres qui travaillèrent non pour un maître, mais pour le public et à leur profit. Ce fut un immense changement dans la société et surtout dans son avenir. » Or, Messieurs, qui a fait ce changement, qui, sinon l'Église? N'est-ce pas elle qui a apporté aux hommes la liberté, qui l'a implantée dans les mœurs, qui l'a fait prévaloir dans les lois et dans les institutions sociales, posant ainsi au milieu du monde régénéré la cause première du progrès industriel? Elle a fait plus encore.
2° Par son exemple, l'Eglise a créé l'union de la science et du travail. Le travail ne peut rien sans la science. Pour que le progrès se fasse en matière d'industrie, il faut que la science et le travail soient en contact l'un avec l'autre. Si le savant, l'homme instruit, l'homme qui a lu ou voyagé est en même temps un délicat de l'ancienne Rome, un beau rhéteur à la chevelure parfumée, à la toge symétriquement arrangée sur ses épaules, soyez sûrs que, tout occupé de ses petits succès personnels et de la vie de festin, il ne se demandera pas s'il y aurait dans la science le secret de tel procédé propre à faciliter la besogne de cet esclave qui travaille loin de lui, dans son ergastule, les pieds dans les entraves et le front marqué d'un stigmate. Et l'esclave, de son côté, qui travaille pour son maître et nullement pour lui-même, qui n'est point maître
et n'a nul espoir de le devenir, ne s'inquiète pas beaucoup de savoir si, grâce à tel ou tel procédé nouveau, la denrée fabriquée par lui tournera à son profit personnel et à l'avantage de son maître. Quand l'atelier de l'ouvrier et le cabinet du savant ne se connaissent pas, c'est l'arrêt, le recul, la mort de l'industrie. Je vous indique, dans ces quelques mots, la cause profonde de l'incapacité industrielle du monde païen. Voyez : cet empire romain qui avait derrière lui toute la science de la Grèce et de l'Orient, qui unissait tant de peuples divers par des relations fréquentes et pacifiques, n'a pourtant pas, pendant les longs siècles de sa durée, fait faire un seul pas un peu marqué à l'industrie. Payant un énorme tribut, dont il se plaint, aux populations de llnde qui lui vendaient la soier il n'a pas eu l'idée de leur emprunter le ver à soie et de le naturaliser sur son propre sol ; cette idée n'est venue qu'aux temps chrétiens, au vie siècle. Il n'a pas su se faire donner le café par l'Arabie, sa sujette, ni emprunter à l'Inde, sa voisine, le sucre dont Pline nous donne cependant la description. Il n'a pas su emprunter la boussole aux Chinois, avec lesquels il était en communications au moins indirectes. Il n'aurait eu guère qu'une denrée un peu importante à exploiter, c'était le vin, et il faisait arracher les vignes de la Gaule. En somme, les progrès industriels sont nuls dans le paganisme. Et cela venait de l'état social qui était faux, qui
était mauvais, qui était injuste, qui mettait un abîme entre la science et le travail, entre les patriciens et les esclaves.
L'Église est venue, et qu'a-t-elle fait? Par son exemple, elle a changé cet état social : non contente de proclamer la fraternité des hommes, elle les a rapprochés dans les mêmes travaux, dans les mômes entreprises, dans les mêmes initiatives. Elle a attelé à la même œuvre les grands et les petits, les savants et les ignorants. Dans ses monastères d'abord, puis au grand jour de la vie sociale, elle a associé les fils des grands seigneurs et les enfants du peuple. Elle a créé l'union de la science et du travail, et le progrès industriel a pris son essor. Voyez-la à l'œuvre.
3° Par sa coopération, l'Eglise a favorisé le progrès de l'industrie. Les monastères n'ont pas été seulement des maisons de prières et d'étude, ils ont été encore presque toujours et presque partout des fermes modèles et des ateliers modèles. « Ce refuge des livres et du savoir, dit A. Thierry, abritait des ateliers de tout genre. » « Il y avait parmi les religieux, dit Montalembert, des familles entières de tisserands, de charpentiers, de corroyeurs, de tailleurs, de foulons. » Les religieux faisaient des souliers, foulaient des draps, tressaient des paniers, en même temps qu'ils copiaient des livres et qu'ils cultivaient la terre. Les Barbares, qui ne
méprisaient pas moins que les anciens le travail manuel, apprirent de l'Église, à leur arrivée en Gaule, en Italie, en Espagne, combien les arts et métiers étaient chose noble et respectable. Etn'est-ce pas sous le souffle et pour ainsi dire sur le cœur de l'Eglise que sont nées, au moyen âge, ces admirables corporations qui ont été comme le premier épanouissement de la vie industrielle dans le monde nouveau reconstitué par Jésus-Christ?
Enfin, Messieurs, si nous voulions parcourir toutes les inventions de l'industrie moderne, il nous serait facile de constater que les premiers pas dans le champ des grandes découvertes scientifiques industrielles ont été faits au xvne et au xvme siècle, c'està-dire à une époque où l'Eglise tenait la première place dans l'enseignement; que beaucoup d'inventeurs renommés de notre temps et des temps passés ont été les disciples fidèles et les fils dévoués de
l'Eglise catholique, et que jamais leur foi de chrétiens n'a été un obstacle à l'essor de leur génie... Et à l'heure qu'il est, en France et partout, ne pourrionsnous pas citer un nombre incalculable d'hommes, connus et respectés de tous, qui sont en même temps des chrétiens et des savants, des catholiques parfaits et des industriels éminents ? L'Eglise approuve, bénit, encourage et favorise l'industrie.
Amen!
NEUVIEME CONFÉRENCE