II. L'Église a vulgarisé la Philosophie
Si quelques sages de l'antiquité, un Aristote, un
Platon, ont découvert et formulé certaines vérités philosophiques fondamentales, comme l'existence de Dieu, celle d'une loi morale, la spiritualité et même l'immortalité de l'âme, si ces hommes de génie sont parvenus à rassembler quelques fragments épars de la vérité. . . et encore au prix de quels tâtonnements, de quelles hésitations, souvent même de quelles contradictions et de quelles erreurs grossières ? vous le savez, est-ce que le peuple est capable par lui-même d'acquérir sur toutes ces questions des notions suffisamment claires, complètes, obligatoires? Evidemment non. Le peuple n'a pas le temps de chercher la vérité philosophique. Il gagne son pain de chaque jour à la sueur de son front; ses heures tourmentées appartiennent tout entières aux affaires de sa famille et au souci de la vie matérielle. Et quand même il aurait le temps, aurait-il la capacité d'esprit? Allez donc demander à la masse des hommes de se lancer dans les sciences spéculatives, dans les chemins ardus du travail intellectuel, dans les sublimes profondeurs de la philosophie! « Vous avez, je le veux, dit ici Lacordaire, vous avez la vérité dans vos livres et dans vos Académies, dans l'esprit de vos professeurs décorés et dotés; mais plus bas? Qui portera la vérité plus bas? Qui la fera descendre jusqu'au peuple, enfant de Dieu comme vous, et à qui ses loisirs ne permettent de la voir que comme il voit le soleil venant à lui le matin? Qui distribuera la
lumière de l'intelligence aux pauvres âmes des campagnes, si enclines à se courber vers la terre, comme leur corps, et les tiendra debout devant la lace auguste du vrai, du beau, du saint, de ce qui ravit l'homme et lui donne le courage de vivre? Qui ira trouver mon frère le peuple? Qui lui portera non pas un livre mort, mais la chose sans prix, une foi vivante, une âme dans une parole, Dieu sensible dans l'accent d'une phrase. » Qui? Messieurs. Qui? L'Église. Seule l'Église vulgarise la philosophie et la fait ruisseler dans l'âme du peuple, comme l'eau qui tombe du ciel inondant les montagnes et les vallées.
Voyez-vous ce jeune enfant bercé dans les bras d'une pieuse et tendre mère, puis assis sur les bancs du catéchisme sous les regards et sous la parole d'un vénérable prêtre, et enfin élevé dans un collège chrétien où l'on forme son esprit, son cœur et son caractère? Interrogez-le. Demandez-lui : Qui a fait le monde? Où va ce monde? Que doiton croire? Que doit-on pratiquer ici-bas? A ces questions si difficiles sur lesquelles ont pâli les plus fermes génies et les intelligences les plus vastes, il répond par une parole très courte, mais très substantielle : Credo, je crois! Non pas : il est possible, — non pas : peut-être, il se pourrait bien, — mais : Je crois, Credo! Il est philosophe, et plus philosophe que les sages d'Athènes et de Rome; il est enseigné par Dieu lui-même ; il a des convie-
tions solides comme le diamant. Qui fait cela? L'Eglise. Elle vulgarise la philosophie, elle la jette dans toutes les âmes, comme Dieu a jeté sur tous les chemins du firmament la poussière resplendissante des étoiles.
Voyez-vous cet homme du peuple, cet ouvrier, ce laboureur, ce manœuvre qui ne saisit pas le premier mot de vos sciences, qui ignore vos discussions sans fin, qui n'a point été mêlé au mouvement des opinions et des idées, qui n'a point hanté vos académies ni les livres de vos docteurs, mais qui a son bon sens natif et la lumière de la foi, qui prie et qui va à la messe chaque dimanche entendre l'humble parole de son curé? Interrogez-le sur tous les problèmes qui vous tourmentent, sur le principe, le terme et le chemin, sur l'origine, les devoirs et le but de la vie. Il vous répondra sans broncher. Il est philosophe, et plus philosophe que les sages d'Athènes et de Rome; il est enseigné par Dieu même ; il a des convictions solides comme le diamant. Qui fait cela? L'Église. Elle vulgarise la philosophie, elle la jette dans toutes les âmes, comme l'eau rafraîchissante et fécondante que Dieu fait couler dans toutes les plaines.
Voyez-vous cette petite ouvrière, qui gagne son pain à la pointe de son aiguille, et qui, chaque matin, prélève sur sa journée une demi-heure pour prier et pour méditer? Ah! nous autres prêtres, nous voyons des merveilles que le monde ignore ;
nous entendons de pauvres petites ouvrières nous faire cette confession qui suffirait à la gloire de Platon, si la postérité l'avait recueillie sur ses lèvres : « Mon Père, je m'accuse d'avoir manqué une fois cette semaine à faire ma méditation, c'est-à-dire moi qui ai dû chaque jour gagner mon pain au prix d'un travail sans relâche et conquérir mon honneur à la pointe de ma glorieuse aiguille, j'ai honte d'avoir passé un jour sans contempler l'Infini, sans regarder mon âme, sans penser à l'immortalité, sans m'élever par l'intelligence au-dessus de toutes les choses terrestres. » Messieurs, quelle prodigieuse école de vie intellectuelle que la religion qui enseigne à la dernière des enfants du peuple à faire ainsi chaque jour plus de philosophie que n'en font en toute une vie bon nombre de savants ! Ainsi opère l'Eglise. Elle vulgarise la philosophie. Elle la jette dans toutes les âmes, comme ce pain quotidien que Dieu fait germer dans tous les sillons et abonder sur toutes les tables.
Et puis, de qui l'Eglise se sert-elle pour distribuer à tous, d'une main prodigue, la vraie, et solide, et totale philosophie? Voyez cet humble prêtre qui prêche, qui confesse, qui fait le catéchisme, qui visite ses paroissiens. C'est un philosophe, et le meilleur philosophe que je connaisse. Un jour, M. Cousin se promenait dans la cour de l'Institut avec un savant professeur de philosophie. Un jeune vicaire vint à passer, et, comme il s'éloignait, Cou»
sin, le regardant de loin, s'arrêta et dit à son collègue : « Mon ami, nous avons toute la vie professé la philosophie. Nous réunissons des jeunes gens instruits, et nous tâchons, par des arguments laborieux, de leur démontrer qu'il y a une âme. Pendant ce temps que fait ce jeune prêtre et où va-t-il? 11 va réconcilier les âmes de deux époux, fortifier l'âme d'un vieillard qui va mourir, combattre le vice dans l'âme d'un méchant, la tentation dans l'âme d'une jeune fille, le désespoir dans l'âme d'un malheureux, éclairer l'âme d'un enfant. Et nous voudrions jeter ces gens-là à l'eau? Il vaudrait mieux qu'on nous y précipitât nous-mêmes avec une corde au cou. Ayons l'honnêteté de reconnaître ce qu'ils font pour les âmes, pendant que nous tâchons de reconnaître qu'il y a une âme ! »
Les philosophes livrés à eux-mêmes, Messieurs, sont stériles, méprisants. Ils réunissent quelques disciples autour de leur chaire, puis ils meurent, et le vent passe qui emporte les philosophes et leur doctrine avec la poussière de leurs os. L'Église seule reste debout, et, puissance intellectuelle de premier ordre, elle sauve la philosophie et elle la vulgarise. Elle la préserve contre tous les écarts, et elle la donne à tous les hommes. Elle est la grande bienfaitrice de l'esprit humain!
Amen l
OUATRIÈME CONFÉRENCE
3° l'église et l'éloquence
Messieurs,
L'Eglise a jeté dans le monde des idées nouvelles, elle a créé et popularisé la théologie. Il y a plus. Elle a sauvegardé et vulgarisé la philosophie, et sa puissance intellectuelle éclaire magistralement tout" le champ de la pensée humaine. Avançons. Quand l'homme a des idées, il sent aussitôt le besoin de les exprimer. Il parle, et la parole sortant d'une âme émue pour aller émouvoir d'autres âmes, c'est l'éloquence. L'Eglise, Messieurs, a créé une éloquence nouvelle, une éloquence grandiose et populaire tout ensemble. Voyons cela.