I. L'Église a créé une éloquence nouvelle
Les anciens n'ont connu que l'éloquence judiciaire et l'éloquence politique. Ils n'ont eu que la tribune et le barreau. L'Eglise a créé l'éloquence
LES EIENFAITS JJ,K-I«LGLISE. — 1-3
religieuse. Elle a créé la chaire. Elle y fait monter un homme qu'elle revêt d'un prestige et d'un pouvoir absolument nouveaux.
L'Eglise donne à l'orateur sacré une autorité extraordinaire. Voyez cet homme assis ou debout dans la chaire de vérité. Il porte sur sa personne comme un' reflet de la divinité. Sa tribune est un trône suspendu entre le ciel et la terre. Il a sous les yeux le temple avec ses voûtes élevées, ses colonnes imposantes, ses arcades multipliées sous lesquelles passe et repasse depuis des siècles peutêtre la multitude silencieuse ; la croix, teinte du sang de Jésus-Christ, partout présente et sous toutes les formes ; les flambeaux étincelants, étoiles de la foi et de l'espérance ; l'encens qui monte au ciel, symbole de la prière; l'autel où Dieu repose, invisible et présent; les nombreux fidèles qui, agenouillés, la tête inclinée dans le recueillement intérieur, semblent déjà l'écouter avant même qu'il ait commencé. Et puis, préludant à sa parole et la suivant, ce sont d'harmonieux cantiques qui l'élèvent à un diapason céleste. Jeté dans un pareil milieu, l'orateur sacré prend comme une forme surhumaine, comme un reflet de la divinité, maj orque videri, nil mortale sona?is. Ajoutez à cela qu'il se présente avec une mission divine. Il est le mandataire de l'Eglise, et c'est tout le passé qui s'exprime par sa bouche. Campé auprès des Pyramides, Napoléon disait à ses soldats pour exalter leur courage :
« Soldats, songez que du haut de ces Pyramides quarante siècles vous contemplent ! » Le plus humble prêtre, debout dans la chaire, tenant d'une main les Saintes Ecritures et de l'autre le dépôt de la tradition, appelant à lui les Pères, les Apôtres, les Prophètes, les Patriarches, puis s'effaçant lui-même derrière cette imposante assemblée, peut dire avec la plus exacte vérité : « Du haut de cette chaire soixante siècles vous enseignent ! » Il parle au nom du passé, au nom de l'Eglise, au nom même de Dieu. On reprochait à Lacordaire d'être le ministre d'un souverain étranger. «Non, répliqua-t-il, cela n'est pas. Je suis le ministre de quelqu'un qui n'est étranger nulle part, de Dieu. » L'orateur sacré parle au nom de Dieu. Ce n'est pas un professeur qui vous donne ses idées, un politique qui déroule ses projets, un père qui instruit sa famille. Il ne parle ni au nom de l'opinion, chose fugitive, — ni au nom de la philosophie, chose discutable, — ni au nom de l'affection, chose personnelle, — ni au nom de la patrie, chose locale. Il parle au nom de Dieu. L'ordre de Dieu retentit sur ses lèvres. C'est l'Éternité qui s'exprime par sa bouche. Donc il n'a pas besoin d'inventer ce qu'il doit dire.
L'Église, qui lui confère son autorité extraordinaire, lui offre des sujets splendides. Entendez un mot de Gounod. Cet artiste éminent, qui fut en même temps un humble chrétien, servait un jour
la messe comme un simple enfant de chœur. A ces paroles du premier psaume : Confitcbor tibi in cithara, Gounod tressaille, son âme s'émeut, son esprit semble échapper aux réalités du moment pour entrer dans une sorte d'extase. Le vénérable ecclésiastique qui célébrait la sainte messe commence à craindre quelque distraction embarrassante. Cependant la messe continue, et à l'Evangile l'humble servant transporte le missel à l'extrémité de l'autel. Puis il fixe sur le texte son regard avide et en suit religieusement la lecture pendant que le prêtre récite à haute voix l'admirable évangile des huit béatitudes. La lecture finie, Gounod laisse échapper tout haut cette exclamation : « Ah ! que c'est beau, Monsieur l'abbé, si nous recommencions? » Oui, ils sont beaux les sujets traités dans la chaire par l'orateur sacré. C'est la substance même de l'Evangile. Ce sont les dogmes et les préceptes qui ont jailli des lèvres mêmes du Christ. Ce sont les vérités, non seulement les plus importantes, mais encore les plus intéressantes qui se puissent imaginer, car elles ont la grandeur qui étonne, la simplicité qui attire, l'actualité qui saisit et la variété qui plaît. Quel qu'il soit, à cause des vérités qu'il annonce, le prêtre est forcément éloquent. « Les politiques et les choses de la terre ne lui sont point inconnues, dit Chateaubriand. Mais ces choses qui faisaient les premiers motifs de l'éloquence antique ne sont pour l'éloquence catholique que
des raisons secondaires ; elle les voit des hauteurs où elle domine, comme un aigle aperçoit du sommet de la montagne les objets abaissés de la plaine. » L'Eglise revêt l'orateur sacré d'une autorité extraordinaire. Elle lui met sur les lèvres les grandes choses qu'il doit dire.
Et enfin, pour lui indiquer la manière dont il doit les dire, elle lui offre des modèles incomparables. C'est la Bible d'abord. Ouvrez les livres de l'Ancien et du Nouveau Testament, et vous trouvez dans les hymnes du Psalmiste, dans les sentences des moralistes inspirés, dans les lamentations des Prophètes et surtout dans les pages des Évangélistes et des Apôtres les sentiments et les pensées dont la parole des orateurs sacrés n'est qu'une traduction et un écho fidèle. Nos saints livres sont les modèles éternels de toute éloquence vraie. A travers dix-neuf siècles que de beaux génies sont allés puiser là, non seulement la richesse du fond, mais encore la splendeur de la forme, et sont devenus à leur tour des types accomplis de l'éloquence catholique 1 Jetons un regard sur cette riche galerie.