II. Les voies commerciales sont la condition du commerce
Les voies de communication par terre et par eau sont nécessaires au commerce. Pour échanger leurs produits sur toute la surface du globe, les peuples ont besoin de routes, de ponts, de canaux, de chemins de fer. L'Eglise ne peut pas condamner les voies commerciales dont l'humanité ne peut pas se passer. Elle les condamne d'autant moins que ces voies de communication nécessaires au point de vue matériel sont très utiles au point de vue religieux. Ce réseau magique, ce chemin de fer qui enserre la planète dans ses anneaux, devient à son
:nsu le propagateur de la foi. L'apôtre de Jésus- Christ, le missionnaire, auquel il fallait des mois et des années pour aborder aux rivages infidèles, s'élance sur le cheval de fer que la science lui amène, et, fendant en quelque sorte les airs, il va porter au bout du monde les idées civilisatrices de la vérité et de la vertu évangéliques. Plus les voies de communication sont nombreuses et rapides, plus l'Église se réjouit. Elle se réjouit pour l'humanité et pour elle-même;, elles en profitent toutes les deux. «•
11 faut d'ailleurs que vous sachiez bien qu'ici, comme en tout le reste, l'Église s'est montrée de tout temps une puissante initiatrice. En instituant les pèlerinages dans l'intérêt moral des peuples, elle a travaillé grandement à la prospérité du commerce. C'est facile à comprendre. Les pèlerinages auraient été à peu près impossibles sans des chemins et des routes, sans des bacs et des ponts. Ouvrière infatigable, l'Eglise s'est mise à l'œuvre. Elle institue des Ordres religieux qui prennent le nom de Frères Pontistes et s'engagent par vœu à construire ou à réparer des routes et des ponts. C'est à l*urs soins qu'on doit le célèbre pont d'Avignon, construit au xne siècle, travail gigantesque devant lequel avait reculé le génie des Romains et de Charlemagne, travail colossal dont les débris attestent à nos populations l'action bienfaisante de l'Église. Au temps des Croisades, les Papes atta-
chèrent à la construction des routes et des ponts les mêmes indulgences qu'aux pèlerinages de Jérusalem, et Ton vit alors tous ceux qui ne pouvaient pas prendre part à la guerre sainte s'enrôler dans des confréries d'ouvriers, s'unir aux moines travailleurs et offrir d'eux-mêmes des prestations gratuites, afin de participer à leur manière aux faveurs spirituelles des croisés et à leurs héroïques entreprises. L'Eglise donnait l'exemple et, en ouvrant des routes, elle engageait à faire de même les rois, les seigneurs féodaux et les bourgeois des communes. Le commerce en Europe est redevable à l'Église d'une des premières conditions de sa prospérité : l'ouverture des voies de communication par terre et par eau.
Et en même temps qu'elle créait des voies commerciales, l'Eglise en assurait la sécurité au moyen de la trêve de Dieu et de la chevalerie : deux institutions dont je n'ai pas le temps de vous parler aujourd'hui et sur lesquelles je reviendrai plus tard.
Et à qui faut-il attribuer l'établissement des postes et des messageries, si favorables, pour ne pas dire si nécessaires au commerce, sinon en France à Louis XI, fils soumis et dévoué de l'Eglise, en Espagne à Ferdinand et à Isabelle la Catholique, en Italie aux Papes, les promoteurs infatigables du progrès matériel et moral?
Enfin, quand l'Eglise embrigadait l'Europe chré-
tienne dans le grand mouvement des Croisades, n'est-il pas évident qu'elle travaillait puissamment au développement des échanges et à l'extension du commerce? La piété, qui est utile à tout, eut pour nos pères des conséquences commerciales qu'ils ne soupçonnaient pas, mais que Dieu voyait et voulait. Les croisades mirent en rapport des peuples qui ne se connaissaient pas, firent faire à l'art de la navigation des progrès immenses et donnèrent à l'Europe chrétienne la facilité des missions étrangères et le goût des voyages lointains. En servant l'idée chrétienne, les croisades du même coup concoururent à la prospérité commerciale de l'Europe, et ce fut cette même idée chrétienne et ce même zèle des croisades qui reculèrent les bornes du monde connu, et, après avoir créé le commerce international, créèrent aussi le commerce colonial d;e F Europe. C'est ainsi que l'Eglise a pris sa part, sa large part dans l'ouverture des voies de communication qui sont la condition de la prospérité commerciale. Ce n'est pas tout.
III. Les débouchés commerciaux sont le stimulant du commerce.
L'fcglise a-t-elle ici encore une influence quelconque? Oui, certes.
D'abord on le dit, et la chose est évidente, la re-
ligion est elle-même un débouché commercial. Il y a pas mal de gens utilitaires et matérialistes qui lui pardonnent d'exister, parce que, disent-ils, elle est une bonne branche de commerce. Ces hommes à l'œil rétréci ne voient qu'un tout petit côté de la religion. Mais, enfin, ce petit côté d'une très grande chose existe, et il est facile de constater que les besoins religieux alimentent une foule d'industries : construction et entretien des monuments religieux, ouvrages d'art en architecture, en peinture, en statuaire, en musique ; impression des livres liturgiques ; vases sacrés et étoffes précieuses brochées d'or et de soie; délicates ciselures, élégantes broderies, tissus de fin lin ; riches tapis ; vastes tentures ; sonneries ; fourniture de luminaire et d'encens... C'est par centaines que l'on peut compter les affaires commerciales dont la religion est l'occasion et le stimulant. Allons plus avant.
L'Église a ouvert des débouchés commerciaux, en créant au sein de l'Europe féodale nos premiers marchés, dont le nom même de foires, feria, est une révélation. Sans nous en douter, nous sommes tout imbibés de catholicisme dans nos lois, dans nos habitudes et jusque dans notre langage quotidien. Ce nom de foires donné à nos marchés vient du mot chrétien feria, qui signifie fête ou solennité religieuse. Et tous les historiens s'accordent à reconnaître que nos premières foires sont dues aux fêtes des Saints qui, en attirant un grand concours
de fidèles, offraient ainsi une occasion naturelle et facile à l'écoulement des produits et aux diverses transactions commerciales. Et encore aujourd'hui, nos foires principales se rattachent à des souvenirs religieux ; c'est la foire de la Toussaint, de la Saint- Jean, de la Madeleine, etc..
Et non contente de faciliter les relations commerciales en assemblant les hommes d'une même région dans de vastes marchés placés sous la protection des saints, l'Eglise a étendu plus loin son action et a concouru grandement à créer les colonies européennes. Comment cela?
1. En inventant la boussole, elle a permis aux navigateurs de voguer sans crainte vers des régions inconnues et inexplorées.
2. En inspirant le zèle de Christophe Colomb, elle a révélé à l'Europe tout un monde nouveau. L'immense agrandissement de nos relations commerciales, à la suite des découvertes de Vasco de Gama et de Christophe Colomb, n'est un secret pour personne; mais ce qui est plus ignoré, c'est l'idée religieuse et chrétienne qui nous a valu ce grand événement dont nous vivons encore. Colomb était un catholique fervent; il cherchait non pas de l'or et de la gloire, mais des âmes à donner à Jésus- Christ et à sauver. Et il rêvait, après avoir converti les peuples de l'Inde, d'employer les bénéfices de son expédition à la délivrance du saint Sépulcre.