II. L'Église a créé une éloquence grandiose
Lorsque le jeune Lacordaire entrait au séminaire de Saint-Sulpice, Mgr de Quélen lui tendit la main et lui dit : « Soyez le bienvenu. Vous défendiez au
barreau des causes périssables ; vous allez en défendre une dont la justice est éternelle. » En effet l'éloquence catholique dépasse l'éloquence humaine de toute la hauteur qu'il y a entre le ciel et la terre. L'éloquence catholique prend sa source dans l'éternité. Le Christ a dit à ses apôtres : «Allez, et enseignez toutes les nations!» Et aussitôt voilà l'univers qui, pour la première fois, entend une parole qu'il ne connaissait pas, une parole qui vient de plus haut et qui va plus loin que toute parole humaine, une parole qui dit : « Je suis la vérité! Je sors de Dieu et je m'adresse aux âmes! Le monde est à moi comme il est à Dieu! »
Les cultes anciens ne parlaient pas. A peine installée sur la terre, l'Eglise s'empare de la parole, ce glorieux outil de la pensée ; elle ouvre sa bouche harmonieuse pour ne plus jamais la fermer. Et, quand on prête l'oreille aux échos des siècles disparus, on croit entendre un vaste concert qui retentit à Jérusalem, à Antioche, à Corinthe, à Éphèse, à Athènes, à Alexandrie, à Rome, dans les Gaules, du Danube à l'Euphrate, de l'Europe au Nouveau Monde, partout, un vaste concert où les angéliques accents de Grégoire de Nazianze défient le doux génie de Massillon, où les ardeurs île saint Bernard et de saint François de Sales prolongent la voix de saint Paul et de saint Irénée, où Bossuet rivalise avec Tertullien, et Lacordaire avec saint Ililaire et saint Cyprien !
L'Eglise n'a pas même attendu d'être sortie des catacombes pour déployer sur le monde les grandes ailes de l'éloquence, pour saisir la plume de Platon et la lyre d'Homère. Dioclétien n'était pas sur le trône que déjà Clément d'Alexandrie, Origène composaient leurs chefs-d'œuvre, et que l'éloquence chrétienne éclatait jeune et hardie sur les lèvres de Justin, d'Athénagore et de Tertullien.
Et quand la paix nous fut donnée, saint Jérôme, saint Augustin, saint Ambroise, Ghrysostome, Basile, les Pères grecs et latins se levèrent à la fois et poussèrent à son apogée l'art de bien penser et de bien dire. Au ive siècle, l'Eglise produit d'un seul jet, presque sans préparation humaine, une pléiade de grands esprits qui s'emparent de la langue grecque et latine et lui rendent, dans une époque de décadence, tout le prestige de Démosthène et de Cicéron. « Tous ces hommes, dit Villemain, sont prodigieux, ils ont l'air de fondateurs au milieu des ruines. »
Puis, entre saint Augustin et Bossuet, apparaît saint Bernard, l'homme du moyen âge, le maître de son siècle, le modèle du cloître, l'oracle des princes et des conciles, l'orateur des foules. Il se trouve partout et se fait entendre partout. Sa voix semble remuer le monde entier, le pauvre dans sa chaumière et le roi sur son trône, le moine obscur dans sa cellule et le Souverain Pontife sur son siège auguste. Cette grande figure de saint Bernard
a eu le don de séduire un écrivain rationaliste, Michelet, qui a dit de lui des choses magnifiques. Je ne parle pas des grands orateurs catholiques du xvae siècle. Tout le monde les connaît et les admire. Disons seulement que, quand la chaire contemporaine n'aurait produit qu'un Lacordaire, cela suffirait à prouver que l'Eglise parle et qu'elle sait parler, et que, même au point de vue humain, elle peut rivaliser d'éloquence avec la tribune et le barreau. Il y a des hommes qui disent que l'Église déteste la lumière et étouffe le génie. Une pareille affirmation n'a pas le sens commun. L'Eglise est une puissance intellectuelle de premier ordre. Elle est la mère de la théologie. Elle est la gardienne de la philosophie. Elle est l'amie de l'éloquence. Elle a créé une éloquence nouvelle et grandiose, ce n'est pas assez dire :