I. ÉGLISE LUIRE
principal aute^ de tous les abaissements de la vie publique de notre temps. {IVouvelle adhésion.) G’esl lui qui condamne la démocratie à se déshonorer en abdiquant et en se personnifiant tantôt dans un César, tantôt dans une Convention.
Là même où la démocratie n’aboutit pas au césarisme, elle est toujours exposée, en Europe comme en Amérique, à être dissoute et broyée par le niveau éRalilaire. Il ne s’agit pas de cette égalité raisonnable et légitime qui n’est que l’équité naturelle appliquée aux institutions sociales, mais de celte égalité brutale qui, en proscrivant toute indépendance et toute diversité, méconnaît à la fois la première loi de la nature et la première condition de la liberté; qui poursuit le talent et l’intelligence comme les richesses et la naissance ; qui dit avec F ouquier-Tinville à Lavoisier : « La République n’a pas besoin de savants!» et avec M. Louis Blanc, au
Luxembourg, en 1848 : « La supériorité tl’inlelligencc ne constitue pas ^lus^un droit que la supériorité musciilaire. » Là où elle règne, et elle aspire à régner partout, l’appauvrissement et le sommeil de l’esprit humain suivent de près l’asservissement des cœurs. L’inviolable toute-puissance de la médiocrité propage et fomente une défiance haineuse contre tout ce qui s’élève ou se redresse.
Toute pensée libre et virile est mise au ban de l’universelle platitude. Toute dignité personnelle devient suspecte; toute résistance locale ou individuelle, impossible. Le droit est étouffé par la force, comme la qualité par la quantité. Les inégalités naturelles et légitimes nées du travail et du mérite sont sacrifiées aux passions et aux préjugés de la foule. Le talent, l’éloquence, la vertu, la justice sont noyés sous les flots de ces masses aveugles et muettes, irresponsables et in^i!^ blés, que nul châtiment n’atteint, que nulle le-
von ne corrig^mais que d'indignes meneurs égarent et dominent trop souvent, pour les conduire, à travers les saturnales de l’émeute, aux honteuses douceurs de la servitude. L’individu, le citoyen isolé, demeure dépouillé de toute garantie comme de toute initiative; et la propriété n’est pas moins menacée, pas moins dépréciée que l’individu. Dernier abri du privilège, dernier et incontestable signe de l’inégalité, et d’une inégalité choquante entre toutes, elle se voit assimilée à l’arislocralie de naissance. L’héritage rencontre déjà les mêmes objections que l’hérédité. Minée chaque jour par les envahissements de l’expropriation appliquée, non plus à la nécessité ou même à l’utilité publique, mais à la.convenance ou à la fantaisie des agents de l’État, l’inviolabilité de la propriété risque d’être reléguée parmi les préjugés gothiles obstacles impuissants que le progrès écrase en passant.
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DiüiiizHd by GoogU
DANS L’ÉTAT LIUHK. il
Ces symptômes du mal 4§nt tous les peuples modernes sont atleinls, éclatent surtout dans les progrès constants et quotidiens de la centralisation, inventée par tes princes pour faciliter le triomphe de toutes les révolutions, et qui, après avoir été le tombeau de la royauté du vieux droit, menace de devenir la prison, l’ergastule de la démocratie moderne. Celte centralisation insensée commence heureusement à devenir suspecte aux démocrates intelligents et indépendants ; mais nulle part (depuis nos efforts trop rapides et trop timides à l’Assemblée législative de 1819) on n’a songé à lui opposer une digue sérieuse.
Elle continue partout à armer l’État d’une puissance que ne soupçonnaient pas nos aïeux ; qui envahit des régions, telles que l’enseignement ‘ et la charité, où son o0^
■ « En établissant en principe que l’État seul en-
li J.’ÉCUSE UBIîF.
lion avait toujours été inconnue chez les peuples anciens; qui s’exerce surtout par la
distribution exclusive de ces fonctions publi-
ques, dont le nombre s’accroît sans cesse et dont l’ardente curée enflamme toutes les classes. Celte passion universelle et furibonde des places fait de la société une proie dont vivent des générations entières de parasites, en attendant que d’autres générations de solliciteurs affamés aient réussi à les remplacer par des miracles de servilité ou par la marée montante d’une révolutiop. Celte lè-
seigne, et qu’un homme ne peut communiquer oralement sa pensée aux autres à moins de se constituer le salarié de l’État, le parti libéral a fondé un énorme instrument de tyrannie qui fera courir les plus grands dangers à la civilisation moderne. » Savez-vous qui a dit cela? C’est M. Renan dans la Revue des Deux-Mondes de <858. Il est vrai qu’alors 1^(%*était pas encore chargé d’une mission scientifique par l’Empereur, et professeur salarié par l’État.
DANS I. ÉTAT LIBRf
lire sociale se reproduit dans toute l’Europe avec une régularité effrayante. Il en est de même de cette assimilation qui s’opère entre les législations et les institutions de tous les pays, sur l’échantillon de la centralisation française. Elle prépare l’avénementd’une sorte de cosmopolitisme nouveau qui finira par tuer la notion de la patrie en même temps que le sentiment de la dignité individuelle.
L’Europe marche ainsi par toutes les voies à ce hideux régime de l’empire romain, sorti, lui aussi, des flancs d’une démocratie corrompue, et qui trouve de nos jours, chez nos savants officiels, chez nos lettrés de cour et même chez certains professeurs allemands*, de si effrontés panégyristes. Napoléon I" a déjà montré à l’Europe continentale qu’il n’était pas impossible de courber les nations
' Au premier rang desquels il faut signaler MM. Mommsen et Droysen.
L'ÉGMSK I.IBRë
les plus civilisées sous le joug d’une universelle humiliation. Les lois el les mœurs des Étals centralisés et démocratisés à l’excès abaisseront désormais devant la conquête les barrières et les obstacles dont ne sut pas toujours venir à bout ce grand homme de proie.
Me sera-t-il permis d’ajouter que les progrès de la centralisation ne m’alarment nulle part plus qu’en Belgique? Et si, eu échange de la gracieuse et cordiale hospitalité qui nous est offerte ici, j’osais hasarder un conseil d’ami, je dirais aux Belges de tous les partis : « Résistez à outrance aux envahissements de la bureaucratie et de la centralisation. Résistez, non-seulement par amour pour vos libertés politiques et religieuses, mais encore et surtout dans l’intérêt de votre nationalité si chère à tous les cœurs vraiment libéraux.
Ne volez pas d’avance dans vos lois l’annexion que répudient votre patriotisme et votre bonheur. » {Applaudissements unanimes.)
Celles mêmes d’entre les nations qui échapperaient par leur grandeur matérielle à la honte d'une absorption sympathique demeurent, tant que la démocratie n’aura pas trouvé son assiette morale, exposées à toutes les humiliations que comportent l’égalité sans la liberté et une civilisation raffinée sans vitalité politique. Elles risqueront longtemps de voir les jalousies de l’égalité aboutir à une servilité croissante; les entraînements étourdis de la foule se résoudre en des paniques et des léthargies ridicules; le niveau des caractères s’abaisser en même temps que celui des capacités ; la réalité de la vie publique remplacée par de vains simulacres; le droit de chacun asservi à la volonté de tous; la vie politique immolée à l’amour du repos, au besoin d’une sécurité éphémère; la révolution évoquée tantôt comme un épouvantail , tantôt comme une complice, pour enchaîner la liberté publi
4t; L'ÉOLISE LIIIKE
que.... enfin la dictature exercée au noni de la multitude déclarée souveraine, et payant de sa liberté la rançon de sa souveraineté dérisoire; maîtresse pendant un jour, esclave le lendemain et pour des siècles.
Voilà pour la vie politique. Mais dans la vie morale, dans la vie de Tâme, que de périls plus graves encore dans l’état social que les usurpations monarchiques des trois derniers siècles ont légué à la démocratie ! La passion universelle et exclusive du bien-être; la disparition du frein de l’honneur, car la foule, disait déjà Machiavel, n’est pas tenue d’avoir de l’honneur; la folle confiance de l’orgueil humain , l’infatuation de l’utopie, le culte dépravé du succès immoral, l’humilité chrétienne remplacée par la servilité, d’incessantes et formidables tentations dans tous les domaines de la pensée et de l’action ; la vogue d’une publicité sans bornes, acquise à tout ce qui attaque le dogme et la
I>ANS L’ÉTAT LIIlllK.
morale chrétienne ; l’effrayante popularité d’écrivains sans pudeur et sans foi, si bien qualifiés par M. Guizot de malfaiteurs inteUec- Ittels {Mouvement d'adhésion); le théâtre transformé, sous la protection de la police, en laboratoire d’insultes et de calomnies contre nous; riiistoire indignement falsifiée, transformée tantôt en réceptacle d’immondices, tantôt en réhabilitation systématique des persécuteurs et des bourreaux, depuis Henri VIII jusqu’à Robespierre; le roman devenu, non plus seulement, comme autrefois, le pourvoyeur du sensualisme, mais encore le prédicateur de la théologie du mal et d’anaton)iste des difformités sociales {Nouvelle adhésion); l’éducation de nos enfants, celle même de nos filles, convoitée, disputée par la main insatiable de monopoleurs incrédules qui , sous le nom et les couleurs de l’État, nous les arracheraient pour les enfermer dans des prisons intellectuelles et les
4H L'ÉGLISE LIBBE
y retenir jusqu'à ce que la trace des croyances domestiques soit oblitérée de leurs âmes; la religion, enfin, victime de l’indifTérence des masses, de racharneroent des lettrés, de la défiance ou de l’hostilité du pouvoir, en attendant que la vraie théorie puisse devenir applicable. Et cette théorie, la voici, exposée à treize ans de distance par deux apôtres qu’il convient de louer au moins de leur franchise. En novembre 1849, un représentant du peuple, alors assez notoire, M. Félix Pyat, disait, dans une lettre publique aux électeurs : « La République a les deux pouvoirs, les deux glaives, car elle procède de la souveraineté du peuple, et le peuple. est souverain spirituel comme il est souverain temporel. Plus de tiare ni de couronne- Le peuple est pape comme il est roi. »
Et l’an dernier ici même, en Belgique, à Bruxelles, au congrès de l’Association inter* nationale pour le progrès des sciences so-
DAMS I/ÉTAT LIBRE. W
ciales, un démocrate français a dit : u Non Messieurs, nous ne voulons pas des deux glaives, nous n’en voulons qu’un; mais nous voulons l’avoir dans la main'. » {Semalion prolongée.)
Vous le voyez, ces aspirations à la fois naïves et féroces de la tyrannie future nous ramènent aux plus odieuses servitudes du passé. L’idéal de cette démocratie antichrétienne et antilibéralc n’est autre que l’omnipotence concentrée dans une seule main , et l’écrasement de l’âme et du corps sous un pouvoir unique, comme en Chine, comme dans l’antique Égypte, comme dans l’Empire romain Et, ainsi que l’a démontré dans trois
' Annales de P Association internationale pour le progrès des sciences sociales, II' liv., p. <60.
• Qu’on veuille bien réfléchir sur l’ablme de servitude que recèle une phrase comme celle-ci, que j'extrais du Siècle, c'est-à-dire de l'organe le plus répandu de la démocratie antichrétienne et antilibérale : L'État doit obliger chaque citoyen à le ser-
L'ÉGLISE LUIRE
pages admirables notre savant Dœilinger', le despotisme unitaire de l’empire romain était bien moins menaçant pour la liberté de l’âme et de la foi chrétienne que ne le serait l’absolutisme de l’État moderne : ces premiers Césars ne connaissaient ni la censure, ni la police, ni l’enseignement officiel, ni la bureaucratie, ni la télégi’aphie, ni les chemins de fer, ni la gendarmerie, ni aucune des ressources infinies que la civilisation met au service de la tyrannie. {Nouvelle sensation.)
En voilà bien long sur les dangers qui menacent l’âme et la société sous le régime démocratique, et je n’ai pas tout dit. Mais j’ai tenu à ne dissimuler ni les périls du
vir de son intelligence comme de son bras (n* du 5 décembre 1861)! Louis XIV disait bien : h'Ètat, c'est moi; mais il n’eût jamais osé en tirer cette conséquence.
‘ Heidenthum und Christenthum, p. ii5
DANS L’IÎTAT LIBRE.
' présent ni ceux de l’avenir devant une assemblée de chrétiens, appelés à lutter, eux et leurs enfants, avec la grâce de Dieu , contre toutes les inventions et tous les triomphes du mal.
Faut-il en conclure que ces dangers, que ces maux soient plus graves, plus terribles que ceux auxquels nos pères ont été exposés, et dont l’Église a triomphé jusqu’ici? Je réponds hardiment : Non. Le monde a toujours été livré à des tentations et à des épreuves faites pour épouvanter les .chrétiens, mais non pour les vaincre. Le régime féodal, cette glorieuse et féconde réaction contre l’abaissement monarchique de Rome et de Byzance, à côté de ses bienfaits et de son incontestable grandeur, de sa robuste et virile liberté , a vu se creuser dans son sein des abîmes de corruption et d’égoïsme où il a fini par s’engloutir. Avec les seuls écrits des grands saints du moyen âge, tels que
L'i^.GLISE LIKRE
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saint Bernard et saint Pierre Damien, je me charge de tracer de n’imporle quel siècle, entre le vu' et le xiii', ces deux âges d’or de la société du moyen âge , un tableau non moins lamentable et non moins vrai que celui qui vous a peut-être troublés tout à l’heure. D’ailleurs, en admettant que les maux d’autrefois aient été moindres que ceux d’aujourd’hui , nous n’avons pas le choix. Il ne nous est pas donné d’échanger les maux du xix* siècle contre ceux du xu*, mais il nous est imposé de lutter contre ceux de notre temps, et j’ajoute avec une entière conflance : II nous est parfaitement possible de les vaincre. (Adhésion.)
Tous les périls que je viens de signaler menacent également l’Église et la société.
Mais l’Église, bien plus sûrement que la société, en possède le remède. Après le secours d’en haut, qui ne saurait lui manquer, elle trouvera dans les idées et dans les institutions
PANS L’RTAT libre.
de la démocratie elle-même les armes et les ressources nécessaires pour combattre victorieusement les dangers et les infirmités que ladémocratie a enfantés: Salus ex inimicis tuûs.
Je ne vais pas jusqu’à prétendre que la religion seule puisse suffire à défendre le monde moderne de la ruine morale qui le menace.
L’exemple de l’empire romain devenu chrétien, et tombé, sous le nom de Bas-Empire, au dernier rang du mépris des hommes, me préserverait de cette illusion. Mais j’affirme quelasociété contemporaine ne se sauverapas sans un recours énergique au christianisme intégral, au christianisme dans sa forme la plus complète et la plus vitale, à l’Église catholique. Ce ne sera pas assez de toute la sagesse, de tout le courage, de toutes les vertus des générations présentes ou futures, pour lutter contre de si formidables périls ; elles y succomberont si elles s’obstinent à s’y engager sans Dieu, sans le Dieu des
»4 L'ËGUSE LinnE
chrétiens, le Dieu de l’Eglise. Oui, si la démocratie, devenue souveraine et seule arbitre de ses destinées, imite la bourgeoisie voltairienne dans sa répugnance pour le frein religieux, dans son indifférence pour le frein moral, dans sa haine du prêtre; si, comme sa devancière, elle se laisse pervertir et énerver par la prospérité, pour ne, retrouver la fol et la raison que sous l’empire de la souffrance et de la peur, on peut lui prédire une prompteet honteuse ruine. (/tpp/audissements.) Elle ne se relèvera, de temps à autre, dans un paroxysme de turbulence éphémère, que pour retomber chaque fois plus bas dans l’abîme du césarisme.
La religion, nous l’avons dit cent fois, o 6«soin de la liberté ; mais nous avons toujours ajouté : La liberté a non moins, besoin de la rdigion, et plus, mille fois plus que toute autre, la liberté démocratique. Sans le secours de l’antique bienfaitrice du tnonde, toujours vi-
vante et toujours jeune, jamais la liberté moderne ne viendra à bout des obstacles et des ennemis qui l’assiègent. Plus on est démocrate, plus il faudrait être chrétien ; car le culte fervent et pratique du Dieu fait homme est le contre-poids indispensable de cette tendance perpétuelle de la démocratie à constituer le culte de l’homme se croyant Dieu.
(Viveapprobation.) L’enivrement de soi, l'idolâtrie du bonheur terrestre, l’apothéose de la raison souveraine du peuple souverain, ce poison inhérent au développement de la démocratie, ne rencontre d’antidote que dans la foi et l’humilité du chrétien.
C’est pourquoi Tocqueville, cet illustre contemporain que l’on cite déjà comme un ancien, a prononcé celte sentence immortelle ; « Plus l’homme s’accorde de liberté sur la terre, plus il doit s’enchaîner du côté du ciel. S’il n’a pas de foi, il faut qu’il serve, et s’il est libre, qu’il croie. » {Applaxtdissemmts.)
L’ÉGLISE LIBRE
Ici encore, les faits parlent plus haut que
la théorie. Tous les pays qui ont conquis et
conservé la liberté, toutes les révolutions dé-
mocratiques qui ont réussi, portent au front la marque indélébile de la religion ; témoin la Hollande au svi* siècle, l’Angleterre au xvii', l’Amérique au xviii”,etjesuis fier de pouvoir ajouter : La Belgique au xix*. Interrogez tous ceux qui reviennent des États-Unis, iis vous diront àquel pointce peuple immense, si grand, si belliqueux, si prodigieux au milieu de ses malheurs’, de ses discordes, est dominé parla religion, et comment cette religion, sous une forme, le plus souvent incomplète, erronée, mais sérieuse et sincère, demeure la première de ses institutions politiques, la seule même qui soit universelle et invariable. Le crime des auteurs de la révolution française, crime impardonnable devant Dieu comme devant les hommes, c’est d’avoir méprisé, outragé et persécuté la religion de la France. C’est pour
DA^S L’ÉTAT LIBRE
cela qu’elle n’a point réussi, et qu’on a pu dire d’elle avec une haute et triste raison : « Civilement, elle a fait son œuvre; politiquement, elle n’est jusqu’ici (|u’une grande espérance trompée »
Insistons sur celte nécessité, impérieuse pour la démocratie moderne de recourir hum* blement et cordialement à la religion de ses pères.
Dans l’une des phases les plus récentes de cette révolution qui dure encore, au 24 février 1848, une main ennemie pénétra dans le cabinet du grand et intègre orateur que l’émeute venait de proscrire, y déroba les notes qull se proposait de porter le lendemain à la tribune, et les livra à la publicité. On y lisait entre autres cet axiome : « Deux caractères essentiels du bon citoyen dans un pays libre : 1* savoir respecter et supporter la liberté
Le prince Albert de Broglie, en <865.
l £glis£ libre
d’autrui ; 2® savoir se servir de sa propre liberté *. ))
Or, je le demande, qui donc enseignera l’art de pratiquer ces deux conditions au bon citoyen de la démocratie moderne? qui, si ee n’est la religion ? — Qui lui enseignera surtout à réagir contre le niveau écrasant de l’Etat moderne? qui lui inspirera cette force morale, cette patience virile, cette persévérance invincible, cette intraitable indépendance dont nous aurons de plus en plus besoin pour tenir tête au torrent? {MouvemerU.) Qui maintiendra la vie dans nos âiUes et l’espérance dans notre cœur, quand nous aurons roulé de mécompteen mécompte, deservitude en servitude, quand nos votes, nos vœux, nos discours seront noyés dans les clameurs serviles de la foule, quand nos mains seront dé-
‘ Guizot, Projet de discours publié dans la Revue rétrospective, n® 88.
DANS L’ÉTAT LIBRE. S9
sarmées, nos lèvres cousues, noire plume brisée? {Longue approbation.) Qui, si ce n’est la religion ? Car elle seule est la source inlarissable de celte force surnaturelle qui maintient le ressort des âmes, qui leur instille l’instinet du droit, de la dignité et de la liberté. J’ajoute encore et toujours : La religion personnifiée dans l’Eglise catholique; car c’est elle, et elle seule qui, malgré certaines alliances regrettables et certaines apparences contraires, finira toujours, à un jour donné, par entrer en lutte avec le pouvoir absolu.
Elle seule a su résister au premier des Napoléons, à l’heure où le continent tout entier se prosternait devant lui. Elle seule sait encore, comme aux jours de sa jeunesse, enfanter des martyrs ; et le martyre, a dit je ne sais plus quel philosophe, est une invention du ciel pour dompter les maîtres de la terre. (i4cc/amations.)
Qui encore parviendra à consolider, à réta-
CO l/ÉGLISE LIHRE
blir dans la conscience des masses celte notion de la propriété qui a déjà reçu de si rudes atteintes, et que menacent bien d’autres dangers? N’est-ce pas , encore une fois , la religion? Car, on l’a dit très -justement, «pour croire à la propriété, quand on ne croit pas à Dieu , il faut être propriétaire » {Rires universels et prolongés.) Eh ! qui donc pourrait contenir et réprimer cette passion universelle et exclusive du bien-être dont nous risquons tous d’être à la fois complices et victimes , si ce n’est l’Église catholique, elle qui a toujours consacré, avec une sollicitude toute spéciale, l’inviolabilité de la propriété, mais en inspirant au propriétaire l’esprit de sacrifice et d’abstinence, en imprimant à la propriété elle-même le caractère d’une charge, d’une obligation morale? Elle qui a donné au monde le type le plus com-
• L'Univers, en <848.
DANS L’ÉTAT LIBRE
plef, le plus universel et le plus varié de cette propriété corporative si sagement garantie et pratiquée en Angleterre et en Hollande comme en Amérique , si follement méconnue par nos législateurs modernes , et dont la coexistence est indispensable à la propriété individuelle, pour garantir et consolider celle-ci; elle, enfin, dont la spoliation inexcusable a donné le signal de tous les attentats commis au nom de l’État contre le droit privé, et justifié d’avance tous les arguments du communisme et du socialisme moderne. (Adhésion.)
Je pourrais ainsi passer en revue toutes les plaies et tous les périls que je signalais tout à l’heure , montrer partout le remède à côté du mal , et ce remède toujours accessible et toujours efficace entre les mains maternelles de l’Église. Mais le temps presse, et je me borne à ceci. Toutes les aspirations libérales cl légitimes de la société moderne impliquent
le développement énergique de Veffort et de la responsabilité, de l’effort moral et de la responsabilité individuelle , c’est-à-dire des deux notions fondamentales de la vie chrétienne.
À qui donc pourrait-elle s’adresser pour apprendre à discipliner l’effort, à définir et à mesurer la responsabilité, si ce n’est à la religion chrétienne ? N’est-ce pas là qu’elle est assurée de trouver l’inappréciable et indispensable secours de ces grandes vertus naturelles que la religion adopte , conserve et propage, que l’Église catholique a consacrées sous le nom des quatre vertus cardinales , et qui , reconnues et vantées par la philosophie, n’ont cependant trouvé leur véritable sanction et leur entier développement qu’au sein des sociétés chrétiennes? Ce n’est pas à la politique , c’est au catéchisme que nous demanderons leurs noms et leurs attributions : la prudence , qui éclaire et gouverne notre esprit; \a justice , qui repose sur le res-
DA>’S L'ÉTAT LIBRK.
pecl du bien et du droit d’autrui ; la tempérance, qui réprime toute convoitise déréglée; la force, fortüudo, c’est-à-dire la force d’âme, qui sait tout braver pour accomplir le bien , et tout souffrir plutôt que de manquer au devoir. J’ose dire qu’aucun régime n’exige la pratique exacte et constante de ces quatre vertus autant que la démocratie. Aucune constitution ni aucun programme politique ne remplacera pour elle cette page du catéchisme. (Approbation prolongée.)
Mais, pour appliquer ces remèdes souverains dont les catholiques sont dépositaires, pour exercer sur la société moderne l’action salutaire qui leur appartient, il leur faut autant de bonne foi que d’abnégation. Il faut surtout que des malentendus invétérés soient éclaircis et dissipés. Il ne faut plus qu’on puisse nous soupçonner de ne pas accepter les conditions d’une époque militante, ni de sacrifier les nécessités urgentes du temps ac-
l.’ËGUSE I.IBIIK
luel à des chimères, à des regrets, même les plus naturels et les plus honorables; ni sur* tout de vouloir ramener le monde , directement ou indirectement , à un passé éteint sans retour.
Aucune précaution n’est superflue pour rassurer la susceptibilité ombrageuse de l'opinion à cet endroit. On a toujours et partout les yeux ouverts sur notre conduite, sur nos écrits, sur nos discours, et dès que nous donnons un prétexte quelconque à croire que des doctrines hostiles à la société moderne sont au fond de notre cœur , nos ennemis ' s’emparent de ce prétexte, si frivole qu’il soit, pour l’exploiter contre l'Église et contre la vérité catholique , pour justifier leurs préventions, leurs violences et leurs iniquités
‘ « Avant tout, les catholiques et la presse catholique doivent éviter tout ce qui pourrait faire croire qu’il y a dans le passé certaines institutions, certaines formes politiques et sociales qui échappent.
DANS l.'ÉTAT LIBRE.
D’ailleurs, de même qu’il ne faut pas juger l’Eglise ni l’ensemble de la doctrine catholique d’après les paradoxes ou les palinodies de tel écrivain excentrique, il ne faut pas non plus juger le fond des principes de la démocratie ni le fond du coeur des masses démocratiques d’après les invectives ou les dénonciations des romanciers et des journalistes en vogue. Tout condamner dans la société moderne parce qu’elle est démocratiaue c’est s’abandonner à une aberration aussi ouérile que de tout admirer dans la société ancienne, parce qu’elle était aristocratique ou monarchique. ( Nouvelle adhésion. ) La classe moyenne, la bourgeoisie elle-même, que l’on
selon nous, à tout perfectionnement ultérieur; que nos efforts tendent à les louer sans réserve et à les recommander à la génération future comme l’unique moyen de salut. » Mgr Kettler, évêque de
Mayence. Liberté, Autorité, Église, <862 , ch. I",
p. 8 de la traduction de M. l'abbé Belet.
L’ÉGLISE LIBRE
attaque si volontiers aujourd’hui, d’en haut et d’en bas, et à qui l’on fait payer cher sa prépondérance momentanée ; la bourgeoisie , qui a commis de si grandes fautes , n’a pas été tout entière coupable de ces fautes. A côté de ceux qui les ont commises, et qui, au besoin, les recommenceraient, elle renferme beaucoup d’éléments honnêtes et précieux, beaucoup d’âmes qui ont toute sorte de droits à être étudiées, ménagées et ramenées. Que dis-je? n’est-ce pas elle qui peuple de ses enfants nos conférences de Saint- Vincent de Paul? N’est-ce pas elle qui a donné au catholicisme la plupart de ses plus généreux champions, tels que Lacordaire et Ozanam, pour ne citer que les morts? 11 y a une certaine haine contre le bourgeois, dont certains catholiques se font imprudemment les échos, et qui n’est au fond qu’un symptôme morbide de la jalousie plébéienne dont notre société est atteinte. Ce qu’on poursuit en lui.
c’est encore un semblant d’aristocratie, un dernier débris de hiérarchie sociale. {Trèsbien.) Un dénigrement âcre et venimeux ne guérira aucune des plaies d’une société où la bourgeoisie et le peuple, où toutes les classes se confondent et se pénètrent par des influences mutuelles , qui font retomber sur l’ensemble le bien et le mal que l’on serait tenté d’imputer à telle ou telle fraction du corps social. Ne soyons donc ni les panégyristes ni les détracteurs à outrance de la société moderne. Sachons l’étudier, l’avertir, la corriger, s’il se peut; mais sachons surtout nous persuader que nous n’en verrons pas d’autre.
Résignons-nous courageusement à la reconnaître et à la servir, avec l’espoir de la purifier et de la relever par la justice et la vérité. C’est le meilleur, peut-être l’unique moyen d’empêcher les révolutionnaires et les Sardanapales de mettre la main sur elle, pour l’exploiter au profit de leur cupidité ou de leur égoïsme.
LÉOLISE I.IBRE
Mais il ne suffit pas d'établir que le catholicisme peut et doit apporter un remède souverain aux maux de la démocratie, je prétends encore établir que le catholicisme n’a rien à redouter de la démocratie libérale, et qu’il a tout à espérer du développement des libertés qu’elle comporte.
Le catholicisme a tout intérêt à combattre, pour son propre compte, ce qui menace et ce qui compromet la société moderne et la liberté , qui en est le principe nouveau et vital. L’absolutisme , la centralisation , la démagogie, voilà les grands ennemis de la démocratie libérale : ce sont aussi les forces que l’Église rencontre partout sur son chemin , partout armées et partout implacables contre elle.
Refouler les envahissements de l’Étal, consacrer les droits de la propriété, respecter la liberté individuelle, établir et maintenir le droit d’association, voilà ce qu’exigent le pro-
DANS LÉTAT LIBRE.
grès et la consolidation de la démocratie; voilà aussi ce que doit vouloir l’Église, car nul n’en profitera autant qu’elle.
Toutes les extensions de la liberté politique et civile seront favorables à l’Église, et toutes les restrictions tourneront contre elle. Quelle est donc la liberté moderne qui ne soit désormais ou nécessaire ou au moins très-utile à l’Église? 11 y a des libertés dont la démocratie se soucie peu , et que les catholiques regrettent ou réclament avec raison , telles que la liberté de tester, la liberté de la charité; il n’y enr a pas une seule parmi celles même que la révolution a enfantées dont les catholiques n’aient encore plus besoin que les démocrates. (Approbation.)
Partout aujourd’hui ce sont les catholiques qui ont besoin de la liberté , et qui , bon gré mal gré, l’invoquent ou la regrettent. Partout ce sont nos adversaires qui la restreignent, ou la violent , ou l’escamotent , en invoquant
L’ÉOLISE LIBRE
conlre nous le maintien ou l’extension des usurpations de l’État sur le domaine de la conscience , de la famille , de la propriété et du libre arbitre.
C’est pourquoi il ne faut jamais cesser de répéter les fortes paroles écrites , il y a vingt ans, par celui qui est devenu le plus illustre de nos évêques , et dont chaque jour , écoulé depuis lors, n’a fait qu’accroître la glorieuse autorité :
« Ces libertés si chères à ceux qui nous accusent de ne pas les aimer, nous les proclamons, nous les invoquons pour nous comme pour les autres...
« Nous acceptons , nous invoquons les principes et les libertés proclamés en 89...
« Vous avez fait la révolution de 1789 sans nous et contre nous, mais -pour nous, Dieu le voulant ainsi malgré vous *. » (Applaudissements et bravos prolongés.)
‘ Hapanloup, De la pacification religieuse, <84i.
DANS L’ÉTAT LIBRE
Prenons une à une les idées les plus populaires , les institutions les plus acceptées au sein de la démocratie moderne, je défie qu’on en trouve une seule qui, dans l’état actuel du monde , ne soit acceptable ou même profitable aux catholiques.
Le XIX' siècle se vante, et avec raison, d’avoir restauré l’idée de nationalité. Cette idée , comme je viens de l’indiquer , je la crois plutôt menacée que servie par tes progrès de la démocratie cosmopolite. Transformée en principe absolu , elle peut, comme toutes les idées et tous les principes de ce monde , provoquer des applications immodérées, périlleuses, et tomber dans l’absurde. Mais , prise en soi, sans exagération, sans abus, elle est une vérité , et comme toute vérité, elle est une puissance. Or, cette idée, d’où vient-elle? Qui donc a baptisé, béni, instruit, formé, consacré toutes les nationalités chrétiennes? qui donc a veillé sur leur
croissance avec la plus malernelle tendresse, si ce n’est l’Église? Dans l’antiquité, ne sontce pas les peuples religieux par excellence , comme les Juifs et les Romains , qui ont maintenu la flamme toujours vivante de l’esprit national , dans la bonne comme dans la mauvaise fortune? Et dans le monde moderne, qu’il s’agisse de nationalités triomphantes comme la France, ou souffrantes comme l’héroïque Pologne; de nationalités unitaires comme l’Espagne, ou mixtes comme la Hongrie ; de nationalités d’origine latine , d’origine germanique ou d’origine mixte comme la vôtre , qui donc ont-elles toutes trouvé à côté de leur berceau et pendant toute leur carrière, si ce n’est l’Église, ses missionnaires, ses pontifes, ses apôtres, ses saints , ses moines , ses innombrables ministres perpétuellement courbés sur les sillons qu’ils creusent de siècle en siècle pour y semer la civilisation , la vertu , la justice et la
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liberlé? {Vive adhésion.) Il faut supposer, d’un côté, le comble de l’ingralilude, et, de l’autre, un abîme d’inintelligence, pour établir un conflit entre la régénération légitime des nationalités opprimées et l’inépuisable maternité de l’Église.
D’autres m’objecteront peut-être le suffrage universel. Le suffrage universel! Je n’en suis pas l’apologiste; j’en suis, au contraire, la victime. {Hilarité.) .Mais il existe, et il menace de gagner chaque jour du terrain. Ceux qui le réprouvent ou le contestent en droit ne peuvent faire autrement que de le reconnaître comme un fait, et, sachez le bien, ce fait, une fois introduit, deviendra un fait définitif et une conquête irrévocable. Mais ce fait ou ce droit qu’a-t-il donc d’incompatible avec l’Église, avec la vérité catholique? Nous autres, vieuxlibéraux, vieux parlementaires, hommes des anciens partis, comme disent les nouveaux courtisans (Nouvelle hilarité et bravos).
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nous pouvons bien nourrir de graves appréhensions , de légitimes inquiétudes sur la possibilité de concilier la pratique du suffrage universel avec les lumières et l’indépendance qu’exige le gouvernement représentatif chez le corps électoral; mais, tous, victimes ou vainqueurs du suffrage universel, nous avons le même intérêt à désirer, à exiger qu’il soit éclairé, affranchi, délivré de toute influence abusive, de la pression des menaces ou des promesses du pouvoir. Ce n’est pas seulement notre intérêt, c’est notre devoir, notre honneur, notre avenir moral qui nous imposent ce programme. En quoi ce programme peutil blesser les intérêts ou les droits de l’Eglise? Pourquoi, d’ailleurs, l’Eglise, née pour éclairer, pour convertir, pour gouverner, non pas quelques hommes, mais tous les hommes ; pourquoi craindrait-elle d’être en contact avec les masses sur le terrain du suffrage électoral? Ah! je suis mille fois de l’avis de ceux
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qui estiment que l’Eglise ne doit descendre sur ce terrain, comme sur tout champ de bataille électoral, qu’à très-bon escient, avec d’infinies précautions et pour des motifs strictement impératifs. Mais, une fois admise la nécessité pour elle de sortir dans certains cas de sa neutralité politique, pourquoi donc reculerait-elle plutôt devant le suffrage universel que devant le suffrage restreint? N’at-elle pas, au contraire, d’autant plus de facilités pour parler aux hommes que la sphère de son action grandit? N’a-t-elle pas mille moyens légitimes d’arriver au cœur, à l’esprit, à l’oreille des masses? Et, dût-elle échouer une fois, deux fois, dix fois même, ne peutelle pas espérer, à meilleur droit que personne, des retours salutaires , des revanches éclatantes? Dût-elle même n’y rencontrer qu’un perpétuel mécompte, s’y exposer avec bonne foi et avec confiance dans son droit serait mille fois moins humiliant que de tout
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attendre soit de la faveur d’un prince, ce qui est le plus grossier des pièges, soit de la reconstruction d’une aristocratie, cc qui est la plus chimérique des utopies. {Très-bien! Trèsbien!)
Que dirons-nous du grand principe démocratique de l’égalité devant la loi, de l’égale répartition des charges et des obligations civiles et sociales? En quoi peut-il nuire à l’Eglise, ou gêner son action, ou blesser scs principes? En vérité, cela n’a plus besoin d’être discuté. Ah ! nous le savons bien, il y a encore de par le monde des privilèges, et on les invoque encore, et on en créerait trèsvolontiers de nouveaux, mais uniquement contre l’Eglise, contre nous, à notre détriment, et jamais ni nulle part à notre profil. (AdA&fon.) Dans l’ordre temporel, l’avénement de tout le monde à tout; toutes les carrières envahies par un nombre illimité de prétendants pour un nombre limité de places; les
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plus hautes fortunes exposées eu prime aux ambitions les plus obscures ; des convoitises ardentes et innombrables allumées par l’éducation dans tous les cœurs, puis éteintes par d’inévitables mécomptes chez les naufragés de la concurrence universelle, toujours disposés à attendre d’une révolution ce que la chance ordinaire leur a refusé : voilà ce qu’entraîne la démocratie moderne. Certes, il y a là un péril sérieux pour l’organisation politique, pour le repos social, et il peut être permis aux hommes politiques de s’en effrayer. La société en mourra peut-être. Mais l’Eglise! elle en a vécu, et depuis dix-huit siècles. {Mouvement prolongé.) Oui, que faitelle autre chose, depuis qu’elle existe, si ce n’est de vivre de ce principe et de ce péril, elle qui n’a jamais admis dans sa puissante hiérarehie aucune condition de naissance ou de fortune, qui a toujours appelé aux plus éminentes- dignités de celle hiérarchie les
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plus obscurs d’entre ses enfants, qui a eu pour premier pape un pêcheur du lac de Tibériade, et qui, en plein moyen âge, en pleine aristocratie féodale, n’a pas connu de pontife plus illustre et plus puissant que saint Grégoire VII, le fils d’un charpentier toscan? {Nouveaux bravos.)
Mais serrons la question de plus près. Prenons la Constitution belge, la plus libérale en même temps que la plus démocratique de l’Europe. En venant ici , je me suis arrêté, comme toujours, avec une émotion profonde, devant ce monument qui orne votre capitale, le monument du Congrès etde la Constitution, élevé à votre indépendance nationale par les mains de la liberté satisfaite {Adhésion), et couronné parla statue d’un roihonnêtehomme (Nouvelle adhésion ) , d’un roi fidèle à tousses serments, qui n’a jamais ni opprimé, ni dépouillé, ni corrompu personne, et dont le règne aura été, non-seulement le plus long.
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mais aussi le plus heureux, le plus populaire et le plus honoré de tous les règnes de ce siècle. {Applaudissements universels. Interruption prolongée. L’assemblée tout entière se lève pour adhérer de la voûc et du geste aux paroles de l'orateur.) Au-dessous de la statue de ce roi exceptionnel, j’ai vu quatre autres statues qui représentent les quatre grandes libertés que votre Constitution a données à la Belgique pour patrimoine et au monde pour exemple :
la liberté d’enseignement, la liberté d’association, la liberté de la presse et la liberté des cultes. Ce sont des catholiques, j’en appelle à tous les souvenirs, ce sont des catholiques qui ont le plus contribué à ce que ces quatre libertés fussent données pour bases fondamentales à votre édifice constitutionnel.
{Nouveaux applaudissements.) Ils ont eu mille fois raison, quoi qu’en aient pu dire quelques fanatiques d’absolutisme et d’intolérance. Je les en remercie avec le plus tendre respect:
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l’expérience les a mille fois justifiés, car il n’est pas une seule de ces libertés qui, aujourd’hui comme en 1830, ne nous soit indispensable à nous, à vous, à tous les catholiques des deux mondes. {Très-bien ! Très-bien !)
La liberté de l’enseignement ! Inutile d’insister sur ce point. C’est nous qui l’avons surtout et partout réclamée; c’est à nous que surtout et partout elle profite ; e’est contre nous , exclusivement contre nous , qu’elle est sans cesse méconnue ou violée par la force ou par la ruse ; c’est à nous surtout qu’on la refuse là où elle n’existe pas encore.
La liberté d'association ! Mais c’est encore à nous surtout qu’elle profile ; c’est à nous surtout qu’elle est nécessaire , absolument nécessaire pour toutes nos œuvres de charité, d’enseignement, de dévoûraent, de vie spirituelle et pénitente, pour que l’Eglise, notre mère , puisse vivre de la plénitude
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de sa vie , sans être enchaînée , mutilée, comprimée dans l’essor miraculeux de son immortelle jeunesse , de sa prodigieuse fécondité. C’est contre nous seuls qu’on voudrait exhumer ces lois inhumaines, heureu* sement tombées en désuétude, misérables débris de tous les régimes despotiques, qui refusent aux chrétiens associés pour le service de Dieu et du prochain l’égalité, la liberté et la fraternité civique. (Adhésion.)
La libei'té de la presse ! C’est-à-dire la publicité, c’est-à-dire la vie intellectuelle, morale , littéraire et scientifique , politique et sociale. Mais où en seraient nos prêtres, où en seraient nos évêques, où en serait le Pape lui-même, dans l’état actuel du monde, si la presse était partout, comme elle l’est dans certains pays, sous la main du pouvoir, censurée, mutilée, étouffée, au gré de quelques laïques ? Comment s’y prendraient-ils pour
faire connaître à leur troupeau la vérité, le
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devoir, ia véritable et suprême autorité ? A Dieu ne plaise que je méconnaisse les abus de la presse, ou que je veuille réclamer', comme quelques-uns, son impunité absolue, sa liberté illimitée ! Je ne suis même pas de ceux qui croient que les bons livres ou les bons journaux puissent réparer tout le mal que font les mauvais journaux et les mauvais livres. Mais j’affirme que, dans les pays que nous représentons ici, France, Angleterre, Allemagne, Italie, toute restriction arbitraire infligée à la presse ne tournera qu’au profit des ennemis de la religion, ne servira qu’à accroître le monopole oppressif des vieux journaux, ne gênera et ne supprimera que les publications catholiques , ne laissera passer librement que le poison et ne confis-^ quera que l’antidote. {Applaudissements.) Nulle part elle ne profitera à l’Eglise; il n’en résultera qu’un état de choses comme celui que nous voyons en France, où sept évêques
n’ont plus le droit de se concerter pour donner, par la voie des journaux, un avis aux fidèles sur leur devoir électoral , tandis que cent journalistes, officieux ou autres, tenus à la plus stricte réserve envers le dernier des sous-préfets , peuvent, chaque jour, dis cuter et décrier les droits, les intérêts et les vérités de la religion; tandis que les profes-r seurs salariés par l’Etat pour instruire la jeunesse peuvent librement blasphémer contre la divinité de Jésus-Christ! J’appelle et j’approuvé de tous mes vœux des mesures non préventives qui réprimeraient équitablement les abus de la presse là où il en existe ; j’approuve et j’appelle bien plus ardemment encore toutes celles qui, en la dégageant des entraves fiscales ou policières qu’elle rencontre ailleurs qu’ici, lui permettront de créer une publicité loyale, sérieuse, complète. Car la publicité, c’est l’arme des faibles, c’est le refuge des vaincus, c’est le frein des forts.
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^es méchants, des menteurs {Vive adhésion); c’est, dans une société démocratique, la garantie suprême, celle que nulle autre ne peut remplacer, et qui peut seule tenir lieu de toutes celles que trouvait l’ancienne société dans la hiérarchie des rangs , dans l’indépendance des situations, dans l’empire des 4raditions. Pour nous, catholiques, qui sommes en minorité dans tant d’Élals modernes, et qui, là même où nous sommes en majorité, n’en avons ni les droits ni la force, c est le premier de nos besoins. La liberté de la presse, c’est la liberté de la plainte, et la plainte, quand elle a pour auxiliaire la publicité, c’est le levier qui renverse les murailles des citadelles et des cachots. {Trèsbien!) Oui, si oppressive que soit la légalité, si violents que soient les préjugés populaires, tôt ou tard la plainte, armée du droit d’écrire et de parler, saura en venir à bout. {Nouveaux bravos.)
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C’est la liberté de la presse, aidée et dirigée par la liberté de la tribune, qui a arraché, après trente ans d’efforts, l’émancipation des catholiques au bigotisme de la protestante Angleterre. Ce sont elles qui, après dix ans de lutte, ont conquis la liberté d’enseignement sous la République française. J’entends dire quelquefois que les catholiques sont opprimés en Belgique ; j’ai même lu, très-récemment, dans une feuille française « que la Belgique était un théâtre d’expérimentation destiné à montrer tout ce que la religion avait à redouter sous une constitution libérale*. » Mais, je vous le demande, à vous, Belges qui m’écoutez, lequel vaut le mieux d’être opprimé comme on l’est en Belgique,
• Le Monde du 6 mars 1863. L'Univers du 16 mars 1858 avait déjà dit ; « La Belgique est donnée en « exemple aux nations catholiques pour leur mon- « trer ce qu’un peuple chrétien peut attendre du B règne des libertés modernes. »
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avec la faculté de parler et d’écrire librement, et de faire les élections que vous faisiez il y a deux mois, ou d’être protégé, comme on l’est ailleurs, avec un cadenas sur les lèvres? {Explosion d'applaudissements.)
Reste la liberté des cultes, que je ne sépare à aucun titre de ses sœurs ; mais cette matière veut être traitée avec quelque détail. C’est une thèse immense et, à quelques égards, nouvelle dans une assemblée comme a vôtre. Vous êtes fatigués et moi aussi ; perraetlez-moi de ne la développer que demain.