‹ L'Église libre dans l'État libre, discoursChapitre 6 sur 10 · DU 21 AOUT · texte numérisé non relu

DU 21 AOUT

Un catholique qui vient défendre devant une assemblée catholique la liberté des cultes, laquelle n'est autre chose que Tapplication pratique et sociale de la liberté de conscience, ne saurait être soupçonné de vouloir professer ou défendre la ridicule et coupable doctrine que toutes les religions sont également vraies et bonnes en elles-mêmes, ou que l'autorité

88 L*ËGL1SE LIBRE

spirituelle n'oblige pas la conscience. Je déclare, quant à moi, que j'entends le principe de la liberté des cultes, ainsi que les termes de liberté religietisef liberté de conscience, tolérance civile, qui en sont l'équivalent, dans le même sens que les évoques en communion avec le Saint-Siège qui en ont tant de fois protesté de leur dévoûment à la Constitution belge, et les catholiques si fervents et si zélés qui ont été les principaux auteurs et les défenseurs les plus dévoués de cette même Constitution.

Ce sens a été fixé sans détour dans les explications données au Saint-Siège par Téminent primat de la Belgique, dont je salue avec vénération la personne et dont j'invoque avec confiance l'autorité*. {Marques d'adhésion unanimes.)

• S. Em. le cardinal Sterckx, archevêque de Matines.

J'admets donc pleinement la distinction si justement consacrée entre Vintolérance dogmatique et la tolérance civile, l'une inséparable de la vérité éternelle et l'autre indispensable à la société moderne.

D'accord avec les interprètes les plus autorisés de la religion et de la philosophie, je tiens que la liberté morale me donne la faculté de choisir entre le bien et le mal, et non le droit de choisir le mal. Mais, pour éclairer et déterminer mon choix, je ne veux consulter et écouter que l'Eglise et non TElat.

Ce n'est donc pas contre l'Eglise, c'est contre l'Etat et contre lui seul que je revendique cette liberté de conscience qui est à la fois le droit, le mérite et le danger suprême de l'homme. Loin de porter l'ombre d'une atteinte au pouvoir spirituel, je crois centupler sa force dans la société moderne en proclamant avecFénelon l'incompétence du pouvoir temporel et l'illégîmité de la force, de la con-

traiDte malérielle en matière de foi *. « Le principe de la liberté religieuse, tel que doit Fentendre et pratiquer tout homme vraiment chrétien et vraiment libéral» ne touche en rien à l'unité, à rinfaillibilité de l'Eglise*. • Il consiste uniquement à reconnaître le droit de la conscience humaine à n'être pas gouvernée, dans ses rapports avec Dieu, par des décrets et des châtiments humains ^ »

* « La forcené peut jamais persuader leshommes : elle ne fait que des hypocrites. Quand les rois se mêlent de la religion, au lieu de la protéger, ils la mettent en servitude. Accordez à tous la tolérance civile, non en approuvant tout comme indifférent, mais en souffrant avec patience tout ce que Dieu souffre, et en tâchant de ramener les hommes par une douce persuasion. » Fénblon, Lettre au prétendant.

• GuizoT, VÊglise et la société chrétienne en 4861. — A côté de cet illustre protestant, il convient de citer Tun des plus illustres de nos évéques contemporains:

« En thèse générale, TÉglise considère Fadhèsion

Ayant reçu de Dieu, avec mon âme immortelle, la liberté morale, la faculté de choisir entre le vrai et le faux, je sais que je dois choisir le vrai; mais je ne veux pas être tenu par l'Etat de croire ce qu'il croit vrai, parce que l'Etat n'est pas le juge de la vérité. Ce-

à la foi comme étant du domaine de la liberté intérieure, et elle conteste au pouvoir civil, comme à Tautorité ecclésiastique, le droit de Tinfluencer par la contrainte.

a Un prince catholique doit accorder aux sociétés religieuses reconnues parla loi civile toutes les garanties du droit ; il agirait contre les principes de son Église en employant la contrainte.

« ... Nul principe religieux ne défend à un catholique de croire qu'il est des circonstances où l'État ne peut rien faire de mieux que d'accorder une entière liberté de religion^ sous les restrictions que nous avons faites. » Liberté, Autorité^ Église^ par MgrdeKETTLER, évéquedeMayeuce, 4863, ch. xxiii. — Les restrictions admises par ce vénérable prélat ne s'appliquent qu'aux sectes qui nieraient l'existence d'un Dieu personnel ou qui ruineraient la morale.

pendant TEtat, le pouvoir civil et laïque, souverainement incompétent en matière de doctrine religieuse, est tenu de me protéger dans la pratique de la vérité que j'ai choisie, c'esl-à-dire dans l'exercice de la religion que je professe, parce que je l'ai trouvée seule vraie et seule supérieure à toutes les autres. C'est là ce qui constitue la liberté religieuse, que l'Etat moderne , l'Etat libre est tenu de respecter et de garantir non-seulement à chaque citoyen en particulier, mais aux citoyens réunis pour professer et propager leur culte, c'est-à-dire ailx corporations, aux associations, aux Eglises.

Est-il besoin d'ajouter que la liberté religieuse, telle que je l'invoque, ne saurait être illimitée, pas plus qu'aucune liberté, pas plus, d'ailleurs, qu'aucune autorité? La liberté des cultes, comme toutes les autres, doit être contenue par la raison éternelle et la religion naturelle. L'Etat, incompétent, en thèse gêné-

raie, à juger entre les cultes et les opinions religieuses, demeure juge compétent (quoique non infaillible) de ce qui importe à la paix publique, aux mœurs publiques. Contre tout ce qui attente à la société civile, il a le droit de légitime défense.

A Dieu ne plaise, en outre, que je prétende discuter un dogme, dresser un formulaire, inventer ou corriger une théologie ! Je ne saurais assez répéter que je ne fais pas de la théologie, mais de la politique et surtout de l'histoire. Toutes les fois que je parlerai de l'Eglise, ce ne sera pas en interprète de ses lois ou de ses doctrines, mais en simple chrétien, eii homme politique, dominé par le sentiment de ce qui est possible et de ce qui ne l'est plus. Et là même, je ne professe pas une théorie absolue, mais une doctrine pratique lirée de la leçon des événements ; je n'entends pas transformer en question d'orthodoxie une question de conduite. En un mot, je ne me

donne pas pour un docteur, mais pour un soldat, et un soldat d'avant-garde obligé de se rendre compte du terrain où il doit combattre. Ce n'est donc pas à moi qu'il faudrait imputer la superbe et risible prétention de certains théoriciens qui rêvent le règne de l'afcsolu sur la terre, et je ne sais quelle unité chimérique en fait de lois humaines et de gouvernements humains. La vérité religieuse a seule le droit d'adopter pour devise : Quod ubique, quod semper, quod ab omnibus. Les lois humaines et les gouvernements humains, au contraire, se reconnaissent à ce signe opposé : Ni jamais ni toujours, ni partout ni par tous. C'est pourquoi je suis loin de condamner les combinaisons si diverses qui ont présidé dans le passé aux rapports de l'Eglise avec les Etats. Pour juger le passé en pleine connaissance de cause, il aurait fallu y vivre ; pour le coudamner, il faudrait ne rien lui devoir. L'Europe lui doit d'être demeurée chrétienne. Mais

c'est précisément pour cela que la justice a grandi dans les âmes et que la liberté peut enfin s'établir dans les faits. C'est précisément quand la tutelle a été efficace que l'enfant devient digne d'en être affranchi, et qu'il peut unir à une vive reconnaissance pour cette tutelle le droit de s'en passer, sauf à y retomber, s'il mésuse.

Cela dît, je me sens plus à l'aise pour déclarer que, de toutes les libertés dont j'ai pris jusqu'à présent la défense, la liberté de conscience est à mes yeux la plus précieuse, la plus sacrée, la plus légitime, la plus nécessaire. J'ai aimé, j'ai servi toutes les libertés ; mais je m'honore surtout d'avoir été le soldat de celle-là. Encore aujourd'hui, après tant d'années, tant de luttes et tant de défaîtes, je ne puis en parler qu'avec une émotion inaccoutumée. Oui, il faut aimer et servir toutes les libertés; mais, entre toutes, c'est la liberté religieuse qui mérite le res-

pecl le plus tendre, qui exige le dévoûment le plus absolu : car c'est elle qui plane sur les régions les plus hautes et les plus pures, en même temps que les plus vastes ; c'est elle dont Tempire s'étend des profondeurs de la conscience individuelle aux plus éclatantes manifestations de la vie nationale. Elle est la seule qui illumine deux vies et deux mondes, la vie de l'âme comme la vie du corps, le ciel comme la terre ; la seule qui importe également à tous les hommes sans exception, au pauvre comme au riche, au fort comme au faible, aux peuples comme aux rois, au dernier de nos petits enfants comme au génie de Newton ou de Leibnitz.

Et cependant, chose étrange et douloureuse ! c'est cette liberté, la plus délicate, la plus exposée de toutes, celle qu'il faudrait craindre d'effleurer du bout de son doigt ; c'est elle qui, proclamée partout en droit, en

théorie, est presque partout, en fait, la moins comprise, la moins respectée, la moins préservée de mille atteintes grossières ou perfides, trop souvent inaperçues ou impunies.

Il me faut, d'ailleurs, l'avouer, ce dévoûmeot enthousiaste qui m'anime pour la liberté religieuse n'est pas général chez les catholiques. Ils la veulent bien pour eux, et à cela ils n'ont pas grand mérite. En général, tout homme veut toute espèce de liberté pour lui-même. Mais la liberté religieuse en soi, la liberté de la conscience d'autrui, la liberté du culte que l'on renie et que l'on repousse, voilà ce qui inquiète, ce qui effarouche beaucoup d'entre nous. Si l'on recherche les motifs de cet effroi, on pourra peut-être les ramener à trois principaux : la liberté de conscience est repoussée par beaucoup de catholiques, parce qu'ils la croient d'origine antichrétienne, parce qu'ils la voient surtout invoquée par les ennemis de l'Eglise,

parce que nous avons plus, ce leur semble»

à y perdre qu'à y gagner.

De ces trois objections» je ne sais vraiment laquelle est la moins fondée et la plus chimérique. Je les conteste toutes les trois de toute rénergie de mon âme.

Non» la liberté de conscience n'a point une origine antichrétienne ; elle a» au contraire, la même origine que le christianisme et que l'Eglise. Elle a été créée et mise au monde le jour où le premier des papes» saint Pierre» a répondu au premier des persécuteurs : Nm possumus» « Nous ne pouvons pas ne pds u dire ce que nous avons vu et entendu : nous « ne pouvons pas ne pas plutôt obéir à Dieu « qu'à vous. »

Voilà le berceau de la liberté de cons*cience ! C'est par elle et pour elle que l'Eglise a été fondée ; c'est avec elle et pour elle que nos martyrs sont morts et que leur sang a converti le monde; c'est par elle et avec elle

seule qoe l'Eglise a fait toutes ses conquêtes et réparé toutes ses défûtes. L'avenir, sur ce point, répondra au passé, j'en ai pour gage celte parole d'un illustre évêque , que je ne me lasserai pas de citer : « Fondée , à son origine, sans l'appui de la force physique, par la seule efficacité de la parole et de la grâce, par les vertus des chrétiens et le* sang des martyrs , c'est par les mêmes moyens que l'unité de foi doit être rétablie et qu'elle le sera certainement ^» (Applaudissements.)

Non, la liberté de conscience n'est point toujours invoquée par les ennemis de l'Eglise; elle ne l'a même jamais été par ceux qui lui ont fait les plus cruelles blessures et arraché le plus d'âmes à sauver. Ce n'est pas contre nous qu'on l'invoque : c'est contre nous qu'on la viole, et même qu'on l'a toujours violée.

(Adhésion.) En vain, la tourbe des écrivains

• Mgr de Kettler, ch. xxii.

superficiels répète à Tenvi que la Réforme a a été faite au nom de la liberté de conscience. S'ils pouvaient sortir de leur tombe» les auteurs de la Réforme désavoueraient énergiquement» sur ce point» leurs panégyristes modernes. Ils avaient autant horreur de la liberté de conscience que les plus acharnés d'en(re leurs contemporains catholiques. Ils eussent signé d'avance le jugement rendu par l'un de nos plus frénétiques antagonistes»

M. Edgar Quinel: « Partout où le protestan- « tisme a laissé la liberté à l'Eglise ennemie» « il n'a pas tardé à disparaître déshonoré ^ ^) {Mouvement.) L'histoire, consciencieusement écrite par les protestants eux-mêmes» nous apprend que Luther et Calvin, Henri VIII et Gustave Wasa furent d'impitoyables persécuteurs. Jamais la liberté de conscience n'a été plus odieusement outragée que par le protes-

* Edgar Quinet, MarnixâeSainte-Aldegonde.

DANS L'ÉTAT LIBRE. iOl

tantisme anglican el la Révolution française» les deux plus redoutables adversaires de l'Eglise. Le code pénal contre les catholiques anglais et irlandais, les lois qui ont suivi la Constitution civile du clergé en France» suffisent pour montrer à quels attentats la foi des catholiques est exposée sous l'empire des lé* gislations qui méconnaissent la liberté religieuse. Ah ! sans doute Thistoire du catholicisme n'est pas pure de cette tache ; elle aussi a plus d'une page sanglante et à jamais regrettable» mais les exécrables cruautés de l'Inquisition espagnole et celles de la révocation de l'édit de Nantes pâlissent» aux yeux de tout juge impartial» devant les atrocités de la ^ Réformebritannique etdelaTerreurfrançaise. •

Non» enfin» ce ne sont pas les ennemis de l'Eglise qui ont le plus besoin de la liberté religieuse; c'est, au contraire» l'Eglise qui a partout à la réclamer et partout à en profiter. Je dirai même que» dans la société moderne»

nous seuls en avons besoin, car nous seuls alarmons les oppresseurs de la conscience religieuse* {Vive adhésion.) La raison en est bien simple : nous seuls, nous sommes une religion, une Eglise capable de tenir tôle aux maîtres du monde, aux Césars comme aux démagogues, épris les uns comme les autres de celte horrible confusion des deux pouvoirs, qui est l'idéal de toutes les tyrannies ^

* Quelques perso unes ont cru pouvoir découvrir dans ces derniers mots un argument contre le pouvoir temporel des Papes, et m'obligent ainsi à reparler d'une question sur laquelle nul n'a une opinion plus tranchée que celle tant de fois exprimée par moi depuis 4 848. — La séparation des deux pouvoirs serait un piège pour le pouvoir spirituel, toujours désarmé, et dont la liberté ne repose que sur la foi d'une parole qui peut changer et sous la main d'une force qui. peut frapper , si le chef suprême de ce pouvoir spirituel n'était pas absolument et pleinement indépendant. Or, le plus haut degré de l'indépendance ici-bas, c'est la souveraineté. La sagesse des hommes, l'expérience des

Non-seulement nous avons tout à y gagner»

mais nous n'avons rien à y perdre. Je ne puis parler ici que du temps actuel. Si j*avais le temps de vous faire un cours d'histoire» moi qui ne suis pas tout à fait étranger à l'histoire du moyen âge» des siècles de foi exclusive et prépondérante» j'entreprendrais volontiers de vous démontrer que» sauf quelques rares et

temps et la main de Dieu se sont unies depuis mille ans pour assurer au premier Pontife de la véritable Église le rang de roi, et, dans son domaine, ces deux pouvoirs sont confondus^ afin quHls puissent être divisés partout ailleurs^ comme on Ta tant de fois répété. La souveraineté pontificale, exception unique et distincte sur ce seul point des autres pouvoirs de la terre, est la conséquence de la séparation des pouvoirs, bien loin d'en être la contradiction. Rien ne prouve mieux la nécessité de cette royauté que la stérilité des combinaisons inventées pour s'en passer. Rien n'établit mieux la vérité de la théorie qui la recommanderait à la raison des hommes, si dix siècles de bienfaits ne la recommandaient surtout à leur respect, que le

lOi L'ÉGLISE LIBftC

trop fameuses exeeptions, la conlrainte eo matière religieuse n*y a joué qu'un rôle iusignifiant, et que la foi catholique n'a rien dû, ou presque rien, à remploi de la force, de la conlrainte matérielle, contre les infidèles ou contre les hérétiques, même aux époques les plus florissantes du moyen âge. Hais ce serait là de Farchéologie.

spectacle des faits. Où donc, en Europe, selon la remarque si juste de Mgr Dupanloup, existe-t-il encore une religion d^État ? Dans la minorité des pays catholiques, dans Timmense majorité des pays non catholiques, FAngleterre, la Prusse, la Russie, la Suède, le Danemark, la Turquie. Pourquoi est-il si facile d'établir la liberté des cultes dans les pays catholiques? Parce que le Pape et le Roi y sont deux. Pourquoi est-il si difficile de la faire respecter dans les pays non catholiques? Parce que le Pape et l'Empereur, le Pape et le Roi, le Pape et la Reine, n'y font qu'un.

Cent fois j'ai posé, j'ai défendu cet axiome de la politique européenne, et je vois qu'il me faudra cent fois le répéter, afin qu'on ne tire pas de mes paroles une conséquence que ma raison et mon cœur dé^

Ed admettant même que le système de la force au service de la foi» de la contrainte en matière religieuse » ait produit de grands résultats dans le passé, il est impossible de nier qu'il ne soit voué à une incurable impuissance dans le siècle où nous sommes. Ici l'expérience est souveraine, universelle et irréfutable. L'Italie, l'Espagne et le Portugal

savouent également. On nous demande toujours si nous ne serions pas prêts à troquer le pouvoir temporel du Pape contre la liberté universelle de l'Église. Je réponds : Non, car la liberté la plus sacrée ne saurait s'acheter au prix de l'injustice. J'ajoute que nous n'avons pas le droit de disposer de la souveraineté pontificale, et que nos adversaires n'ont pas davantage celui de disposer de la liberté des catholiques. El, dans tous les cas, ce serait à eux à commencer à nous mettre dans la main cette liberté, tandis qu'ils nous la ravissent en nous la promettant, et prétendent obtenir de nous l'auguste victime en gardant sa rançon.

(Note communiquée au Journal de Bruxelles depuis la clôture du Congrès.)

lOC L'ÉGLISE LIBRE

sont là pour nous prouver l'impuissance radicale du système compressif y de Tantique alliance de l'autel et du trône» pour la défense du catholicisme. Nulle part ailleurs, de nos jours, la religion n'a reçu de blessures plus cruelles ; nulle part ses droits ne sont ou n'ont été plus méconnus. Les gouvernements des deux péninsules avaient prétendu y établir un blocus hermétique contre l'esprit moderne ; et nulle part cet esprit n'a fait plus de ravages. Nous qui ne sommes plus jeunes, nous les avons tous connus avant leur chute, ces gouvernements absolutistes et catholiques ; nous avons connu le despotisme plus ou moins éclairé, mais essentiellement clérical de Ferdinand VII en Espagne, de Ferdinand I" et II à Naples, de Charles-Albert en Piémont. Qu'en est-il résulté dans leurs royaumes? Un engourdissement universel des âmes et des intelligences chez les honnêtes gens, une colère impuissante chez un petit

nombre de gens zélés; chez les autres» la passion fanatique du mal. On avait garrotté et étouffé Tesprit public» qui ne s*est réveillé que pour se livrer à l'ennemi. L'orage n'y a trouvé que des cœurs atrophiés par la suppression de la vie politique et incapables de suffire à des circonstances nouvelles. Le faux libéralisme, Fincrédulité» la haine de l'Eglise avaient tout envahi. Sous la croûte superficielle de l'union de l'Eglise et de l'Etat, ou même de la subordination de l'Etat à l'Eglise, la lave révolutionnaire avait creusé son lit et consumait en silence les âmes dont elle avait -fait sa proie. (Mouvement.) Au premier choc, tout a croulé, tout, et pour ne plus jamais se relever. Ces paradis de l'absolutisme religieux sont devenus le scandale et le désespoir de tous les cœurs catholiques.

Voyez le Portugal : ce peuple où l'Inquisition a régné avec le plus de fureur, et qui même aujourd'hui n'admet pas le principe de

la liberté des cultes! Il est aujourd'hui le seul du monde, avec la Russie et l'Italie de Victor-Emmanuel» où il a été interdit aux évoques d'aller à Rome se réunir à leurs confrères convoqués des quatre coins de l'univers autour du trône de leur Père affligé; le seul aussi où ces modestes héroïnes» que tant d'incrédules entourent ailleurs de leurs hommages» les sœurs de charité» sont pourchassées» outragées» spoliées et exilées avec une lâcheté sauvage.

(A cet endroit, un Portugais placé derriërele bureau de l'assemblée» don Antonio d'AImeida» se lève et s'écrie : Ce n'est pas le pays, c'est legou* vernement, en ajoutant d'autres paroles que le bruit nous empêche de saisir. Quand l'émotion produite par cet incident s'est calmée, M. le comte de Montalembert reprend son discours.)

Vous remercierez avec moi ce généreux Portugais de sa protestation contre le despotisme irréligieux qui règne dans son pays et

DANS LETAT LIBRE. 109

qui y a remplacé TaDcien esprit catholique. Il a tenu à revendiquer Thonneur de sa patrie.

Nous Ten félicitons et nous Ten remercions tous. (Applaudissements.)

Mes arguments et mes exemples n'en subsistent pas moins. le dis que dans les pays soumis à la contrainte religieuse» le catholicisme a marché de défaite en défaite. En revanche» partout où il lutte, où il triomphe» où il résiste, c'est au nom de la liberté de conscience qu'il marche au combat et qu'il retrouve la vie, et nulle part, à l'heure qu'il est, il ne peut vivre et se défendre qu'à l'abri de ce principe. Oui, qu'on me cite un pays, un seul où l'Eglise n'ait point à invoquer la liberté religieuse, un seul, non-seulement en Europe, mais en Asie et en Amérique ?

Où trouverait-elle un autre abri en France, contre les serres et les entraves surannées d'une législation écrite par tous les anciens despotismes ?

En Angleterre, contre le fanatisme des préjugés nationaux et populaires 7

En Suisse^ contre les oppressions et les spoliations du radicalisme ?

En Italie même» contre les successeurs et les disciples de Machiavel ?

En Grèce» contre les héritiers rétrogrades des animosités et des subtilités byzantines ?

En Turquie» contre les massacreurs du Liban et ces réveils intermittents du vieux fanatisme musulman?

En Suède» contre ces fiers libéraux qui»

par une loi toute récente » viennent de condamner à rilotisme civique et politique leurs compatriotes coupables de professer la foi de leurs pères» et qui obligent de pauvres servantes catholiques à écouter» pendant six mois de suite» les instructions des ministres protestants ^ ?

* En Suède, la loi du 25 octobre 4860, votée

DANS L'ÉTAT LIBRE. lit

En Russie» contre cette monstrueuse et hypocrite tyrannie, à qui Pie IX rappelait naguère, dans sa lettre du S2 avril, les serments énergiques de Catherine II en faveur de la liberté de conscience?

En Chine ou en Cochinchine, où nos missionnaires ont eu besoin de nos flottes, de nos plénipotentiaires pour obtenir la libre prédica-

après d'incroyables résistances du parti Intolérant, a abrogé la peine de l'exil et de la privation de tout héritage , portée contre quiconque quitterait rÊglise de FÉtal, cette peine infâme qui, tout récemment appliquée à six pauvres femmes, avait surpris et indigné l'Europe. Mais cette loi si vantée par certains apologistes du protestantisme suédois, a soigneusement maintenu, non -seulement l'exclusion des non -luthériens de toute fonction publique j militaire ou civile^ comme de la représentation nationale , mais aussi des pénalités odieuses contre les ordres religieux, contre le prosélytisme, etc. En outre, elle crée pour ce qu'elle appelle V apostat, c'est-à-dire pour le protestant qui veut retourner à l'ancienne religion de la Suède ,

tion de la foi chrétienne» mais où ils n'ont, grâce à Dieu, obtenu el réclamé que la liberté? Ainsi donc partout » oui, partout aujourd'hui, comme aux premiers siècles de FÉglise, c'est au nom de la liberté de conscience que le catholicisme descend dans l'arène, qu'il lutte, qu'il résiste, qu'il dure et qu'il triomphe.

robligation de recevoir les instructions et les admonitions du pasteur respectif, puis du consistoire épiscopal et de son délégué, dont la durée n'est pas limitée. C'est ainsi qu'en vertu de cette loi récente, une servante, nommée Joséphine Bahzman, parfaitement convaincue de la foi catholique et décidée à l'embrasser, a dû, pendant envion huit mois, de mai 1861 à février 1 862, se rendre à toute réquisition chez son pasteur protestant pour y entendre toutes sortes de déclamations contre l'Église romaine. (Correspondance de VUnion^ juillet 1863.) J'aime à enregistrer ici le nom de celte pauvre servante qui, comme celle dont il est question dans une des Epttres de saint Paul, mérite d'être connue dans l'Église.

Promenez un regard attentif sur toute l'Europe, sur le monde entier; nulle part le catholicisme ne peut plus invoquer le privilège, l'exclusion des autres cultes; nulle part, si ce n'est dans quelques chétives républiques de l'Amérique espagnole, sans force morale ou matérielle, sans influence quelconque sur le reste du monde, et où les désordres du clergé ne sont surpassés que par la brutalité de ses persécuteurs ; nulle part ailleurs la liberté de l'Église catholique ne peut être réclamée ou garantie à part de la liberté générale des consciences et des cultes.

On m'objectera peut-être le Concordat autrichien, et on aura grand tort. J'honore et j'admire cet acte. J'en félicite les auteurs; j'en remercie le grand Pontife et le noble Empereur qui l'ont conclu. Mais, sauf peut-être deux ou trois dispositionssur la juridiction desévéques qui n'ont pas été exécutées et qui ne léseront jamais, je n'y trouve rien, absolumentrien d'in-

lU L'ÉGLISE LIBRE

compatible avec la liberté des cultes. Et ce qui le prouve, c*est que, de la même main qui a signé le Concordat, l'Empereur et Roi Âposto* lique a signé les édits qui garantissent à tous les protestants de son vaste empire un ensemble de libertés et de garanties publiques absolument semblables à celles de rÉglise catholique, • et comme ils n'en possèdent dans aucun autre pays même protestant^. {Adhésion.) Ce grand fait ou plutôt ce grand principe

* On lit dans le Monde du 4 août 4863 que Tempereur d'Autriche vient de présenter à la Diète de Transylvanie une loi dont le second article est ainsi conçu :

« Art. 2. La religion grecque-unie comme telle, et la religion grecque orientale jouiront de la même position indépendante, sous la réserve de la surveillance supérieure de la couronne, que les autres religions de la Transylvanie. Vexercice des droits politiques est indépendant de toute confession reli-' gieuse. »

DANS L'ÉTAT LIBRE. il5

ne se trouve nulle part mieux formulé que dans le programme politique qui vient d'être dressé dans la question polonaise, au nom de l'Europe civilisée et chrétienne» et proposé par elle à la Russie.

4° Entière bt parfaite liberté de gon-

SGlENGEy abrogation DES ENTRAVES MISES AU CULTE CATHOLIQUE.

Tel est le quatrième de six points proposés àla Russie par les trois puissances en faveur de la malheureuse et catholique Pologne. Ce que la France et rAutrichè, les deux premières puissances catholiques du monde, demandent au schisme persécuteur en Russie, est précisément ce que la civilisation moderne, sainement entendue, demande et accorde dans tous les pays où rayonne son influence. Mais, ne l'ouhlions jamais, les deux termes sont coexistants et inséparables, f^nfiere liberté de conscience d'abord, voilà le principe. Puis abrogation des entraves mises au culte ca-

tholique, voilà la conséquence. {Mouvement d'adhésion.)

Le plus insensé des rêves serait de supposer qu'on pût obtenir, en Pologne ou n'importe où, l'entière liberté des consciences catholiques avec l'asservissement ou simple^ ment la gêne de celles qui ne le sont pas.

Les UDS peuvent soutenir que c'est là un malheur, les autres que c'est un bonheur et un immense progrès. Ni les uns ni les autres ne peuvent nier que ce ne soit un fait.

Serait-ce un si grand malheur? Encore une fois, j'écarte avec soin toutes les discussions théologiques, mais je ne puis rester sourd à la voix de bien grandes et bien respectables autorités, qui me semblent avoir invoqué, dans Tinlérét de la vérité catholique, la liberté religieuse avec un siocère enthousiasme, ou au moins s'y être ralliés avec une résignation expansive. Je n'invoquerai pas les textes anciens et célèbres de Lac-

tance, de Terlullien {Non est religionis cogère religùmem *), de saint Âthanase, de saint Augustin, de saint Hilaire, qui se trouvent

partout et qui devraient être dans totites les mémoires. J'ai par-devers moi des témoignages plus récents et plus topiques. Le grand comte de Maistre a posé le problème sans oser le résoudre, dans ce passage trop peu connu d'une de ses admirables lettres.

Elle est du 13 décembre 1815, et elle roule précisément sur la Belgique et sur la protestation que les évêques de ce temps-là avaient faite contre la loi fondamentale du roi Guillaume. Voici comment il s'exprimait :

* Videte ne et hoc ad irreligiositalis elogium concurrat adimere libertatem religionis et interdicere optionem divinitatis, ut nonliceat mihi colère quem velim, sed cogor colère quem nolim. Nemo se ab invilo coli volet, ne homo quidem. Apologet.^ c. xxiii.— Nous avons ici, comme Ta fort bien remarqué la Revue Chrétienne, le nom avec la chose. On n'a jamais mieux dit depuis.

ut L'ÉGLISE LIBRE

« Dire en général que c'est un malheur «pour un pays catholique de recevoir chez « lui la religion protestante , c'est dire une « vérité si triviale , que ce n'est pas la peine «i de s'en occuper; mais de savoir si, deux « pays professant séparément deux religions, « et se trouvant réunis sous le même sceptre, le « pays catholique doit refuser la tolérance que « l'autre lui demande en offrant la réciprocité^ « c'est un grand et très-grand problème. . . La « raison de douter est que les sectes n'ont « de force contagieuse que dans leurs com- « mencements et durant le paroxysme révo- « lutionnaire , passé lequel elles ne font plus <^ de conquêtes. Le catholicisme , au con- « traire, est toujours conquérant, sans jamais « s'adresser aux passions, et c'est un de ses « caractères les plus dislinctifs et les plus « frappants. Qu'arrivera- t-il si les deux reli- « gions franchissent à la fois leur frontière « commune dans le nouveau royaume î Pour

« une douzaine de misérables que le proies- « tantisme nous prendra dans les Pays-Bas»

« et dont les motifs honteux déshonoreront le « changement, même aux yeux de leurs « ridicules apôtres , cent personnes , peutift être, distinguées par le rang, le caractère « et les vertus , passeront dans notre camp î( en Hollande. Au reste, je ne décide rien '. »

Je remarque en passant que cette lettre est encore aujourd'hui parfaitement applicable à la France et à la Belgique, où il y a en réalité deux pays, deux peuples réunis sous le sceptre de la même loi, les catholiques et les incrédules, et où la tolérance réciproque, entrevue par M. de Maistre, doit et peut seule sufflre pour assurer le maintien du catholicisme.

Un célèbre contemporain du comte de

Lettre à V archevêque de Raguse^ du i 3 décembre

Maistre , Mgr Frayssiûous , le plus illustre des évéques de la Restauration, était déjà plus hardi que lui. It disait à la ehambre des députés : « La liberté que nous voulons pour nous, nous la voulons aussi pour les autres... Il était réservé à TEvangile de proclamer la liberté universelle K » Mgr Clausel de Montais, évêque de Chartres, invoquait, vers la même époque, contre les trop fameuses ordonnances du 1 6 juin 1828 , la Charte et la liberté de conscience.

Dès les premiers temps de Témancipation de votre Belgique , le 13 décembre 1830 , le prince de Méan , archevêque de Malines et chef hiérarchique de l'Eglise en Belgique, écrivait au congrès : « En vous exposant les besoins et les droits des catholiques, je n'en* tends demander pour eux aucun privilège;

< Discours de Mgr Vévêqued'Hermopolis^ ministre des affaires ecclésiastiques et de Vinsti^uction publi* qucj dans la discussion du budget des cultes deiH^L

une parfaite liberté avec toutes ses conséquenceSy tel est l'unique objet de leurs vœux; tel est l'avantage qu'ils veulent partager avec leurs concitoyens. »

Sous le règne de Louis-Philippe » à cette époque si glorieuse pour l'épiscopat et pour les catholiques , les témoignages abondent.

Les plus éloquents et les plus positifs de tous sont dus à la plume de Mgr Parisis, aujourd'hui encore évêque d'Arras. En voici quelques-uns :

<( Seule l'Eglise appelle la liberté de conscience, la liberté pour tous, parce que seule elle n'a rien à en craindre, elle a tout à en espérer *.

<^ L'Eglise n'a besoin ni de protection , ni de privilège , il ne lui faut que la liberté, et c'est ce que la constitution du pays assure à tous les cultes. Pour conclure une alliance

« heB tendances^ 4846, p. 20.

m L'ÉGLISE LIBRE

sérieuse, pour cimenter une paix durable, il suffit donc que le droit divin de Tépiscopat puisse s'exercer sous la garantie du droit so^ cial de la liberté pour tous. C'est ce que nous avons dit cent fois, comme écrivain privé; c'est ce que nous proclamons aujourd'hui comme pasteur *. »

K II est bien vrai, dit-il encore *, que cette action distincte, indépendante et personnelle du pasteur, n'étant pas explicitement reconnue par le pouvoir qui gouverne l'Etat, n'aura souvent ni l'appui matériel, ni même la sanction morale du magistrat civil.

« Il est libre à chacun de voir des inconvénients dans ce défaut de protection, comme il est libre à d'autres d'y trouver des avantagea. Mais ce qui est sûr, c'est que ces moyens tout extérieurs de coaction ne sont pas né-

• Instruction pastorale sur le droit divin dans VÊglise, 1846, p. 20.

• Ideniy p. 57,

DANS L'ÉTAT LIBRE. iî3

oes$aires à la société divine que le Fils de Dieu a fondée. Cette société a la vie en soi; elle n'a besoin au dehors que de la liberté de son expansion pour éclairer, pour vivifier, pour régénérer le monde. »

Dans ce même acte pastoral , il dit expressément à propos de ce qu'il appelle les États placés par leur constitution fondamentale en dehors de l'élément divin :

« Nous ne blâmons en aucune manière ces sortes de constitutions, et nous ne voulons nullement nous en faire ici le juge. Nous pensons même que la liberté absolue civilemefù accordée à tous les cultes offre aujourd'hui plus ^avantages pour la vraie Église qu'une protection qui n'apparaît que comme un odieux privilège *. »

Le même prélat disait encore dans ses Cas de conscience, page 312 :

• Instruction pastorale sur le droit divin dans r Église, \ 846, p. 33.

1S4 l*£glise libre

« Dans les circonstances actuelles, tout bien pesé, nos instiiutians libérales (il parlait de la charte de 1830) sont les meiUeures pour VÉUU el pour T Église j pour la morale et pour la foif pour Tordre public et pour la liberté de chacun. »

Arrive la Révolution de février avec la République de 1848. Elle est saluée en ces termes par Mgr de Salinis, depuis évêque d'Amiens et archevêque d*Aucb :

« L'Eglise et la France, en qui vit et se meut rhumanité, se disent et se répondent les mêmes mots : Liberté, Egalité, Fraternité.

<( Les privilèges qui furent accordés à l'Eglise et dont l'Eglise peut se passer, l'histoire dira qu'elle les acheta souvent bien chèrement au prix d'une dépendance qui entravait plus ou moins sa divine action. Ce que l'on nous promet vaut mieux. La liberté dans le droit commun^ c^est ce qui sied à VEglise. Plus rien d'exceptionnel. ...

« Liberté de œnsciencBy ce cri de TEgUse naissante est devenu le cri de l'humanité.

Cette libertéf VEglise ne lu réclame que dans les termes où elle est posée, à V heure qvHl est, dans la raison humaine.... c'est-à-dire une liberté égale pour tous; rien de particulier pour nous, rien d'exceptionnel contre nous.

« Les conséquences légitimes de ce principe sont : le libre exercice de tous les cultes, forme extérieure de la foi, expansion sociale de la pensée religieuse, si j'ose ainsi parler, développement naturel, par conséquent, de la liberté de conscience....

<( Le peuple ne s'y est pas trompé... il a eu l'instinct de l'alliance naturelle du catholicisme et de la liberté *... »

J'en passe, et des meilleurs, pour arriver à notre illustre contemporain, l'évêque de

* Profession de foi électorale du 5 avril 4848. Bordeaux , imprimerie de Henri Favre, rue Sainte-Catherine, no 439.

ifft, L'ÉGLISE LIBEE

sont là pour nous proarer riropoîssance radicale da système' compressif , de rantîqoe alliance de Fautel et du trône, pour la défense du catholicisme. Nulle part ailleurs, de nos jours, la religion n*a reçu de blessures plus cruelles ; nulle part ses droits ne sont ou n*ont été plus méconnus. Les gouvernements des deux péninsules avaient prétendu y établir un blocus hermétique contre l'esprit moderne ; et nulle part cet esprit n'a fait plus de ravages. Nous qui ne sommes plus jeunes, nous les avons tous connus avant leur chute, ces gouvernements absolutistes et catholiques; nous avons connu le despotisme plus ou moins éclairé, mais essentiellement cléricalf de Ferdinand VII en Espagne, de Ferdinand I*' et II à Naples, de Charles-Albert en Piémont. Qu'en est-il résulté dans leurs royaumes? Un engourdissement universel des âmes et des intelligences chez les honnêtes gens, une colère impuissante chez un petit

nombre de geos zélés ; chez les autres, la passion fanatique du mal. On avait garrotté et étouffé l'esprit public, qui ne s'est réveillé que pour se livrer à l'ennemi. L'orage n'y a trouvé que des cœurs atrophiés par la suppression de la vie politique et incapables de suffire à des circonstances nouvelles. Le faux libéralisme, l'incrédulité, la haine de l'Eglise avaient tout envahi. Sous la croûte superficielle de l'union de l'Eglise et de l'Etat, ou même de la subordination de l'Etat à l'Eglise, la lave révolutionnaire avait creusé son lit et consumait en silence les âmes dont elle avait Hfait sa proie. (Mouvement.) Au premier choc, tout a croulé, tout, et pour ne plus jamais se relever. Ces paradis de l'absolutisme religieux sont devenus le scandale et le désespoir de tous les cœurs catholiques.

Voyez le Portugal : ce peuple où l'Inquisition a régné avec le plus de fureur, et qui même aujourd'hui n'admet pas le principe de

sont là pour nous prouver rimpuissance radicale du système' compressif, de l'antique alliance de l'autel et du trône, pour la défense du catholicisme. Nulle part ailleurs, de nos jours, la religion n'a reçu de blessures plus cruelles ; nulle part ses droits ne sont ou n'ont été plus méconnus. Les gouvernements des deux péninsules avaient prétendu y établir un blocus hermétique contre l'esprit moderne; et nulle part cet esprit n'a fait plus de ravages. Nous qui ne sommes plus jeunes, nous les avons tous connus avant leur chute, ces gouvernements absolutistes et catholiques; nous avons connu le despotisme plus ou moins éclairé, mais essentiellement clérioalf de Ferdinand VII en Espagne, de Ferdinand I" et II à Naples, de Charles-Albert en Piémont. Qu'en est-il résulté dans leurs royaumes? Un engourdissement universel des âmes et des intelligences chez les honnêtes gens, une colère impuissante chez un petit

nombre de gens zélés ; chez les autres, la passion fanatique du mal. On avait garrotté et étouffé l'esprit public, qui ne s*est réveillé que pour se livrer à l'ennemi. L'orage n'y a trouvé que des cœurs atrophiés par la suppression de la vie politique et incapables de suffire à des circonstances nouvelles. Le faux libéralisme, Tincrédulilé, la haine de l'Eglise avaient tout envahi. Sous la croûte superficielle de l'union de l'Eglise et de l'Etat, ou même de la subordination de l'Etat à l'Eglise, la lave révolutionnaire avait creusé son lit et consumait en silence les âmes dont elle avait •fait sa proie. (Mouvement.) Au premier choc, tout a croulé, tout, et pour ne plus jamais se relever. Ces paradis de l'absolutisme religieux sont devenus le scandale et le désespoir de tous les cœurs catholiques.

Voyez le Portugal : ce peuple où l'Inquisition a régné avec le plus de fureur, et qui même aujourd'hui n'admet pas le principe de

pu 9 d'un trait de plume, expulser tous les Jésuites de ses viogl royaumes avec peine de mort contre ceux qui discuteraient cet ordre arbitraire. {Longue et vive adhésion.) Mille fois mieux qu'en France, au xviii'' siècle , quand les parlements» tout en faisant rouer Calas et La Barre, brûlaient par la main du bourreau les mandements des évêques en même temps que les ouvrages de Rousseau, forçaient par arrêt les prêtres orthodoxes à confesser, à communier, à enterrer les chrétiens rebelles à l'Eglise, et se croyaient, de bonne foi, les dignes représentants des rois très-chrétiens, lesquels juraient à leur sacre d'exterminer les hérétiques. (Nouvelle adhésion.)

Je conçois fort bien que l'on regrette l'ordre de choses que je répudie. Tout en réprouvant les supplices et les cruautés infligés au nom de la religion, je ne blâme pas nos pères d'avoir regardé comme nécessaire, dans certains cas, l'emploi de la puissance

DANS LÉTAT LIBRE. 131

, «oactive pour protéger la religion conlre ses ennemis. Je dis seulement que ce système est désormais impossible, et j'ajoute que je ne m'en afflige pas. Au contraire. Les triomphes de la religion, dans les pays où tout est permis contre elle , comme en Franee , en Belgique, en Angleterre, en Amérique, me semblent cent fois plus éclatants et plus consolants que l'empire éphémère et équivoque qu'elle a dû en Espagne et ailleurs à l'emploi de la force. Mais je n'ai ni le droit ni le désir de condamner ceux qui pensent autrement. Je ne mets pas en doute leur orthodoxie : Dieu m'en garde ! Je leur demande toutefois de vouloir bien ne pas contester la mienne. Je les tiens très-volontiers pour mes supérieurs en vertu et en science ; seule-^ ment, tant que je serai mêlé aux affaires de ce monde. J'aurai soin de me mettre à part d'eux comme de gens avec lesquels il n'y a rien à faire par le temps qui court. (Hilarité.)

Je tiendrai également et plus encore à n*êlre pas soupçonné d'une complicité quelconque avec ceux qui n'accepteraient la liberté nouvelle que comme un pis-aller temporaire, et dont ridéal serait le retour du monde effaré sous les ailes d'un César orthodoxe, à qui tout serait permis, excepté de maltraiter le prêtre, exception dont, soit dit à. l'honneur du prêtre, il n'a jamais recueilli le bénéfice. (MouvemenL)

Je suis donc pour la liberté de conscience, dans l'intérêt du catholicisme, sans arrièrepensée comme sans hésitation. J'en accepte franchement toutes les conséquences, toutes celles que la morale publique ne réprouve point et que l'équité commande. Ceci me conduit à une question délicate, mais essentielle. Je l'aborderai sans détour, parce que, dans toutes les discussions de cette nature, j'ai toujours reconnu la nécessité d'aller audevant de cette inquiétude trop naturelle

el souvent très -sincère chez les adversaires de la liberté des catholiques. Peuton aujourd'hui demander la liberté pour la vérité, c'est-à-dire pour soi (car chacun, s'il est de bonne foi, se croit dans le vrai), et la refuser à l'erreur, c'est-à-dire à ceux qui ne pensent pas comme nous ?

Je réponds nettement : Non. Ici, je le sens bien , incedo per ignés. Aussi, je me hâte d'ajouter encore une fois que je n'ai d'autre prétention que celle d'exprimer une opinion individuelle : je m'incline devant tous les textes, tous les canons qu'on voudra me citer. Je n'en contesterai ni n'en discuterai aucun. Mais je ne puis refouler aujourd'hui la conviction qui règne dans ma conscience et dans mon cœur. Je ne puis pas ne pas l'exprimer, après avoir lu, depuis douze ans, ces essais de réhabilitation d'hommes et de choses que personne, dans ma jeunesse, personne, parmi les catholiques, ne songeait à défendre. Je le

déclare donc » j'éprouve une invincible horreur pour tous les supplices et toutes les violences faites à Thumanité , sous prétexte de servir ou de défendre la religion. Les bûchers, allumés par une main catholique, me font autant d'horreur que les échafauds où les protestants ont immolé tant de martyrs.

(Mouvement et applaiidissements.) Le bâillon enfoncé dans la bouche de quiconque parle avec un cœur pur pour prêcher sa foi , je le sens entre mes propres lèvres, et j'en frémis de douleur. (Nouveau mouvement.) Quand J'évoque par la pensée les glorieux martyrs de la liberté des consciences catholiques; ipiand je songe à Thomas Morus et aux au- 4ces victimes du fondateur de l'Eglise angli- .cane, à tous ces pieux Jésuites qui , avec un héroïsme si modeste et si indomptable , ont arrosé de leur sang la cruelle Angleterre; aux Franciscains de Gorcum; aux prêtres innombrables qui ont franchi les marches de la

guillotine ou pourri dans les pontons de Rocfaefort; à la Vendée égorgée, à l'Irlande conquise, confisquée et affamée, à la Pologne agonisante ; je ne veux pas que le bienheureux privilège, que la sainte joie de pouvoir admirer^ invoquer de tels martyrs, soit jamais troublée ou ternie par la nécessité d'approuver ou d'excuser d'autres supplices et d'autres crimes, si enfouis qu'ils soient dans la nuit sanglante du passé. L'inquisiteur espagnol disant à l'hérétique : La vérité ou la mort , m'est aussi odieux que le terroriste français disant à mon grand-père : La liberté , la fraternité ou la mort. {Acclamations.) La conscience humaine a le droit d'exiger qu'on ne lui pose plus jamais ces hideuses alternatives. {Nouveaux applaudissements.)

Nous ne verrons plus, grâce à Dieu, la religion mêlée à de telles horreurs. Mais divers incidents, presque contemporains, nous indiquent assez que nous aurons souvent Focca-

sioD de faire la preuve de noire bonne foi el de noire logique. El» s'il est un domaine plutôt qu^un autre où il soit impossible d'avoir désormais deux poids el deux mesures , c'est à coup sûr dans les questions religieuses.

Si la bonne foi était bannie du monde, disait noire roi Jean, elle devrait se retrouver sur les lèvres d'un roi de France. Messieurs, pour la défense de notre foi, soyons tous des rois de France. (Bravos prolongés.) Que la bonne foi, bannie trop souvent de la polémique des partis et des opinions humaines, se retrouve toujours dans la polémique comme dans la tactique des catholiques. Ne donnons à personne le droit d'élever un doute , un soupçon , sur l'équité , la délicatesse , la stricte loyauté de nos intentions comme de nos procédés. N'ayons pas les apparences de vouloir nous introduire dans la société moderne en arborant ses couleurs, en invoquant ses principes , en réclamant ses garanties , tant

que nous sommes les plus faibles , afin de pouvoir nous retourner, à un jour donné, contre les droits de nos adversaires, sous prétexte que ïert^eur rCa pas de droits. Après, avoir dit en d'aulres temps : « LÉglise ne demande rien de plus que la seule liberté^ la liberté de tout le monde \ » ne nous laissons jamais entraîner à dire, sous Tempire d'une protection illusoire : » LÉglise seule doit être libre ^ » N'imitons jamais ceux qui , en France , sous Louis-Philippe et sous la République , demandaient/a liberté comme en Belgique y et dès qu'ils se sont crus les plus forts ou, ce qui revient au même, les amis du plus fort, n'ont point hésité à dire : « La liberté n'est bonne que pour nous , car la liberté doit être restreinte à mesure que la vérité se fait connaître. Or, nous seuls , nous avons la vérité , et par con*

* Univers de mars I8i8; reproduit dans ce même journal du 13 janvier 4855.

« Univers du 30 mars 4853, du 34 mars 4858, etc.

138 t'ËGLlSE LIBft£

séquent, nous seuls devons avoir la liberté. » Comment ne voit-on pas qu'agir ainsi , parler ainsi , c'est fournir aux ennemis , aux faux libéraux, précisément le prétexte dont ils ont besoin contre nous ? C'est colorer , je dis mieux, c'est autoriser, c'est justifier toutes les exclusions, toutes les oppressions, toutes les iniquités, dont ils ne se feront pas faute pour nous empêcher d'acquérir ou de jouir pleinement et paisiblement de la liberté dont on leur annonce d'avance qu'on les privera dès qu'on sera plus fort qu'eux. (Adhésion.) Ah ! j'en appelle à tous les cœurs honnêtes et loyaux qui m'écoutent, et j*en appelle surtout aux jeunes gens, qui vont sitôt nous remplacer dans la lutte ; je leur demande de réprouver avec moi , dans la polémique catholique, ce qui, dans la vie publique ou privée, serait une déloyauté sans excuse. Laissons le monopole de celte déloyauté aux ennemis et aux persécuteurs de la religion.

aux démocrates césariens on révolutionnaires; laissons-leur le soin de démentir les principes qu'ils ont élaborés, de déchirer les pactes qu'ils ont signés , de changer d'enseignes et de principes au gré de la force et de la fortune , de proscrire tout ce qui les gêne, tout ce qui n'entre pas dans le moule étroit de leur tyrannique orthodoxie. ( Nouvelle adhésion.) Et nous, répétons ces immortelles paroles de notre grand et cher Lacordaire :

« Quiconque excepte un seul homme dans la réclamation du droit ; quiconque consent à la servitude d'un seul homme , blanc ou noir , ne fût-ce même que par un cheveu de sa tête injustement lié, celui-là n'est pas un homme sincère , et ne mérite pas de combattre pour la cause sacrée du genre humain. La con-

science publique repousse toujours l'homme qui demande une liberté exclusive ou même insouciante du droit d'autrui ; car la liberté exclusive n'est qu'un privilège , et la liberté

Page 1