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Jorga, op. cit., II, p

LES VIEILLES NATIONALITÉS DANUBIlilNNES 55

en Bohême, luttait pour ne point mourir. Le germanisme, en face de lui, faisait parade de force et parade de foi : il se flattait d'avoir vaincu Jean Huss, et s'appuyait sur cette histoire pour inculper d'hérésie le patriotisme bohème. Mais par d'émouvantes fondations, le patriotisme bohème appelait Dieu à la rescousse : il y eut à la cathédrale de Saint-Vit, à Prague, à partir de 1680, deux prêtres officiellement chargés d'implorer de Dieu « le maintien du peuple tchèque ; » et pour que leurs prières fussent ferventes et sûres, ces prêtres devaient être des Tchèques, ou bien des Polonais, ou bien des Croates, ou bien des Slovaques. Ainsi l'avait décidé le bon chanoine Péchina de Tchéchorad, dont la générosité testamentaire avait créé leurs deux prébendes.

C'était un grand savant en histoire morave que ce chanoine, qui vaillamment écrivait, au milieu du dix-septième siècle : « Nous

autresBohêmes, Moraves, Polonais, Croates, Russes, Vendes et autres frères du même sang, nous avouons tous unanimement pour notrecommune origine l'illustre race slave. » Vers la même date, un autre piètre prophétisait : « L'heure de joie luira après l'heure de tristesse, et la langue tchèque reconquerra la place qui lui appartient. » Celui-là était un Jésuite, il s'appelait Bohuslas Balbin. La censure l'espionnait, s'interposait entre ses manuscrits et l'imprimeur. Il regardait le germanisme s'infiltrer en Bohême :

Aucun peuple, notait-il, n'émigre en aussi grand nombre que les Allemands ; ils arrivent en bandes, et il paraîtrait naturel qu'ils apprissent notre langue. Pas du tout, ils prétendent nous imposer la leur, ils sont coutumiers du fait. Leurs chances desuccès seraient nulles, sans lacomplicité imprévue de beaucoup de Tchèques, qui les favorisent par ambition, par cupidité ou par vanité et sottise, oubliant la parole de Tacite, que c'est une part de la liberté d'être gouverné par les siens.

Vous trouvez résumées, dans ces lignes fiévreuses, toute l'histoire de la germanisation de la Bohême, telle qu'elle se prolongea pendant deux siècles après Balbin, et jusque sous François-Joseph. A ses oreilles, un de ces enragés Allemands clamait que, si l'on pouvait réunir tous les anciens Tchèques dans un sac, il faudrait les noyer. «Quels admirables pasteurs de peuples vous êtes ! ripostait le jésuite. Quel compte n'avezvous pas à rendre à la patrie et au roi ? Des villes, vous avez fait des bourgs; des bourgs, des hameaux ; et des villages, un amas de huttes ruinées, où végètent dans la misère des paysans à moitié nus et mourants de faim. » Et son âme se rassérénait en écrivant une apologie de la langue slave, « la seule, en dehors des langues sacrées, qu'emploie le prêtre à l'autel ».

A côté des Jésuites qui traquaient comme porteurs d'hérésie les livres tchèques du

seizième siècle, d'autres Jésuites répandaient par milliers des livres catholiques écrits en tchèque, et préparaient des traductions tchèques des Livres Saints. « Pour nos voisins et même pour beaucoup de nos compatriotes, insistait le prêtre Betskowsky, nous sommes du sel dans les yeux et une épine éternelle dans le cœur ; mais j'ai confiance dans les saints patrons, qui si souvent sont venus au secours des Tchèques contre leurs ennemis; » et lorsque, en 1725, ce prêtre mourut, il laissait une œuvre historique dans laquelle le dix-huitième siècle tchèque put se familiariser avec le passé national*. Avant que le siècle n'expirât, un autre prêtre, Dobrowsky, ouvrait aux Tchèques d'autres perspectives, non plus dans le temps, mais dans l'espace, en nouant avec les frères slaves de Russie des rapports scien-

1. Nous (levons beaucoup à l'ouvrvi^e de M. Erucst Deais : La Bohème depuis la Montagne blanche, I, p. 341-316.

lifiques d'où sorlil la philologie slave *.

Que tous les Slaves se connussent et qu'ils se reconnussent, et que peut-être, même, ils ne formassent qu'un peuple, et que ce peuple n'eût plus qu'une seule foi, celle de Rome, voilà la pensée qui, dès le xv« siècle, au concile de Constance, portait le prêtre ragusain Stoïkovitch à tempêter contre les Hussites, afin qu'ils se laissassent réintégrer dans le giron de l'Eglise : « Je suis, de langue et de race, votre compatriote, conterraneus veste/'y leur criait-il ; c'est pourquoi je désire que vous reveniez à la mère Église 2. » Et celte même pensée d'une vaste fraternité slave^ renouée sous les auspices de Rome, obsédait, au milieu du xvu' siècle, l'imagination laborieuse et tourmentée d'un prêtre croate résidant à Rome,

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