‹ l'eglise merovingienne et l'etat pontificalChapitre 109 sur 222 · Fred. Conti. exx: et exx · texte numérisé non relu

Fred. Conti. exx: et exx

militaire, qui acceptaient l'expédition en Italie. Ceux qui la repoussaient, étaient les hommes d’ordre, les éléments les plus sages et les plus pieux. Il n’y aurait là qu’une hypothèse de peu de valeur, si elle n’était pas confirmée par les faits. L'opposition avait un chef, dans la personne de Carloman, partisan déterminé de la réforme de saint Boniface, et qui était revenu d'Italie.

La plupart des documents relatent ce voyage, et ils l’attribuent encore à l’année 7531,ce qui prouve qu’il a fait une assez grande impression, et qu’il a suivi de près celui du pape. Le frère du roi arriva donc en janvier, et au plus tard en février, accompagné de plusieurs religieux de son monastère?. Cette. démarche a singulièrement embarrassé les chroniqueurs francs, qui n'ont pas pu en dissimuler le caractèreë,

Les Annales de Lorsck, qui représentent l’histoire officielle, avouent qu'il est venu pour faire échec à la réclamation du pape. Mais elles s’empressent d’ajouter qu’il n’a agi de la sorte que par l’ordre de son abbé, On sait, en effet, que le monastère du Mont-

1. Dans le style de mars, comme dans le style de Pâques. les premiers mois de notre année sont les derniers de la précédente. Voir le chapitre IX, 11.

2. On connaît ce détail, d’ailleurs sans importance, par la lettre n° 11 d’Etienne II (Mon. car., p. 67, mars-avril 757) qui transmet une réclamation de l'abbé du Mont Cassin demandant que ces moines lui soient renvoyés.

3. Les Annales Laurissenses minores qui dépendent du Liber pontificalis, disent cependant qu'il était venu tout simplement pour voir son frère.

4. Ann. Laur. DCCLIII... Similiter et Karlomannus per iussionem

abbatis sui, in Franciam venit, quasi ad conturbandam petitionem æpostolicam.

De

Cassin était en territoire lombard, dans le duché de Bénévent, et qu’il comptait parmi ses moines l’ancien roi Ratchis, frère aîné et prédécesseur d’Astolf. Eginhard qui a révisé ces annales trente ans plus tard, a insisté sur ce point en disant que Carloman semble bien n’avoir accompli cette mission que contraint et forcé. Il explique, en effet, qu’en sa qualité de religieux, il était tenu d’obéir à son abbé, et que ce dernier n’osait pas lui-même résister aux injonctions du roi des Lombardst,

Les autres témoignages et la nature des mesures prises ne permettent pas d'admettre ces commehtaires. M. Hubert pense que Carloman fut aussitôt arrêté à la frontière et enfermé dans un monastère. C'est, à mon avis, aller beaucoup trop loin, et surtout beaucoup trop vite. Les documents disent autre chose que cela, bien que, cependant, ils soient non moins significatifs quant aux dispositions personnelles de Carloman. Le Liber pontificalis déplore la méchanceté du roi des Lombards qui l’avait endoctriné de conseils diaboliques. Mais il est obligé d’ajouter qu’il avait réussi à le persuader, diabolicis eum suarionibus suadens. Ainsi, le biographe d’Etienne IT ne fait pas intervenir l’obéissance monastique. Carloman était totalement gagné à l'influence

1. Einhardi, Annales, DCCLIII... Venit et Karlomannus.…. iussu abbatis sui. ; invitus tamen hoe fecisse putatur, quia nec ilie abbatis sui iussa contempsisse... nec abbas ille preacceptis regis Langobardorum qui ei hoc imperaverat audebat resistere. — Il ne faut pas confondre la révision des Annales de Lorsch commencée en 788 et qui a donné naissance aux Annales d'Eginhard, avec la Vita Caroli écrite avec plus de liberté en 820, après la mort de l’empereur.

lombarde, et même il s’acquittait de sa mission avec un zèle et une ardeur extraordinaires, nilebalur omnino el vehemenlier decerlebaf, Ces mots semblent faire allusion à une active propagande extérieure qui correspond à ce que rapporte Eginhard.

Qu'on se réfère, en effet, au texte cité plus haut, il convient beaucoup moins à une discussion ordonnée, ce qui d’ailleurs n’était pas dans les usages de l’époque, qu’à des déclarations faites bruyamment dans des réunions particulières ou par petits groupes, et qui visaient le cas où le roi, ayant réuni l’armée, voudrait marcher contre les Lombards. Des personnages très importants, conseillers habituels du roi, auxquels il faut ajouter Carloman, disaient qu'ils ne le suivraient pas, et qu’ils rentreraient chez eux. Le pouvoir royal était absolu, dira-t-on, le souverain décidait seul de la paix ou de la guerre, et telle est la thèse de Fustel de Coulanges. Mais déjà à cette époque, il était singulièrement battu en brèche par la fidélité. Il y avait une grosse amende de 69 sous d’or pour qui ne répondait pas au ban du roi. On pouvait sans doute l’infliger aux réfractaires individuels, mais elle était inapplicable quand ils se rencontraient en grande masse, sous la protection de leurs seigneurs. Je doute fort qu’à cette époque, les contingents du duc d'Aquitaine aient toujours été au complet.

1. Lib. pont., p. 448. — Interca Nefandissimus Aistuefus Carolomannum.. À Monasterio beati Benedicti... in quo degebat, diabolius eum suasionibus suadens, Franciam provinciam direxit…. Dumque illue coniunxisset nitebatur omnino et vehementer decertabat sanctae Dei ecclesiae causas subvertere.… Sed propitiante Domino minime valuit sui germani.. in hoc firmissimum cor iuclinare.

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De même, le contrat de ridélité ne deviendra révocable qu’au siècle suivant, mais dès lors, les vassaux indociles pouvaient opposer la force d’inertie, et, s'ils étaient en nombre, il n’y avait pas de sanction pratique, il fallait que le roi parte en guerre pour dévaster leur pays, et les amener à composition. Ici d’ailleurs, Eginhard n’a pas dit que les opposants voulaient faire une révolution, les mots regem deserturos signifient seulement qu’ils laisseraient le roi partir sans eux, et le texte ajoute qu'ils rentreraient chez eux, domum que rediluros. Ainsi donc, tout n’était pas fini après l’assemblée de Quierzy, et Carloman, qui connaissait le droit public de l’époque, montre par son attitude qu’il croyait possible de lui faire échec.

C'est d’ailleurs aussitôt après avoir rapporté l’assemblée de Quierzy que le Liber pontificalis commence à parler de Carloman. Il est bien vrai qu'il ne faut pas attacher trop d'importance à l’ordre de cette narration qui compte de si nombreuses transpositions. Nous en avons déjà rencontré plusieurs, et ici, même, ce qui suit semble se rapporter à une époque antérieure. Il est dit, en effet, qu’il ne parvint pas à incliner le cœur de son frère, minime valuil sui germani in hoc firmissimum cor inclinare. Il s’agit donc de démarches personnelles auprès de Pépin, et qui ont dû être tentées en temps utile, quand le roi était encore hésitant. On peut donc admettre que tout ce qui est dit dans ce passage est à cheval sur l’assemblée de Quierzy. 11 est vraisem-

blable que les deux frères ont eu au moins une entrevue, et que, contrairement à ce qu’avance M. Hubert, Carloman, put venir tout d’abord jusqu’à la cour.

Pépin n'avait aucun motif d’hostilité contre son frère. Il lui devait au contraire une très vive reconnaissance, Car C’est son désintéressement qui lui avait permis d’arriver au trône, et la suite montrera qu’en effet, il lui gardait de l'affection. Bien plus, tant qu’il négociait amicalement avec Astolf — et rien ne prouve que Carloman n’a pas lui-même contribué à ses dispositions pacifiques — il n'avait aucune raison de l’écarter. N’était-il pas un intermédiaire et un conciliateur tout désigné. Il eût été très maladroit de l’éconduire, Pépin devait logiquement lui faire bon accueil. Cette conjecture s’appuie sur l’époque du voyage de l’ancien duc, son arrivée est antérieure certainement à la maladie du pape.

Il en fut autrement dans la suite, quand des positions nettement tranchées furent prises de part et d’autre, en sens opposé. Le roi s’étant décidé à faire la guerre, il lui fallait maintenant à tout prix, et sous peine d’un grave échec moral, entraîner la nation après lui. Ce qui se passa est caractéristique, et révèle des libertés politiques qu'on ne soupconnerait pas à cette époque. Il n’aurait pas été possible d'empêcher un simple particulier de manifester librement ses idées, ce que dit Eginhard du reste est formel, libera voce proclamabant. Mais il s’agissait d’un moine, et cette circonstance offrit

le moyen de se débarrasser d’un contradicteur aussi gênant, grâce au concours de l'autorité ecclésiastique. On se souvint, ajoute un'peu ironiquement le Liber pontiricalist qu’il avait fait profession de se donner à Dieu et de mener la vie monastique, le roi et le pape tinrent conseil, et ils décidèrent, d’un commun accord, de le faire entrer dans un monastère de France, concilio inilo, iuxia quod.… Deo se voverat…, in monasterio eum illuc Franciam collocaverunt. On sait ce que signifie cette formule et les Annales de Murbach disent brutalement qu'il fut enfermé qui ei delentus est. Elles ajoutent qu’on coupa les cheveux de ses fils, ef filit eius tonsi?. Les diplômes d’Astolf nous apprennent que le roi des Lombards s'attendait à être attaqué au. mois de juillet, l’opposition a certainement retardé la guerre. Est-il possible de supputer quel délai dut s’écouler à partir du mois de mai, car tous les faits que nous venons de voir impliquaient une succession qui prend du temps. Depuis Ponthion, le pape, malgré toute l’énergie de ses démarches, a mis quatre mois pour obtenir l’adhésion officielle du gouvernement à une intervention armée. Il faudra logiquement beaucoup plus de temps pour persuader la nation elle-même qui partageait dans son ensemble les sentiments pacifiques du roi.

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