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CHAPITRE X LE SACRE

Les amis de Carloman étaient ceux qui avaient soutenu la réforme de Boniface, et qui regrettaient toujours qu’elle ait échoué; ils formaient la partie la plus fervente de la nation. Pour les gagner, il convenait de faire ressortir le caractère religieux des événements. Ne signifiaient-ils pas une alliance intime entre la jeune royauté et le Saint-Siège. De là, sans doute, vint la pensée de célébrer très solennellement le sacre du roi, dans l’église du monastère de saint Denys, où le pape avait reçu l’hospitalité, et cela, sur un autel consacré tout exprès aux apôtres Pierre et Paul.

À la vérité, le roi avait déjà été sacré à Soissons, et une telle cérémonie ne doit pas être réitérée. Ce renouvellement était donc illogique, mais il n'y avait pas de précédents, puisque les rois mérovingiens n'étaient pas sacrés. En tout cas, on ne s’arrêta pas à l’objection, et nous verrons que le second sacre n’a pas été identique au premier. La consécration de l’autel se rattache à la vision que le pape a eue en songe lors de sa maladie, et à sa guérison, qui a joué un si grand rôle dans l’acte de Quierzy.

Que l’on veuille bien réfléchir à toutes ces circonstances, et entrer, s’il est possible, dans l'esprit des contemporains. Par ordre du saint martyr Denys,

qui est déjà un peu le patron de la France, et en particulier de la famille royale, on a construit un autel dans son église, et devant son tombeau, où il repose en son propre corps. Cet autel sera consacré aux Apôtres Pierre et Paul, qui sont eux-mêmes les patrons de l'Eglise Romaine. À Rome, on ne connaît guère que saint Pierre, mais en France, saint Paul lui est associé. Tous les deux ensemble seront donc titulaires du nouvel autel, c’est une concession du Saint-Siège, pour combiner les traditions des deux pays, et signifier leur union. C'est sur cet autel spécialement consacré, que sera célébré aussitôt le sacre du roi. Et, de retour à Rome, Etienne II entreprendra lui-même, de construire dans sa maison de famille, une église dédiée à saint Denys. Tous ces symboles de la liturgie, dont nous avons aujourd’hui perdu le sens, parlaient un langage fort clair aux hommes du vire siècle. Cest un grossier anachronisme que de n’en pas tenir compte, comme le voudraient certains critiques.

Les cérémonies de ce genre se faisaient toujours le dimanche, et autant que possible dans la belle saison, c'était précisément le cas du 28 juillet 754, qui tombe un dimanche. L’onction sainte fut donnée non seulement au roi, mais à la reine Berthe et aux deux jeunes princes, Charles et Carloman, alors âgés de douze et de trois ans. Le pape prononca ensuite une allocution, qui nous a été conservée par la seconde partie de la Revelalio, où on trouve un véritable procès-verbal, œuvre d’un témoin bien

informé, qui ne peut être que l’abbé Fulradt Je cite pour plus de précision le latin.

.… atque Francorum proceres apostolica benedictione sanctificans, auctoritate beati Petri... sibi... tradita obligavit et obtestatus est ut, numquam de altera stirpe per succedentium temporum curricula, ipsi vel quique ex eorum progerie orti, regem super se presumant aliquo modo constituere nisi de corum . propagine, quos et divina providentia ad sanctissimam apostolicam sedem tuendam eligere et per eum videlicet vicarium Sancti Petri, immo Domini nostri Jhesu Christi, in potestatem regiam dignata est sublimare et unctione sacratissima consecrare,

Ce texte nous apprend plusieurs choses. On a prétendu que le sacre faisait du roi carolingien une sorte de pontife laïque, ce qui lui conférait un certain pouvoir sur les choses ecclésiastiques. Le document que nous avons ici, dit autre chose. La mission du roi, en tant qu’elle dérive du sacre, consiste simplement à défendre l'Eglise Romaine. C’est à cette fin parfaitement définie, que la famille de Pépin a été l’objet d’une élection spéciale de la Providence, qui l’a élevée à la dignité royale. Et l’onction sainte est le signe de cette faveur. Telle est du moins l’opi-

1. La première partie de la Revelaïio qui raconte la vision du pape, est tout à fait contemporaine, de 754 par conséquent. Elle est émaillée d’invectives contre les Lombards, et: elle appelle Pépin le fidèle desaint Pierre, ce qui dénote la plume d’un homme de la suite d’Etienne II. I] s’agit certainement du fameux Christophore qui rédigea la Vila Slephani dans le Liber pontificalis, et à qui on creva les yeux sous Etienne III. La seconde partie porte la marque du monastère de saint Denys,et elle est à date certaine entre 761- 767. Voir sur tout cela le chapitre IX, x, page 399,

nion d’Etienne Il, qui vaut bien tout autre commentaire. Cela simplifie singulièrement les prérogatives qu'on voudrait attribuer au roi. L’intention du premier consécrateur a été de ne lui conférer aucun pouvoir ecclésiastique, mais seulement la charge de défendre le Siège Apostolique, c’est-àdire l'Etat Pontifical en Italie. Tout cela porte la marque de l’époque, mais le roi ne retirera-t-il pas lui-même quelque avantage de son sacre?

Fustel de Coulanges a constaté, et avec raison, que la monarchie franque était héréditaire au vie et même encore au vire siècle, mais qu’elle devint élective à la fin du 1xe siècle. Nous sommes ici dans la période intermédiaire où se fait la transition. Le développement de la fidélité, qui a porté Pépin au pouvoir, a diminué d’autant l’hérédité, sans pourtant en éteindre le principe, et surtout, le souvenir. A l’époque où nous sommes, on peut dire que la monarchie est à la fois élective et héréditaire. Elle n’est pas élective comme le sera le Saint-Empire en vertu d’une constitution déterminée. Elle est encore moins héréditaire, et on est fort éloigné de la formule « Le roi est mort, vive le roi ». À chaque changement de règne, la nation représentée par ses principaux chefs, les proceres ou les optimales a son mot à dire pour l’acceptation du nouveau maître. On peut conclure que la monarchie était en réalité élective, mais que les rois auraient voulu la rendre héréditaire.

La situation était la même un peu partout. Les souverains employaient diverses industries pour

ménager l’avenir de leurs enfants, et en général, ils effectuent la transmission du pouvoir de leur vivant. Constantin V associa à l'empire son fils Léon dès l’âge de un an. L'opération ne réussissait pas toujours. C’est ainsi que Luitprand qui n'avait pas de fils s'était associé son neveu Hilprand, on l’y avait même obligé lorsqu'il tomba gravement malade. Quand il mourut dix ans après, on ne voulut pas de Hilprand et on prit Ratchis. Le sacre constitua une fiction, ou mieux encore un symbole de la transmission future du pouvoir. Charlemagne fit sacrer ses fils Pépin et Louis à l’âge de 4 ans et de 3 ans. Il est vrai qu’il les établit aussitôt, roi d'Italie et roi d'Aquitaine. Il est probable que Pépin fit un raisonnement du même genre et c’est lui qui créa le précédent. Il avait seul été sacré à Soissons, il fit sacrer à Saint-Denys, la reine Berthe et ses deux fils. :

Le pape affirme positivement que la monarchie est élective, mais il demande avec instance aux grands du royaume de choisir toujours le roi dans la descendance de Pépin. C’est une simple prière qu'il leur adresse, bien qu’il dise qu’il y a pour eux un réel devoir de conscience, obligavil et oblestatus est. Ce langage est très modéré et. d’une parfaite correction doctrinale, Le pontife romain ne prétend en aucune façon, intervenir dans la politique intérieure du royaume.

Quelques années après, en 767, un copiste moine de l’abbaye de Saint-Denys, ayant eu l’heureuse

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