LE DÉDAIN DE LA CHRONOLOGIE ; LE CODEX CAROLINUS
J’ai dû me borner, jusqu'ici, à de très brèves indications sur les documents dont je me suis servi. Ils sont cependant très inégaux, et de trois catégories différentes. Les uns sont universellement acceptés et méritent de l'être; certains ont été surfaits; d’autres enfin sont sous-estimés, parmi lesquels la Revelatio Stephani et le Faniuzzi. Ce dernier occupe une place à part, à cause de son importance exceptionnelle, et parce qu’il n’est vraiment connu que depuis peu. Pour ces raisons il est nécessaire de procéder a un inventaire général, avec une critique appropriée à chacune des pièces. Ce travail que je vais seulement aborder, sert de base au récit qu’on vient de voir, et il aurait dû logiquement être placé avant.
Je l’ai rejeté à la fin parce qu’il est un peu long, pour ne pas rebuter tout d’abord le lecteur, par une série de dissertations purement techniques, Il intéressera surtout les spécialistes.
Je voudrais, néanmoins, qu’il ne soit pas indifférent au grand public, car pour comprendre une époque, avant même de la juger, il faut entrer dans la mentalité de ceux qui l’ont vécue. Il est particulièrement dangereux d'interpréter avec nos idées modernes, les écrits que les contemporains nous ont laissés; seul trait d'union que nous ayons avec eux, On risquerait d’y trouver autre chose que ce qu’ils y ont mis. C’est pourquoi, je donnerai des explications plus détaillées qu’il ne serait nécessaire pour les professionnels, habitués à manier les documents de cette époque. L'un de ses caractères les plus curieux, qu’il importe de bien connaître, et que nous ne soupçonnerions jamais, est le dédain de la chronologie, qui fait l’objet de ce premier chapitre et qui se trouve illustré immédiatement par le Codex Carolinus.
À cette négligence envers les dates, se rattache l'extrême liberté des hagiographes, à qui nous reprochons d’avoir falsifié l’histoire, Leur but était de composer une lecture édifiante, et ils ne craignaient pas d'ajouter des détails de pure fantaisie, qu’on prit plus tard pour des réalités. Le plus curieux est que cette manie de l’histoire à peu près, s’infiltra dans un domaine qui aurait dû lui être interdit. On en vint à insérer dans les traités des clauses qu'on
n'avait pas l'intention d’observer, de simples réflexions étrangères même à leur objet. Ainsi, l’aboutissement de ces tendances sera l’Incohérence de la Diplomatique dont traitera le dernier chapitre de ces appendices.
Duchesne assure que les documents relatifs au voyage d’Etienne IT sont peu nombreux, il ne voit guère que ia Vila Siephani dans le Liber pontificalis et la Continuation de Frédegaire', C’est une erreur initiale qui en amènera d’autres. Les documents sont au contraire assez nombreux, mais ils sont en général très imparfaits, et la Vila Slephani ne fait pas exception. Pour les employer utilement, il faut considérer l’ensemble, On ne doit pas surtout, s’attacher à quelques-uns seulement, regardés comme infaillibles, et rejeter en bloc tous les autres. C’est un peu ce qu’a fait Duchesne. Il faut au contraire les prendre tous, et les interpréter comme il convient. Si donc, nous trouvons quelque défaut, même très choquant pour nos habitudes modernes de précision, il ne faut pas se hâter de conclure que toute la pièce est à rejeter. C’est là, du reste, une règle de critique bien établie aujourd’hui.
Chose curieuse, ce dédain si étrange de la chronologie, dont on va voir plusieurs exemples, coïncide avec un réveil très marqué de la culture littéraire et même scientifique. On saït, en effet, que la renaissance carolingienne a commencé près de cinquante ans avant le règne de Charlemagne. Dès