L’EXPOSÉ HISTORIQUE
Nous savons déjà que certains critiques ont essayé, sans y réussir, de voir dans le Fontuzzi, une rédaction artificielle, composée au moyen d’autres documents.
il ne faut mentionner que pour mémoire, une opinion qui a été cependant soutenue par Oelsner et par Funk, elle a été combattue par Martens et Weiïland, puis définitivement abandonnée depuis M. Hubert! La Chronographie de Theophane, ouvrage de seconde main, composé en 815, et très mal informé sur les affaires d'Italie, a confondu le voyage d’Etienne IT avec la démarche infructueuse tentée par Grégoire III auprès de Charles Martel. Il est possible qu’elle ait inspiré l’erreur du copiste qui a mis Gregorio au lieu de Siephano, son rôle probablement se borne à cela. On doit donc chercher ailleurs, s’il y a lieu, les sources du Fantuzzi.
Oelsner et Martens ont pensé que l’auteur s’est servi de la Vila Slephani, mais ils ne sont pas d'accord sur les emprunts qu’il lui auraït faits. Oelsner en a
1. Op. cit. Oelsner (1871), p. 499; Funk (1881) p. 628; Martens (1881) p. 300;jWeiland}(1882) p. 383; Hubert (1899) p. 259, n 2.
relevé six, et Martens seulement quatre. En outre, l’un de ces quatre n’est pas au nombre de ceux d’Oelsner, de sorte qu’il n’y en a que trois qui soient communs aux deux critiques. Ce simple classement fait pressentir que les rapprochements sont incertains. Voici d’ailleurs les textes dont il s’agit, répartis en trois catégories.
19 Emprunis signalés par Uelsner
el reyelés par Martens
Vila Siephan
I. Nitebatur supra scriptus malignus Langobordorum rex a praedicto itinereeum deviare(p.447)
IL [Pippinus] direxii suos missos Aistulphonequissimo Langobordorum regi propter pacis foedera. .atque bis et tertio..
eum deprecatus est et
plura ei pollicitus est munera ut tantum modo pacifice propria restitueret propriis (p. 449).
IL Siureiurando eundem beatissimun papam satisfecit.. et ut illi placitum fuerit exarchatum Ravennæ et reipublice seu loca reddere modis omnibus (p. 448).
Fantuzzi
ilineri [tamen] :illius post nostras preces malignaniter obviare voluit (n°6):
Bis enim legatos super eius facto Langobardorum regi direxæimus deposcentes pacem... Interea misimus quod muneribus illi satifacere voluissemus in tantum ut viginti septem millia solidos in argento et duodecim millia in auro.…. recipere a nobis dignaretur (n° 9).
…pollicemur et spondimus.. quod.. omnes civitates atque ducata scu castra insimul cum exarchatu Ravennatum necnon etomnia,quæ pridem tuæ... subsistebant
EAN
ditioni... concedimus sub huiuscemodiiureiurando..
20 Emprunt non relevé par Oelsner et proposé | par Martens
IV. Pippinus vero iamfatus rex cum admonitione gratia et oratione ipsius venerabilis pontificis absolutus, in loco, qui Carisiaeus appellatur pergens ibique congregans cunctos proceres regiæ suæ potestatis et eos tanti patris sancta am-
monitione imbunes, slatuit
cum eis, que semel Christo favente una cum eodem beatissimo papa decreverat perficere (p. 448).
His et ceteris exortati precepimus ut ex regnis nobis a Domino subditis episcopi et abbates et duces et grafiones dominica octavis pasche nostre adessent presentie, cum quibus de talibus inire debuissemus consilium, Cumque iussum nostrum fuisset impletum et omnes eodem die coram nobis astarent, séaluimus cum consensu et clamore omnium, ut tertio Kal. Maiorum in Christi nomine hostiliter Langobardiam adissemus (n° 12).
30 Empruntis signalés à la fois par Oelsner et par Mariens
V. cum nimia celeritate Deo praevio (Stephanus) ad Francorum coniunxit clusas.. (Pippinus) cum magna humililale terra prostratus, una cum sua coniuge, filiis et opltmatibus, eundem sanctis-
A Roma usque ad regnum nostrum accelerans a filiis nostris et a nobis cum omni humililate seu devotione libentissime susceptus est (n° 7).
simum papam suscepit (p. 447).
VI. Sed quia tempus inminebat hyemalis eundem sanctissimum papam.. in Parisio apud venerabilem monasterium beati Dionisii ad exhibernandum pergere rogavit (Pippinus) (p. 448).
VII. Et beatissimus papa præœ nimio labore itineris atque temporis inœæqualitate fortiter infirmavit ut etiam omnes..
eum desperarent. Sed Domini Dei nostri ineffabilis elementia, qui etiam non deseret spe-
Qui totum hyemale lempus nobiscum in Francia moratus ‘est (n° 8).
Inter hec iam fatus dominus et benignissimus papa adeo eger effectus est, ut fere omnes de vita illius carnaliter diffideremus. Sed superna largiente gratia, dum omnes desperati pene astaremus in ictu oculi plenissime
nimiumque mire Conva-
rantes in se... subito alio I Juit (n° 11).
die sanus repertus est (p. 448,
Les textes placés en regard disent assurément les mêmes choses mais en termes différents, et cela ne permet pas d'y reconnaître une dépendance directe, ni dans un sens, ni dans l’autre. Les auteurs de cette époque ne manquaient pas, quand ils consultaient un: document, d’en reproduire la forme même. Ils ne prenaient pas la peine comme nous le faisons aujourd’hui, d’en remanier la rédaction, ils copiaient toujours des membres de phrase tout entiers, parfois même de longs extraits sans aucun changement. Ici rien de pareil. Les passages qui se
correspondent n’ont pas, en général, tout à fait la même longueur, j'ai souligné tous les mots qui méritent de retenir l'attention, ils sont très peu nombreux et jamais il n’y en a plus de deux qui soient semblables; mais il arrive alors précisément que toujours le contexte présente des différences qui excluent toute possibilité de dépendance directe.
Au n° 1, nous trouvons les mots malignus…. ilinere, et d’autre part itineri.. malignanier. Les deux phrases ont d’ailleurs des tournures très différentes.
Le n° II semble présenter quelques apparences d’analogie : direxit Langobardorum regi et Langobardorum regi direximus. Mais il ne faut vraiment pas trop insister sur les mots Langobordorum regi, qui n’ont pas de synonymes, et il ne reste que le verbe direxit qui dans le premier cas a pour complément missos et dans le second legalos. Le contexte d’ailleurs est très différent et le Fantuzzi est beaucoup plus précis que la Vila Slephani puisqu'il donne le montant exact en or et en argent de la somme offerte, Il serait logique d'admettre que c’est la Vita Stephani qui a résumé le Fantuzzi ou du moins la source dont il dérive, c’est-à-dire le Quierzy.
Le seul point de contact dans ce n° III est le mot iureiurando placé au commencement dans un cas, et à la fin dans l’autre.
Au n° IV il y a en commun les deux mots staluit cum, Mais le complément de la conjonction est très différent, slaluit cum eis, et slaluil cum consensu et clamore omnium.
Jusqu'ici nous n'avons eu atfaire qu'aux rappro-
chements controversés entre Oelsner et Martens, les trois suivants sur lesquels ils sont d’accord, ne sont pas plus concluants,
Nous lisons au n° V, cum humilitale.. suscepil, et cum... humilitale... susceplus est. Voilà donc trois mots semblables. Mais si nous complétons nous trouvons dans le premier cas, cum magna humilitate terra prostratus, et dans le second, cum omni humilitate seu devotione libentissime susceptus est. Il faut convenir que le plagiaire aurait très habilement corrigé son modèle, pour en retirer ce qu'il avait d’un peu brutal, presque offensant, pour la dignité royale, {erra prostralus, et le remplacer par une expression flatteuse, libentissime. L'auteur du Fantuzzi était certainement de l'entourage du pape, puisqu'il cherche à étendre ses droits, une telle délicatesse est tout à fait étrangère aux usages de l’époque. Là encore il faudrait plutôt admettre le processus inverse, et chercher une dépendance indirecte du côté de la Vita Stephani.
Le n° VI offre deux mots à peu près identiques empus hyemalis et hyemale lempus.
Enfin les deux textes en présence au n° VII, racontent la maladie du pape d’une façon parfaitement concordante. Toutes les circonstances sont reproduites. On retrouve même toutes les nuances du récit, l'inquiétude de l’entourage, la joie causée par la guérison subite et inespérée. Les deux scènes sont donc bien identiques et également vivantes, cependant on ne rencontre jamais les mêmes mots. Lè encore, il n’y a pas de dépendance formelle, du
moins à la manière d’un copiste étranger, car, en vérité, les textes en présence ont un air de famille, les tournures de phrase, les associations de mots se ressemblent, le style a la même saveur. L'expression benignissimus papa, les seuls mots que j'ai pu souligner dans le Fantuzzi, et qui n’ont pas de correspondants dans l’autre colonne, rentre tout à fait dans la manière de la Via Siephani. On peut donc être tenté de reconnaître le genre de parenté profonde qui existe entre deux morceaux, sortis de la plume d’un même auteur, qui, traitant le même sujet à des époques assez éloignées, ne retrouve plus les mêmes mots pour répéter les mêmes choses, et exprime de nouveau les mêmes idées, lesquelles étaient restées dans son esprit.
Or aujourd’hui, nous cherchons toujours à varier le style, et nous ne faisons pas effort pour retenir les mots, ce qui est un résultat de l'imprimerie, Autrefois, les mots restaient fixés dans la mémoire, comme il arrive maintenant pour les gens qui ne savent pas lire, de sorte que le renouvellement de la forme, qui pour nous est presque instantané, pouvait bien comporter alors un intervalle de plusieurs années, La première rédaction étant celle de la donation de 754, 1l convient très bien, à ce point de vue, de reculer jusque vers 764, comme on y est conduit pour d'autres motils, la confection du Liber pontificalis.
Cependant, je proposerai encore un correctif. Les mêmes remarques s'appliquent aussi, bien que d’une façon moins accentuée, aux autres morceaux,
LMP
On peut reconnaître notamment au N° II l’hostilité contre les Lombards de la Vita Stephani, mais plus contenue, comme si l’auteur, tenu d’ailleurs à plus de réserve par la rédaction protocolaire d’un diplôme, opérait en collaboration avec d’autres, animés de passions moins violentes. Au contraire, nous avons déjà constaté une relation de même nature, mais beaucoup plus étroite avec la première partie de la Revelatio Stephani. L'auteur l’a écrite tout seul, livré à lui-même, et il a donné libre cours à son ressentiment national.
Dans le même ordre d'idées, il faut signaler une divergence très grave entre le Faniuzzi, et la Vila Slephani. Pour la mettre en évidence nous allons comparer Ce qui précède immédiatement le n° II dans la première colonne, avec ce qui suit le n° VII dans la seconde, et cela constituera un huitième rapprochement,
Viia Slephani
VIII Porro christianissimus Pippinus Francorum rex, ut vere beati Petri fidelis, atque 1amfati sanctissimi ponlificis oblemprerans monitis direxit missos suos Aistulfo nequissimo Langobardorum regi propter pacis fœdera . atque bis et tertio eum deprecatus est et plura ei pollicitus est munera, ut tantummodo pacifice propria testitueret propriis.
Fantuzzi
Sed superna largienrte gratia... convaluit cœpii que nos illico exorare, ut in nomine Domini per intercessionem Petri audacier contra Langobardorum gentem insurgeremus ob tuitionem sancte romane ecclesie suorum que omnium.
Il ne s’agit plus ici d'emprunts textuels, et c’est l'opposition des idées que font ressortir les mots soulignés. Les sentiments attribués au pape sont tout à fait différents dans les deux cas. La Vila Slephani nous le montre animé d’un esprit de conciliation. Il engage Pépin à négocier afin d’arranger les choses pacifiquement. D’après le Fantuzzi, c’est lui qui pousse à la guerre, et il profite pour cela, sans perdre un instant, de l'impression produite par sa guéris on miraculeuse De ces deux attitudes opposées quelle est celle qui offre le plus de vraisemblance? A considérer l’ensemble des événements aucun hésitation n’est possible. Si le pape s’était borné à demander la paisible possession du duché de Rome, on pourrait croire à ses intentions pacifiques, mais comme déjà il s'était approprié les revendications de l'empire byzantin, et qu’il réclamait l’exarchat de Ravenne, il était bien clair qu Astolf ne céderait sa nouvelle conquête qu’à une intervention armée, La violence même de l'hostilité qui éclate à chaque instant dans les lettres d’Etienne II, les efforts qu'il fait aussitôt pour s’agrandir par son traité de 797 avec Didier, tout cela montre que sa pensée intime n'’atteindra son terme qu’à briser par la force la puissance lombarde. Il ne faut pas imaginer que le Fanluzzi combine deux documents différents, le secrétaire du pape n’était pas seul, peut-être même qu’au contact immédiat des faits, il ne songeait pas à en modifier le caractère : l’idée ne lui en sera venue que dix ans plus tard.
C'est alors que, voulant transférer au roi des
Francs l'initiative de la guerre, il glisse dans la Vila Slephani sur les négociations qui sont au contraire rapportées avec détail dans le Fanltuzzi. Ainsi, il se borne à dire que Pépin promit à Astolf des présents, plura ei pollicitus est munerat, L’exposé historique précise qu’il lui offrit 27.000 sous d'argent et 12.000 sous d’or. Et il ne faut pas objecter que la Chronique de Moissac parle seulement de 12.000 solidi sans dire s’ils sont d’or ou d’argent. Ce sont des sous d’or évidemment, mais il s’agit alors de la quatrième ambassade, envoyée l’année suivante quand l’armée était déjà au passage des Alpes. Pépin avait réduit son offre, d'autant qu'il réclamait alors l’exarchat de Ravenne dont il n’était pasquestion précédemment,
On doit donc reconnaître dans le Fantuzzi, la reproduction d’une pièce mieux renseignée, et servant les faits de plus près que tous les documents les plus voisins qui nous sont parvenus, et telle que l’auteur du Liber pontificalis a dû participer à sa rédaction. Cet écrit mystérieux ne peut être que le texte authentique de la donation même de Quierzy, dont le Fantuzzi, nous donne la date exacte, le dimanche octave de Pâques, soit le 21 avril 754.
M. Schnürer en rejetant avec raison la dépendance textuelle, n’a pas retenu la ressemblance de style qui paraît cependant très réelle entre la Vila Siephani et le Faniuzzi, la conclusion que je viens de proposer me semble combiner en quelque manière son opinion avec celle d'Oelsner et de Martens.