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LE LOYALISME DES PÈRES DE L'ÉGLISE

Des commentateurs modernes, à la suite de Bossuet1, ont cru voir dans la Babylone de l’Apocalypse une figure de l’empire païen, qui sera puni par l’invasion des barbares. Et quand l’ange parcourt le ciel en criant : « Cecidit, cecidit Babylon magna », il annoncerait d’après eux la prise de Rome par Alaric, et la destruction de l’Empire. Rien de plus étranger à la pensée des chrétiens de l'antiquité romaine, Au 1ve siècle, comme aussi au rer siècle, au temps même des persécutions, ils n’ont garde d'identifier l’Empire lui-même et le paganmeis. Ils les distinguent soigneusement l’un de l’autre, car ils protestent avec énergie de leur loyalisme envers l’empereur, et, à l’égard de la religion païenne, ils se bornent à établir le droit de leur conscience, sans colère, en des termes dont la simplicité nous étonne. Saint Cyprien invité à sacrifier aux dieux, répond ces deux mots : « Non facio ». Telle est du

1. Bossuet, Discours sur l’histoire universelle. Les Empire, I.

ÉaR res

moins l’attitude que nous montrent les actes authentiques, car plus tard, pour répondre à la piété des fidèles, on a ajouté de longs discours, avec des invectives à l’adresse des faux dieux, qui ne sont pas dans les textes primitifs.

C'est très sincèrement qu’ils révèrent cette force majestueuse, qui s’est imposée au monde par des moyens souvent critiquables, sans doute, mais dont l'origine semble déjà couverte par la prescription. Ils l’aiment et ils en apprécient tous les bienfaits. La conquête romaine n’avait pas comme celles qui l'ont précédé, dédommagé les peuples vaincus en leur communiquant une culture supérieure. Au contraire, les arts, les sciences, la philosophie avaient été empruntés à la Grèce qui, elle-même, avait recueilli l’héritage de l'Egypte et de la Chaldée. Mais, la domination du peuple romain avait, comme nous l’avons vu, apporté au monde un bien beaucoup plus précieux et que l’antiquité ne connaissait pas. La paix romaine dura trois siècles, nous en savons déjà les effets.

Les Pères de l'Eglise sentaient fortement cette action civilisatrice exercée par la domination romaine. Ils aimaïient d’un amour profond leur ville de Rome, la reine des nations, qui semble pour eux, réaliser le plus excellemment la puissance temporelle venant de Dieu. Ils l’aiment, malgré sés erreurs et ses vices, ses débauches honteuses et sanguinaires, qu’ils flétrissent avec énergie, parce qu’ils voudraient la corriger sans la détruire. Ils ont la fierté légitime d’appartenir à un peuple qui a fait de grandes choses.

RME LrAnRRE

Ces sentiments complexes, ils les expriment à leur manière, en comparant l’Empire à l'Eglise. Plus encore que le royaume de David, l’Empire Romain est la figure de l'Eglise. Il en est la préparation inconsciente mais directe, à laquelle les grands hommes de la République ont travaillé à leur insu, depuis tant de siècles, le but secret de la Providence étant de faciliter ainsi, par des moyens humains, la propagation de l'Evangile. Et nous verrons tout à l’heure comment l'adoption de la langue grecque en Occident, y avait d'autre part contribué. « Il convenait tout spécialement à l’œuvre divinement préparée, que de nombreux royaumes soient réunis en un seul empire, afin qu'une prédication générale put atteindre rapidement tous les peuples que le gouvernement d’une seule ville tenait groupés! »

On connaît l’éloquente plainte de saint Jérôme quand, au fond de sa retraite de Bethléem, il apprend. la prise de Rome par Alaric. Saint Augustin s’efforce alors de démontrer que la fortune de l’Empire n’a pas diminué depuis qu’il est chrétien, et dans ce but il fait composer par le prêtre Orose une histoire « contre les païens ». Il a raison de dire que le christianisme n’est pas la cause de la faiblesse de l’Empire, comme les tenants de l’ancien culte le soutiennent, mais c’est nier l’évidence que de contester la réalité même de ses revers, alors qu’à ce moment même et de tous côtés, les barbares s'installent par grandes masses dans toutes les pro-

° 1. St-Léon, Premier sermon pour la fête des Apôtres Pierre ei Paul.

vinces. On assure, il est vrai, qu’ils ont la permission de l’empereur, et ils se prêtent eux-mêmes à cette fiction, tant est vivace le prestige inoui du nom romain. |

On devrait comprendre que tout cela est en vain. Et cependant, trente ans plus tard, quand l'Italie elle-même est menacée, cette fois même de deux côtés, au nord par les Huns qui ravagent la Gaule déjà occupée par les Visigoths, par les Burgondes, et par les Francs, au sud par les Vandales établis à demeure en Afrique, Rome est toujours pour saint Léon, la maîtresse du monde, dont la puissance s'accroît toujours par la victoire. Mais sa gloire est aujourd’hui rehaussée par la suprématie spirituelle de ses pontifes, plus excellente encore que sa puissance temporelle, et qui déborde les frontières de l’Empire. « Ce sont ces saints apôtres qui t'ont procuré cette gloire, qui ont fait de toi la nation sainte, le peuple choisi, la cité sacerdotale et royale, qui, par le siège sacré du bienheureux Pierre, es devenue la citadelle du monde, de telle sorte que ta suprématie spirituelle s'étend plus loin que ta domination terrestre, » L'auteur résume sa pensée dans une phrase lapidaire dont il a le secret, difficile à traduire : « Quamvis enim multis aucta victoriis, jus imperü tui terra marique. protuleris minus tamen est quod tibi bellicus labor subdidit, quam quod pax christiana subjeciti »

Deux traits sont à relever dans ce texte célèbre, souvent cité en faveur de la primauté du Siège de

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