LA TRIPLE FORME DU LIEN SOCIAL
Dès qu’on étudie l’époque mérovingienne, on voit se poser la question du pouvoir politique, et il est impossible de l’esquiver. Il faut bien se demander quelle est la valeur du contrat de fidélité, qui prélude au régime féodal. Certains ont cru y voir un idéal de charité chrétienne, où les forts venaient au secours des faibles. D’autres pensent que l’autorité du père de famille est le prototype de toute société, et il est vrai que telle était un peu la conception de l'Ancien Régime, Mais il faut préciser, et je
propose de distinguer trois formes de société, irréduc- tibles l’une à l’autre. Elles pourront ensuite se coinbiner diversement, |
La première société a pour but de pourvoir à la conservation des individus, par ce qu’on appelle en économie la création des richesses. Sous peine de vivre misérablement, les hommes doivent s’associer pour pratiquer la division du travail, et ils ont en principe, pour cela, la plus entière liberté. Ils
peuvent choisir comme il leur plaît leurs collaborateurs, s’unir et se quitter quand ils le veulent. C’est la société économique, soumise seulement aux règles de la justice et de la morale générale, Et rien ne détermine qui seront les chefs de cette société. Il convient que ce soit ceux, quels qu’ils soient, qui se révéleront les plus capables de la gouverner. La force des choses y pourvoira. :
Il faut ensuite assurer la perpétuité de l’espèce, et ce soin est dévolu à l’association de l’homme et de la femme, qui constitue la famille. 11 y a ici encore, une entière liberté pour le choix que feront l’un de l’autre les conjoints, mais une double condition apparaît. La société ne peut plus se dissoudre librement comme elle s’est formée, elle doit mener à bien son objet qui est l'éducation physique et morale des enfants. Et d’autre part, ces derniers sont soumis à l'autorité des parents, mais il faut bien constater, que cette sujétion n’existe plus dès que les enfants sont arrivés à l’âge adulte. Ils entrent alors, pour leur propre compte, dans la société économique, et il n’est pas prouvé que leurs parents, qui les ont élevés, soient les plus aptes à les gouverner. Ainsi, un père ne peut pas assigner d'autorité à son fils le métier qu’il doit exercer pour gagner sa vie. Les enfants conservent des devoirs envers leurs parents. Maïs ces obligations sont d’une autre nature, Ils leur doivent toujours le respect et l'affection, puis ensuite, si la chose est nécessaire, ils y joindront des secours matériels. De plus, en élevant à son tour
des enfants, chaque génération remboursera à la suivante les soins qu’elle a reçus elle-même, de celle qui l’a précédée.
Nous rencontrons enfin la société politique, qui a tout d’abord pour mission de protéger les travailleurs et les familles contre les perturbateurs, qui ne manqueraient pas. C’est qu’en effet, on peut s'enrichir par la conquête comme par le travail. La nature humaine est ainsi faite que certains trouveraient bon d’enlever par la violence, aux travailleurs et aux familles, les richesses qui sont le fruit de leurs efforts et qui leur sont nécessaires pour subsister. A tout prix ce désordre doit être réprimé. Il faut que le laboureur soit assuré de recueillir paisiblement sa récolte. Telle est donc la mission primordiale de Pautorité sociale. Et pour cela, elle est armée dn droit de mettre à mort les maifaiteurs, si cela est nécessaire, puisque C’est la vie même des hommes qui est en jeu. Les perturbateurs à maîtriser seront d’ailleurs tous ceux qui violeraient les règles de la justice et de la morale.
Ceci n’est encore que le premier degré et comme la partie négative de l’œuvre politique, car il est évident que l'autorité sociale doit aller plus loin que de maintenir l’ordre pur et simple. Il lui appartient d'intervenir, quand il le faut, pour coordonner les droits particuliers et les fléchir, au besoin, à l’intérêt public. Elle doit faire ce qui dépasscrait les forces des individus.
Je me borne à ces indications générales, ayant hâte de signaler le caractère de nécessité qui dis-
tingue la société politique. Les deux premières s0ciétés se forment librement, ce sont les sociétés partielles ou imparfaites. Il n’en est plus de même de la troisième qui est la société nécessaire, c’est-à-dire la société parfaite. Elle s'impose à tous les hommes qui habitent dans une même circonscription territoriale, Les limites, à la vérité, de ces territoires, les frontières qui séparent les différents Etats, sont indéterminées, et elles peuvent changer, comme de fait elles varient, maïs la raison d’être de l’autorité sociale, qui est de pacifier et de gouverner un groupe, naît des rapports de voisinage. On ne comprendrait pas que des hommes qui seraient mélangés sur un même territoire puissent ressortir a des autorités différentes. C’est cependant ce que tendrait à faire le système de la fidélité, appliqué dans toute sa rigueur, Ce qui du reste n’a jamais eu lieu. Si chacun choisissait, à sa fantaisie, le souverain auquelil voudrait attacher sa fortune, on tomberait aussitôt dans l’anarchie.
L'autorité royale apparaît toujours comme un pouvoir territorial, qui s'impose à tous également, le seul qui soit bien fondé. C’est parce qu’elle a été impuissante à remplir sa mission et à maintenir l’ordre, qu’on a eu recours au contrat de fidélité, afin de suppléer à sa défaillance. Tout d’abord, cette organisation est restée en marge des institutions régulières. L'erreur de Charlemagne a été de vouloir l’y faire entrer, et de croire qu’elle serait une force pour la royauté. L’effondrement qui a marqué et suivi le règne de Louis le Pieux a été le résultat de cette politique à courte vue.
Mais cette époque présente les plus étranges complications. Charlemagne n’était pas rassuré sur l'efficacité de son système, il a pressenti le danger d’une liberté absolue laissée à chacun de choisir son suzerain, et, pour limiter au moins la confusion, il a réservé.en quelque manière la condition territoriale, en défendant de se commender en dehors du royaume, Cette sage restriction a cependant été la cause des guerres civiles qui ont ensanglanté tout le règne de Louis le Pieux. Il ne fallait pas que l’autorité souveraine vint elle-même changer les limites des royaumes; ce que fit, comme nous l'avons vu, l'affection déréglée de l’empereur pour son quatrième fils. Ces calamités ont été le résultat de l’incertitude qui régnait alors dans les idées; ce qui montre qu’un peu d'esprit philosophique n'est pas inutile au bonheur des peuples.
Si les trois types de société sont irréductibles l’un à l’autre, ils se sont souventcombinés. Sous les Romains la patria poleslas était empruntée à la société politique, le père était un juge pour ses enfants. La famille patriarcale, où les enfants travaillent toute leur vie sous l'autorité du père, procède de la société économique. C’est une forme très louable, mais qui ne peut guère être généralisée. Il n’est pas sûr que le père qui a grâces d'état pour élever ses enfants quand ils sont jeunes, soit toujours le plus apte à diriger l'exploitation qu’ils peuvent entreprendre à l’âge adulte, Ceux qui ont d’autres aptitudes doivent avoir toute liberté de travailler ailleurs.
Sous l'Ancien Régime, l'autorité royale avait un caractère familial qui révèle assurément de très bonnes intentions, mais qui ne rentre pas directement dans la fonction du gouvernement politique. Il aurait mieux valu considérer davantage l'intérêt général dans l’ensemble du territoire, et, si on avait commencé un peu plus tôt à briser les résistances locales, on auraït pu faire l’économie de la Révolution. La formule des patriotes qui voulaient la République, une et indivisible, exprimait une vérité trop longtemps méconnue, et elle a triomphé des fédéralistes, après beaucoup de sang versé, malheureusement.