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L’INCOHÉRENCE DE LA DIPLOMATIQUE

Le monastère de Saint-Verenus et bien d’autres détails du même genre que nous avons rencontrés éveillent une impression pénible de désordre. Si les annalistes et les chroniqueurs racontent l’histoire en gros, sans trop se soucier des dates, les diplomates n’apportent pas plus de précision, et les conséquences sont beaucoup plus graves. Non contents de nous poser aujourd’hui des problèmes, ils s’exposaient à fausser par leur négligence les relations de leurs contemporains. On peut dire qu’à cette époque la confusion est partout, dans les esprits comme dans les faits.

La véritable autorité sociale, celle qui dérive du groupement territorial, est en conflit avec le contrat de fidélité, lien purement arbitraire qui s'est élevé en marge du pouvoir régulier. C’est le domaine de l'Eglise qui est chargé d’alimenter le budget de la guerre, Chacun cherche à se rendre indépendant, à s'affranchir du pouvoir central, souvent infidèle à sa mission de maintenir l’ordre, tandis que ses agents, les rois eux-mêmes, veulent amasser des trésors par des exactions et par le pillage. Les meilleurs souverains de l’époque semblent avoir perdu la notion

des groupements territoriaux, pour étendre leur pouvoir, un peu au hasard, sur des provinces éloignées, sans paraître soupçonner les conditions économiques de la vie des peuples. Je ne reviendrai pas sur le détail des événements, mais je vais relever certains traits principaux qui les caractérisent. Il n’est pas inutile de les rapprocher, et je rechercherai, ensuite, quel est ie rôle des instruments diplomatiques, ce qu’ils valent, ce qu’on prétend y mettre, et comment on les interprète, après que chacun eut juré solennellement sur le salut de son âme sub ierribili sacramento, de les observer fidèlement. Nous allons trouver un mélange singulier de générosités et d’ambitions, le plus souvent inopportunes et maladroites.

Luitprand était en droit de garder les quatre villes du duché de Rome qu’il avait prises en 739, Cette conquête était légitime, puisque Grégoire III l’avait attaqué en soutenant la révolte de Trasimond; elle était utile, car elle faisait communiquer la Toscane avec le duché de Spolète. Il aurait fallu, à la vérité, construire une route de 40 kilomètres entre Viterbe et Narni. Mais, on ne songeait pas alors à de pareils travaux, qui impliquaient des vues d’aveair, on vivait au jour le jour, sur les débris du passé. Les Byzantins s’étaient montrés plus ordonnés quand ils avaient exécuté la voie militaire de Pérouse, singulièrement plus coûteuse, et qui leur a rendu tant de services. Luitprand, qui avait assez d’esprit politique, pour vouloir se rattacher les duchés de Spolète et de Bénévent, se révélait incapable de

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= Nate prendre les moyens nécessaires à cet objet, et, au lieu de construire la route, ilrendait gracieusement au pape Zacharie les quatre villes dont trois lui étaient si utiles pour le bon ordre et le bien de son peuple. |

Ratchis avait eu raison de vouloir conquérir le duché de Pérouse, qui aurait établi la même communication un peu plus haut, sans toucher au territoire romain. Il a rendu également sa conquête au pape Zacharie, et il s’est fait moine. S’est-il rendu compte que son départ allait sans doute amener la guerre?

Astolf, à son tour, réalisa la même liaison par le nord, en s’emparant de l’exarchat. La continuité du territoire lombard est maintenant bien établie, et les relations sont faciles grâce à la voie Emilienne et à la voie Flaminienne. Il ne semble pas qu'il se soit rendu compte de l'importance du résultat obtenu, car tout aussitôt, il gâte son œuvre, en menaçant le duché de Rome,

Etienne Il reçoit de l’empereur Constantin la mission étrange et peu enviable, de lui réclamer la restitution de cette conquête. Il l’accepte cependant, et ayant, comme de juste, échoué dans sa démarche, il se fait adjuger à lui-même par l'acte de Quierzy du 21 avril 754, cette province qui sera pour ses successeurs, un gros embarras sans grand profit.

Les territoires du nouvel Etat étaient très irréguliers, il était nécessaire de remanier ses frontitres. C’est ce que fait Etienne II par son traité avec Didier. Mais au lieu d'élargir l’isthme du duché de Pérouse qui relie les deux parties extrêmes, il veut agrandir

encore le groupe de Ravennes, sur Bologneet Ferrare,

Quoiqu'il en soit, Etienne II et après lui Paul Ier sollicitaient une libéralité nouvelle. Et, ce qui est curieux, c’est que dès ce moment on ne parle plus jamais du diplôme de Quierzy, qui a cependant fixé les termes de la convention précédente. Il est désormais passé sous silence, comme s’il n'existait pas, on invoque seulement les promesses verbales, qu’il faut interpréter largement.

Bientôt même, on ajoute au plus grand exarchat la Vénétie et l’Istrie.

Nous arrivons ainsi au renouvellement de Charlemagne du 6 avril 774,

L'auteur de la Vita Hadriani nous assure qu’on se borna à confirmer la donation de Pépin, en adoptant enfin pour les limites de l’exarchat, la formule extensive réclamée en vain depuis dix-sept ans. Cela est affirmé si nettement que les critiques modernes ont pu croire que l’acte de Quierzy avait été recopié « mot pour mot » Mais nous voyons aujourd’hui, par une étude plus serrée, non seulement qu’on a ajouté la Vénétie et l’Istrie aux concessions primitives, mais qu’une simple énumération de patrimoines est devenue une ligne de frontière, dont la signification précise a été prudemment laissée dans le vague.

Mais tout cela n’a pas d'importance, attendu qu’aucune de ces trois conditions n’a été réalisée.

Charlemagne, devenu lui-même roi des Lombards, n’attribue à l'Etat Pontifical aucun des territoires que semble désigner la ligne Luna-Monteselice,

Il s'empare de l’Istrie, mais il la garde pour lui.

Il consent seulement à rétablir l’exarchat dans les anciennes limites, mais c’est pour donner Île tout à l’archevêque de Ravenne, dont les prédécesseurs ont intrigué dès l’origine, pour usurper Îles droits politiques concédés au pape de Rome. Tel n’était pas l’engagement pris solennellement dans le privilège du 6 avril.

Sur les deux premiers articles, on peut, avec beaucoup de bienveillance, se plaire à croire qu’une surprise de rédaction a pu dépasser la pensée du roi, et dans ce cas, il faudrait incriminer surtout la négligence de la chancellerie; c’est en effet le premier point que je voudrais signaler. Actuellement, quand nous passons le moindre contrat, en particulier comme devant notaire, nous pesons avec soin la valeur des termes, nous cherchons la brièveté, car chaque mot peut être objet de contestation, et si nous savons bien que nous ne pourrons jamais tout prévoir, nous faisons effort, au moins, pour éviter les complications. Nul scrupule de ce genre au virre siècle. Les instruments écrits ne valent que par l'interprétation qu’on veut bien leur donner, et on y découvre une non moindre confusion que dans la chronologie. A côté des clauses qui traduisent l'intention présente des parties, il s’en trouve d’autres qui semblent être rattachées à la matière inerte du protocole. On les a écrites sans trop savoir pourquoi, comme le monastère de Saint-Veremus, et elles ne tirent pas à conséquence. C’est ainsi que la fameuse ligne Luna- Monteselice reparaît, on ne voit pas pour quelle

cause, dans le privilège d’Otton de 962. Telle est l’incohérence que j'ai tout d’abord voulu relever, mais il y a dans ce troisième article quelque chose de beaucoup plus grave.

Il ne s’agit plus, en effet, de questions soulevées peut-être à l’improviste. Depuis dix-sept ans, les papes réclament, à tort ou à raison, l’agrandissement de l’exarchat selon ses anciennes limites. Pépin s’y est toujours refusé, malgré les démarches très pressantes et continuellement renouvelées de Paul Ier, Et si les rois francs ont repoussé les prétentions pontificales, ils ne pouvaient pas les ignorer. Charlemagne enfin y accède. C’est là une chose bien certaine, et qui a été expressément formulée dans la confirmation du 6 avril 774. À moins que l’auteur de la Vila Hadriani n’ait inventé de toutes pièces ce qu’il dit, le pape sera maintenu dans le souveraineté de l’exarchat de Ravenne dont 1l est en possession depuis vingt ans, et même il obtiendra l'agrandissement qu’il a poursuivi avec tant de ténacité. La jouissance lui en a été disputée par l’archevêque de Ravenne, mais désormais elle lui est définitivement assurée, Et cependant que voyons-nous? Quelques mois à peine après avoir conclu ce traité, contresigné par toute sa suite et qu’il a juré solennellement, sub terribili sacramento, d'observer fidèlement, Charlemagne manque à sa parole, et, devenu luimême roi des Lombards, il donne l’exarchat à l’archevêque de Ravenne. On croit rêver, en lisant de pareilles choses dans l’histoire vraie, et il faut toute

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la brutalité des documents authentiques pour nous contraindre à les accepter.

Le pape n'avait pas besoin de l’exarchat de Ravenne, possession lointaine, excentrique et dont la population même lui était hostile! Le duché de Rome dont, il était devenu depuis longtemps et par ses propres moyens le souverain effectif lui suftisait, toutes les raisons qu’on a données depuis en faveur du pouvoir temporel trouvaient là une ample satisfaction. Mais, puisque, vingt ans auparavant, Pépin lui avait donné l’exarchat, et que Charlemagne venait lui-même de le lui confirmer, il ne fallait pas le lui enlever tout aussitôt. Si Charlemagne trouvait fondées les réclamations de l’archevêque de Ravenne, s’il voulait constituer des principautés ecclésiastiques, comme cela se fera plus tard en Allemagne et même en France, il était logique d’attribuor à chacun son territoire. Mais dans ce cas, il aurait dû prévoir un peu à l’avance, et ne pas élever lui-même une barrière à son projet.

Il s’en est rendu compte et il finit par comprendre que, puisqu'il avait promis, il était obligé de tenir sa parole, et il restitua peu à peu au pape, ce qu’il lui avait enlevé. Mais il n’est pas moins vrai, qu’il avait tout d’abord violé son serment, et ce parjure explique un peu les procédés, si choquants aujourd’hui pour nos consciences modernes, de la chancellerie pontificale. Contre cette insigne mauvaise foi, on tentait de recourir à des moyens de même nature,

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