LA LANGUE GRECQUE EN OCCIDENT
Le monde romain se composait de deux parties, l'Orient qui parlait grec, et l’Occident qui, dans les beaux temps de l’Empire, parlait à la fois le latin et le grec. On sait que les Romains avaient reconnu la supériorité de la culture hellénique, ils ont voulu se l’approprier, et ils s’en sont servi pour perfectionner leur propre langue. Le phénomène est assez analogue à ce qui s’est passé chez nous lors de la Renaissance du xvi® siècle, quand nous avons découvert l’antiquité grecque et latine. Le français n’a atteint sa perfection qu’en se vivifiant à ses véritables sources. Les humanités classiques datent de là.
En remontant dans le passé, les deux peuples latin et grec, n'étaient pas étrangers l’un à l’autre. De bonne heure, l’expansion hellénique avait répandu des colonies sur tout le littoral méditerrannéen. Le sud de l'Italie s'appelait la Grande Grèce. Les
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rapports continuèrent très fréquents entre toutes les villes de la côte, d'Asie en Espagne. Après la conquête, la pratique de la langue grecque entra dans l’usage courant des Romains. Les deux langues étaient enseignées simultanément aux petits enfants, nous dit Quintilien. On commençait par le grec et on ne leur parlait latin qu’un peu plus tard'. Les Romains mettaient leur amour-propre à employer toujours le latin comme langue diplomatique, mais nombre d’entre eux, et pour ne citer que l’empereur Marc-Aurèle, écrivaient en grec.
Cette pratique de la langue grecque en Occident complétait l’unité de l’Empire, et elle facilita singulièrement la diffusion de l'Evangile. Toute la prédication des Apôtres se fit en grec. A la fin du ie siècle, les chrétiens de Lyon parlent grec, et ils adressent à l’église de Smyrne la célèbre lettre sur le martyre de saint Pothin, qu'Eusèbe nous a conservée. À Rome même, la langue officielle de l'Eglise est le grec. L’épître de saint Clément, le Pasteur d’Hermas, le Dialogue antimontanisi de Caius, toute la littérature d’'Hippolyte sont en grec. La correspondance avec les églises de langue grecque se faisait en cette langue. Les épitaphes des papes sont en grec. Une seule exception se présente pour le pape Cornelius, c’est la première qui soit en latin, et encore elle ne se rapporte pas à la sépulture priwuitive qui est de 253, mais à une translation ulté-
1E Quintilien, De Institutione oratoria, 1, 2. A sermone graeco puerorum incipere malo... Non longe latina subsequi debet, et cito pariter ire.
SRE AN TRES
rieure dont on ignore la date. Je ne sais pas quel est le dernier pape dont l'inscription funéraire est encore en grec.
C’est vers le milieu du rrre siècle que la langue grecque se retira de l'Occident. Ainsi, les ouvrages si importants d’Hippolyte, mort vers ?35, sont restés inconnus des Pères grecs comme ayant été composés à Rome, et des Pères latins parce qu’ils étaient écrits en grec. Ils sont presque tous perdus. Cet abandon du grec, dont la cause est inconnue, révèle un changement intime dans les mœurs!, et il est comme un premier signe précurseur de la dislocation de l'Empire. Bientôt après, arrive la fin de la paix romaine en Gaule, et la tétrarchie de Dioclétien, qui consacre l'irrémédiable séparation de Orient et de l'Occident. La rupture cependant ne s’accomplit que peu à peu. Av rve siècle, les Grecs ne sont pas encore dépaysés à Rome, et les latins voyagent volontiers en Orient, les relations demeurent fréquentes. L'empereur Julien qui vient d’Orient, réside quelque temps à Paris, et c’est là qu’il écrit en grec, son Muisopogen. Par contre, l’empereur Valens qui règne à Constantinople, savait à peine le grec.
1. Peut-être les Romains se croyaient-ils alors assez avancés pour n’avoir plus besoin du secours de la culture grecque. De même qu’aujourd’hui certains prétendent que les littératures modernes sont assez riches, pour que nous n’ayons plus rien à demander aux auteurs anciens grecs et latins. Il y aurait eu un mouvement utilitaire analogue à la campagne entreprise si malheureusement aujourd’hui contre les humanités classiques.