ONE
plus grandes masses. La grossièreté des mœurs tendait aussi au même objet. Tous ces hommes violents avaient une foi vive, et surtout une crainte salutaire des châtiments éternels, dont l'Eglise les menaçait. On n’arrivait pas toujours à prévenir les actes que suscitait la brutalité des convoitises, mais beaucoup voulaient ensuite réparer. Ils prétendaient composer en argent avec Dieu, comme ils avaient pu faire avec la justice du temps, et ils pensaient racheter leurs crimes par des libéralités aux églises.
Dans les derniers temps de l’Empire, l’évêque était déjà un grand propriétaire, le plus considérable peut-être de la cité. Saint Césaire d’Arles reproche à certains d’entre ces prélats, d’être tellement absorbés par l’administration de leurs terres, qu'ils prétendaient n'avoir pas le temps de prêcher. Ils sont ainsi amenés naturellement, sinon à remplir officiellement les magistratures municipales, du moins à ies suppléer, Et quand on les voit, au temps de l'invasion, réparer les murs de la ville, ou exécuter à leurs frais d’autres travaux publics, ils font ce qui rentre dans les attributions ordinaires des duumvirs, choisis toujours parmi les plus riches. Ce qui existe aujourd’hui ne peut nous donner aucune idée de ce qui se passait à cette époque encore toute romaine.
Les rois mérovingiens qui n'étaient pas très dévots, mais qui n'étaient pas non plus sectaires, voyaient dans les évêques de grands propriétaires, formant une catégorie spéciale, et sans doute la plus éclairée,
parmi les grands du royaume, ils leur étaient sympathiques, et ils les retenaient volontiers dans leur entourage. On voit continuellement que le roi considère les évêques comme les représentants authentiques des populations. Ils figurent toujours dans son conseil, et ils prennent ainsi une part active au gouvernement.
Quoi d'étonnant, dès lors, si les rois ont voulu que leurs amis soient évêques. Ils avaient trouvé lPépiscopat fortement établi, constituant une autorité sociale préexistante, et qu'ils se sont associée; Clovis consultait saint Rémy de Reims avant même d’être chrétien. Ils tiennent donc à ce qu’elle leur reste fidèle, Ce sont eux qui nomment les évêques, et leur intervention dans les simulacres d'élection qui subsistent, est beaucoup plus active que n’a été celle des empereurs romains. Ils ne prétendent pas que leur élu soit dispensé de l’ordination épiscopale, mais ils donnent l’ordre au métropolitain de le consacrer, et aucune difficulté n’a été soulevée parce que leur choix, dans l’ensemble, n’est pas mauvais. Il n’en sera plus de même au temps de Charles Martel. Leur action propre se borne en définitive à mettre le nouvel évêque en possession du domaine temporel de son église.
Il y a certainement des abus et des intrigues. On parle même de simonie, car le roi reçoit des présents, mais sa faveur se porte d'ordinaire sur les hauts fonctionnaires du Palais, des laïques qui, en définitive, sont l’élite des grands du royaume, issus des familles les plus riches. Cela n’est pas une nouveauté,
SOA
il en était ainsi déjà sous l'Empire, et le Palais dont ils sortent n’est pas un milieu irréligieux. Peu de clercs donc arrivent à l’épiscopat. L'Eglise est gouvernée par des vocations tardives, par des sujets exercés aux affaires, ce qui convient à sa puissance territoriale. Le clergé n’était pas alors composé, comme aujourd’hui, d'hommes séparés dès l’enfance du reste de la nation, à tel point que ceux qui y entrent par une autre voie, après une carrière administrative, y sont un peu dépaysés.
Le roi qui nommait les évêques ne pouvait pas les révoquer, ce qui, joint à leur grande fortune, leur donnait une certaine indépendance, et ils surent souvent en user. L’évêque seul était capable de résister au comte. Grégoire de Tours fait à peu d'exception près, leur éloge, et beaucoup d’entre eux sont honorés comme saints. Tels par exemple saint Didier de Cahors, saint Eloi de Noyon, saint Ouen de Rouen, saint Arnould de Metz, saint Bonitus et saint Léger, qui sont d’anciens fonctionnaires du Palais. Cependant, en raison même de leur origine, la mentalité des évêques ne différait pas essenLiellement de celle des autres propriétaires ou fonctionnaires de l’époque. Ainsi, lorsque Dagobert parcourt son royaume pour y rétablir l’ordre, le chroniqueur ne craint pas de dire que son arrivée « frappait de terreur les évêques et les grandst », Et Charlemagne, qui n'é-
1, Fredegarii Chronicon, 58 : Tanto terrore pontificibus et proceribus in regno Burgundiae consistentibus... adventus Dagoberti concusserat.
Tee
tait pas anticlérical, met les évêques et les comtes sur le même pied dans son capitulaire de 811, lorsqu’il leur reproche les exactions commises envers les pauvres,
Une coutume assez générale s'était établie de bonne heure, car elle existait déjà au temps de l’Empire, que l’évêque léguât ses biens à son église. Et ce fut une raison de plus de choisir les évêques dans les familles riches. Plusieurs testaments d’évêques nous sont parvenus qui comportent de grandes libéralités. Bertramn donne trente cinq villas à l’église du Mans et saint Didier en lègue trente à l’église de Cahors. k
Les églises reçurent encore de nombreuses terres de la part des rois et des particuliers, ce qui fait trois catégories de bienfaiteurs. Mais quand il s’agit des particuliers, il faut se défier des petites donations qui peuvent masquer un contrat de patronage avec rétrocession en précaire. C’est qu’en effet, le domaine ecclésiastique s'agrandit comme les autres de la petite propriété qui lui était voisine. Les moyens employés ont pu être critiqués, et telle était, nous l'avons vu l'opinion de Charlemagne. Quand les parties contractantes sont très inégales, on peut toujours craindre que la plus puissante n’abuse de sa force, mais la véritable cause du désordre était l'insécurité des travailleurs, et l'Eglise n’était pas responsable du malheur des temps.
Ce qui est certain, c’est que le patronage ecclésiastique était particulièrement recherché, parce