CHAPITRE VI LES CONCILES MÉROVINGIENS
Les désordres de l’invasion et l'introduction des coutumes germaniques soulevaient de nombreuses questions qu’il fallait résoudre. Il y a donc dans l’œuvre des conciles une partie disciplinaire, et une autre législative. Par suite de l’harmonie qui existait alors entre les deux pouvoirs, les conciles ont été les conseils consultatifs des rois dans leur œuvre législative, et c’est dans leurs canons qu’il faut chercher la plupart des lois de l’époque.
On compte environ 55 conciles mérovingiens.
L’'impulsion initiale de cette activité si remarquable est due à saint Césaire d’Arles. D’abord moine de Lérins, puis devenu en 503, à l’âge de trente ans, archevêque d’Arles, Césaire prit à cœur la réforme de son église. C’était avant la conquête de Clovis, il était donc en pays arien. Le royaume des Wisigoths d’Espagne comprenait tout le Midi de la France jusqu’à la Loire et à la Durance, sauf une petite partie du versant occidental des Alpes qui était rattachée aux Ostrogoths d'Italie. On ne pouvait rien faire alors sans le pouvoir civil, la liberté religieuse u’existait pas. Maïs le roi des Wisigoths, Alaric, se montrait alors très tolérant, il autorisa la réunion d’un concile général de tous les évêques compris entre les Pyrénées et les Alpes. L'assemblée se tint à Agde, en 506, sous la présidence de Césaire,
trente-cinq évêques y assistaient. Ils commencè-, rent leurs travaux en priant Dieu pour le roi et pour le royaume. La paix religieuse était dans l'air, et cependant la guerre allait éclater entre Alaric et la nation catholique voisine. Il existait en Poitou un parti franc assez remuant, les évêques de ce pays avaient été exilés de leurs sièges et remplacés quelquefois par des ariens, ils n’assistaient pas au concile, L’approbation expresse du roi n’est pas mentionnée, mais il n’est pas douteux qu’elle n’ait été accordée, car les canons supposent fréquemment l’intervention du pouvoir civil. Ils ont visiblement été mis d'accord avec les lois de l’Etat formulées récemment dans le Bréviaire d’Alaric et enfin aucun d’eux n’est dirigé contre les ariens. Tous ces ménagements sont instructifs et à retenir pour nous, au temps présent.
Après la défaite des Wisigoths, tout le littoral de la Méditerranée resta encore soustrait à la domination franque jusqu’en 536. Césaire tint durant cette période cinq conciles en pays arien. Ces assemblées beaucoup plus restreintes que celle d'Agde, car elles sont toujours strictement limitées aux circonscriptions territoriales, furent réunies à Arles (524), Carpentras (527), Orange (529), Vaison (529), et enfin à Marseille (533). Le souverain était Théodoric, roi des Ostrogoths d'Italie, et ensuite son petit-fils Alhalaric, qui lui succéda en 526. Les deux princes, qui entrèrent bientôt en guerre avec l'Empire Grec de Constantinople, n’apportaient aucune entrave au gouvernement de l'Eglise,
Dans le même temps, le roi de Burgundie Gondebaud avait été, sur la fin de sa vie, presque gagné à la foi catholique par l'influence de saint Avit de Vienne. Son fils Sigismond qui lui succéda en 516 entra dans l'Eglise, et il se tint sous son règne deux conciles, l’un en 517 à Epaone, petite ville aujourd’hui disparue, voisine d’Agaune, le second de date incertaine à Agaune même.
Après sa victoire sur les Wisigoths, qui doublait l'étendue de ses Etats, Clovis convoqua un concile général de tous les évêques de son royaume ainsi agrandi.
La critique moderne a prétendu débarrasser le personnage de Clovis des traits que la légende déjà formée au temps de Grégoire de Tours, une cinquantaine d’années après sa mort, y avait ajoutés en les empruntant à la barbarie de ses successeurs. On ne voit pas bien comment il devint le seul maître de tous les Francs établis dans le nord de la Gaule. Mais ensuite, il n’est plus un chef de bande, ses guerres n’ont pas pour but le pillage, elles tendent à reformer l’unité du territoire. Il s’efforce de pacifier le pays, et il y contribue efficacement en prenant la religion de ses sujets gallo-romains. Il fut donc un vrai roi; on a pu voir en lui le premier roi de France. Un des actes qui lui font le plus d’honneur et qui révèlent le mieux son esprit politique, a été la convocation du premier concile général de la Gaule.
La réunion se tint, en 9511, à Orléans, ville nou-
vellement conquise dont la position était centrale, et la présidence en fut déférée à l’archevêque de Bordeaux. Ces deux choix étaient très heureux. Les pères du concile d'Agde se trouvèrent pour la plupart à Orléans, réunis à leurs collègues du nord de la Gaule. Ce fut le premier concile national. Cette assemblée était vraiment celle du pays tout entier, qui prenait conscience de son unité.
La division du territoire en plusieurs royaumes n’empêcha pas la réunion de nouveaux conciles. Les princes francs qui se faisaient la guerre, permirent souvent aux évêques de se réunir à ceux des royaumes voisins. Le Ile concile d'Orléans qui se tint en 533, comprit les prélats de l’ancien royaume de Burgundie alors annexé à l'empire franc. La Provence fut conquise sur les Ostrogoths en 536, néanmoins les évêques de ce pays n’assistaient pas encore au IIIe concile d'Orléans de 538, ils ne figurent que dans le IVe concile, tenu toujours dans la même ville en 541.
Un Ve concile eut lieu encore à Orléans en 549. Quatre assemblées se tinrent à Paris en 552, 563, 573 et 577, une autre à Macon à 585, elles ne sont pas absolument générales. Puis, une trentaine d’années se passent et Clotaire IT ayant rétabli à son profit l’unité du royaume, convoqua un concile général à Paris, en 614. il en approuva les canons le 6 octobre 615, et il y fit même quelques additions. L'une d'elles est caractéristique de l’époque. Elle établit qu'aucun évêque ne pourra être ordonné sans l’assentiment du roi.
Ce fut le dernier concile général de la Gaule, avant la réforme de saint Boniface, au temps de Carloman et de Pépin le Bref. Il y eut encore des conciles partiels ou seulement provinciaux, dont certains, comme celui d’Autun, en 670, eurent une réelle importance. Le dernier en date qui soit connu, est de 695 à Auxerre. Les assemblées d’évêques sont alors devenues beaucoup plus rares, à tel point que saint Boniface pouvait déclarer en 742 au pape Zacharie, qu'aucun concile n’avait été tenu en Gaule depuis quatre-vingts ans. Ce calcul qui nous reporte à peu près au concile d’Autun, est assez d’accord avec le silence des documents.
On peut donc compter environ cent cinquante ans depuis la première impulsion de saint Césaire. Nous avons relevé 12 conciles généraux, il reste donc 43 conciles particuliers d'importance inégale, dont 8 sont antérieurs et 35 sont postérieurs à l’unité de la Gaule.
Ici se termine, vers la fin du vire siècle, la période strictement mérovingienne, Elle est caractérisée par une grande ferveur des peuples qui ne se retrouvera peut-être pas à une époque plus policée, et, dans l’ordre temporel, par la libre croissance du domaine ecclésiastique.
L'autorité spirituelle de l'Eglise est complète, et règne souverainement sur toutes les âmes. N’avoir plus une part dans ses prières, être séparé de sa communion est regardé par les plus grands criminels comme le suprême châtiment, qu’il faut éviter à tout prix. Aucune question de doctrine ne vient
troubler la prière des fidèles, aucun écho des controverses qui agitent encore l'Orient ne pénètre en Gaule, C’est la paix profonde, la spéculation théologique qui florissait au ve siècle est en sommeil L’instruction même est négligée au profit de la mystique. Le vrie siècle est celui qui a produit le plus de saints. Il a fait bon accueil à la règle de saint Colomban qui réclame l'effort un peu surhumaïin des vertus héroïques. On préfèrera bientôt la règle de saint Benoît, plus accessible à la moyenne des caractères.
Le domaine de l'Eglise, qui augmente toujours, n’a pas jusqu'ici été détourné de sa destination religieuse et charitablie. Il est encore intact ou à peu près, et il en résulte pour l’autorité ecclésiastique une situation très forte, elle est indépendante des fidèles et du pouvoir civil.
Les revenus réguliers sont surabondants, pour subvenir à l’entretien du clergé et à toutes les œuvres qui se rattachent au saint ministère, Pas n’est besoin de stimuler la générosité des fidèles, comme on le fera plus tard. Elle va d’elle-même au devant de tous les besoins, et par des dons en capital, qui assurent une rente perpétuelle. Le Saint-Siège de Rome ne songe pas à prélever sur les églises aucune de ces contributions qui soulèveront plus tard des conflits si orageux.
Bien que les évêques soient désignés par le roi, ils ont cependant une très réelle indépendance, à cause de leur puissance territoriale, qui leur confère déjà un véritable pouvoir temporel sur un grand nombre d'hommes.
Les rois tiennent à nommer les évêques, ils veulent que rien d’important ne se fasse sans eux. Ils semblent donc exercer un patronage onéreux. Mais, dans la pratique, ils n’interviennent pas d’une façon abusive, ils laissent l'Eglise se gouverner elle-même, Dans les choses spirituelles le concert des deux pouvoirs est satisfaisant, l’équilibre existe. Il y a plus assurément de la part du gouvernement, qu’un concours purement négatif, qui n’aurait pas été dans les mœurs. L'Etat donne un concours positif, mais qui n’est pas indiscret, on l’a même accusé d’être indifférent. Cette modération ne vaut-elle pas mieux que le zèle intempestif de Charlemagne, et quoi demander de plus que les résultats obtenus ?
Les rapports du pouvoir civil et des évêques sont surtout d’ordre politique, et, d’une certaine manière, c’est l’épiscopat qui est le plus fort. Par leur grande fortune, comme par leurs relations avec le Palais, dont beaucoup d’entre eux sont issus, les évêques font partie de cette aristocratie qui domine le pays, à l’époque où nous sommes arrivés, et dont les luttes vont causer de si grands troubles. C’est donc de leur puissance même, et de la trop grande part qu’ils ont prise aux compétitions des partis, que viendront, les désordres que nous allons rencontrer.
Tels sont les caractères de l’époque mérovingienne. Pendant la période carolingienne qui vient ensuite, les faits sont tout différents et beaucoup plus compliqués. L’union des deux pouvoirs devient telle qu’elle rappelle un peu la cité antique. Les évêques
n’ont plus la même indépendance. En dehors de la doctrine pure, pour laquelle aucune question ne sera posée de longtemps, et pour tout ce qui est de la discipline, le roi se regarde comme leur chef. Charlemagne veut très sincèrement protéger l'Eglise, mais comme il ne fait aucune distinction entre l'Eglise et l'Etat, il puise sans scrupule dans le domaine de l'Eglise pour récompenser les serviteurs de l'Etat.
Les 50 années où nous allons entrer sont la transition entre les deux époques, mais les grands événements qu’elles comportent ne peuvent être compris qu’au moyen de ce qui précède, car ils en sont l'aboutissement naturel. C’est pourquoi ils se rattachent de préférence à l’Eglise mérovingienne.