LE GRAND PILLAGE DE CHARLES MARTEL
Pépin d’Héristal étant mort en 715, la guerre civile recommença. Les détails importent peu, il suffit de constater que Charles Martel fut victorieux de la Neustrie en 717 et 719, puis de la Burgundie en 735, et enfin de la Provence en 740 seulement. En même temps, il fit la guerre sans arrêter, au nord contre les Saxons, les Frisons, les Alamans, les Bavarois, et au sud contre les Arabes. Ces derniers apparaissent dès 719, la bataille de Toulouse est de 721, la bataille de Poitiers de 733, et enfin c’est seulement en 737 qu'ils sont chassés de la Provence avec le concours d’une armée lombarde. Cet aperçu est nécessaire pour juger de l’extrême péril où le pays se trouva pendant vingt-cinq ans, et de la continuité de l'effort militaire qu’il fallut produire, avec les moyens rudimentaires qu'offrait alors la mobilisation générale de tous les hommes libres.
Ces conditions spéciales expliquent, sans la justifier, la brutalité des mesures prises. Le remède véritable aurait été la création d’une armée régulière. Mais il aurait fallu pour la payer, comme faisaient autrefois les Romains, restaurer la notion de l’impôt, alors totalement abolie dans les idées de l’époque. On préféra un expédient, dont les conséquences dé sastreuses ne tardèrent pas. Un scandale moral dans
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le présent, et plus tard la ruine matérielle de tout le pays, par suite de l’anéantissement de l’armée.
En politique intérieure, Charles Martel répéta avec moins de violences et en plus grand, ce qu’avaient fait ses prédécesseurs Ebroïn et Pépin d’Héristal. Il destitua des évêques — on ne dit pas qu’il les ait mis à mort — et il les remplaça par des hommes qu’il voulait récompenser ou attacher à sa fortune. Il le fit largement et sans scrupule. On vit apparaître la pluralité des bénéfices qui fit tant de mal dans la suite. En outre, les nouveaux évêques n’avaient pour la plupart rien d’ecclésiastique. On les accepta sans résistance cependant, ils furent ordonnés, et l’état des esprits alors était tel qu’ils se prétèrent à leurs nouvelles fonctions, mais sans rien changer à leur genre de vie. Voici quelques faits qui nous sont parvenus.
Benignus, abbé de Fontenelle, au temps de Pépin d’Héristal avait été chassé par Ragenfrid et remplacé par Wando. Quand Charles Martel livra la bataille de Vinchi, Benignus combattait dans son armée, et l’abbé Wando dans celle de Ragenfrid ; Charles ayant été vainqueur, Wando perdit son abbaye qui fut restituée à Benignust.
Charles déposséda l’archevêque Rigobert du siège de Reims, parce que Rigobert s’était montré favorable à Ragenfrid, et « il fit de même à d’autres évéques pour donner leurs sièges à ceux qui avaient été
1, Chronique de Fontenelle, D. Bouquet, II, 659.
de son partit ». Un certain Milo, homme de guerre qui avait combattu pour Charles, eut deux évêchés pour sa part, Reims et Trêves. Un neveu de Charles, le jeune Hughe, réconcilié avec son oncle et d’ailleurs engagé dans les ordres, en eut trois, Rouen, Paris et Bayeux. Il reçut en outre les abbayes de Fontenelle et de Jumièges?. Et voici ce qu’un contemporain dit de ces nouveaux évêques : « Des séculiers prennent la place des saints évêques, et les biens donnés aux pauvres sont dissipés par des gens de guerre; l’aumône des bons sert à entretenir des chasseurs, leurs meutes, et même des femmes de mauvaise vies ». La réprobation de ces désordres s’est synthétisée dans la légende. On assurait qu'après sa mort, Charles Martel était allé dans l’enfer, expier ses crimes... »
1. Vita S. Rigoberti, Ibid., III, X, 657. Et aliis similiter fecit et iis qui suis partibus fuerant dedit.