Mansi, XII
Ne
Ce langage embarrassé fait deviner ce que l’auteur n'ose pas dire. Nous savons quelles sont les infractions au droit canonique dans les temps troublés, dont la réparation est désirée si vivement, sans, du reste, aucun espoir de la voir jamais réaliser. Il est manifeste que les restitutions ont été peu importantes. Aussi cette protestation platonique sera la dernière, les conciles suivants de Compiègne et de Verberie ne parlent plus de rien, la question est définitivement enterrée.
Remarquer dans le texte précédent, que l’auteur souhaite des « jours sereins » et une « période de tranquillité ». Ces temps heureux ne sont donc pas encore arrivés au moment où il écrit. Le roi est en Italie, engagé dans une guerre contre les Lombards que de bons esprits, qui auraient sans doute préféré la pacification intérieure du royaume, jugent inopportune et impolitique. 11 va failoir soumettre l’Aquitaine, et se défendre contre les Saxons; viendront ensuite les interminables expéditions de Charlemagne, et toujours plus lointaines, en Allemagne, en Italie, en Espagne. Il ne sera pas question de réduire l’armée, on devra au contraire rendre plus rigoureux le service militaire. Les précaires seront donc renouvelés régulièrement, et la situation semble plutôt s’aggraver.
Leidradus, archevêquedeLyon, écrit à Charlemagne que son église, au temps où il la reçut, était dépourvue de tout! Un tel fait n’est pas isolé. On lit dans
1. Epist, Var., 30 (Epist. Karol. aeui., t. T1, p. 542). Cf. Chron. Adonis, 37 (Script., t. II, p. 319).
un capitulaire de Charlemagne qu’un évêque nouvellement promu trouve parfois en ruines l’habitation qui abritait jadis l’évêque et les chanoines. En 829, les évêques se plaignent auprès de Louis le Pieux que les églises épiscopales sont vides de leurs biens et réduites à rien2 Les archevêques de Sens n’ayant plus de quoi subsister ont été contraints de saisir le temporel des abbayes de leur diocèse et de vivre à leurs dépensÿ.
Enfin les théoriciens n’ont pas manqué pour établir une doctrine de ces pratiques. Certains enseignaient qu’il ne faut laisser aux établissements religieux que les biens strictement nécessaires à l’entretien des clercs et des moines. Le reste doit être partagé aux mains de ceux qui défendent le royaume. Dans la pratique, la nécessité s’imposait tellement qu’un prince aussi dévoué que Louis le Pieux ne voit aucun moyen de s’y soustraire. Dans la circu-
1, Form. imp. 25, confirmant un précepte de Charlemagne «in qua continebalur, eo quod tempore, quo pastoralem praefatae civitatis suscepit curam... aedificia in quibus episcopi et canonici jam pridem habitaverant, per inopiam praedecessorum suorum pontificum diruta ac paene ad nihilum redacta invenisset»(Zeumer, Form., p. 30).
2. Episc. relatio, 7 « quasdam sedes episcopales, quae rebus propriis viduatae, immo annulatae esse videntur » (Boretius, Capit., t. IT, p. 38). Cf. Conc. de Paris de 828, III, 15 (Conc. aevi. Kar., t. I, p. 675).
3. Diplômes de Louis le Pieux du 18 août 822, B. M., 756 (Quantin, Cart. de l'Yonne,17.t. I,p. 38); de Charles le Chauve du 23 février 848 B. 1600 (Quantin, 27, t. 1, p. 33). Charte de l'archevêque de Sens Aldrie
, de 833 (21, p. 40). Cf. Poesch, op. cit., t. II, p. 218.
4. Parchase Radbert déclare qu'on prêtait à tort ce sentiment à Wala.. « de eo nonnulli calumniantur quia voluerit res ecclesiarum dividerentur, tantumque remaneret ecclesiis, quantum admodum sufficeret, cetera vero militiae deservirent ». Vila Walae, II, 4, Act, SS. 0. S. B., IV, I, 470
laire envoyée aux archevêques à l'issue du concile d’Aix-la-Chapelle, il reconnaît que beaucoup de clercs détiennent des monastères féminins, que de nombreux laïques ont obtenu des monastères d'hommes et de femmes. Il en conclut, non pas que l’abus doit disparaître, mais qu’il appartient à l’évêque de faire observer la règle dans ces maisons! Les documents de l’époque sont remplis de cette constatation que la spoliation des biens d’Eglise a pour but l'entretien de l’armée, ils parlent constamment des mililes qui les détiennent. On trouvera de nombreux exemples dans l’ouvrage si documenté de M. Lesne2
Ainsi, le règne de Charlemagne qu’on croirait une ère de prospérité pour l'Eglise, est au contraire un temps de ruine et de misère, à tel point que dès le début du 1x£ siècle, la question se pose de remédier aux conséquences désastreuses qui en résultent pour la discipline ecclésiastique. Les moines laissés sans ressources désertaient en masse leurs monastères, poussés par la faim et le dénuement. Ce fut l’œuvre de la réforme entreprise par saint Benoït d’Aniane, et qui fut sanctionnée par le concile d’Aïx-le-Chapelle de 816. On aura soin de pourvoir à la subsistance des personnes en réservant sur les biens des églises une part qui ne pourrait plus êtres dilapidée par les supérieurs laïques. Telle fut l’origine de la distinction
1. Quanquam enim nonnulli clerici monasteria puellarum et nonnulli laici monasteria virorum etiam et puellarum habeant (Conc. ævi Karol., I, 462).
2. Emile Lesne, L'origine des menses. Lille 1910, notamment le chap. IV, p. 41 à 51.
faite depuis lors, entre la mense conventuelle et la mense abbatiale. On a reproché à cette institution d’avoir favorisé la commende, mais elle a eu pour but, au contraire, d’en restreindre les abus, car ce mal existait déjà depuis près de’ cent ans.
Mais, il est bien vrai que la commende n’a jamais cessé. Elle a duré jusqu’à la Révolution, et les derniers rois ne voyaient pas d’autre moyen d’assurer certains services publics. C’est ce que pensaient déjà Charlemagne et Charles Martel, mais il s’agissait alors, comme nous l’avons vu, de l’entretien de l’armée. On sait que le procédé ne réussit pas. Le service militaire était si mal organisé, la charge en était si lourde pour les petits, qu’ils se réfugièrent en foule dans la condition servile. Le roi n’ayant plus d’armée fut réduit honteusement à l'impuissance devant les misérables bandes des Normands, tandis que la société subissait elle-même une pénible régression vers l'esclavage de la cité antique.
Au moment même où se consommait, en se COnsolidant, la grande spoliation carolingienne, dont Charles Martel avait donné le signal, le royaume des Francs, par une réaction singulière, fait à l’église de Rome la gigantesque donation de l'Etat Pontifical. Ce grand fait, dont les conséquences politiques dominent tout le Moyen-Age, comporte une préparation éloignée qui constitue la seconde partie de l'Eglise Mérovingienne. Il faut pour l’étudier nous transporter en Italie, depuis le temps de la grande invasion.