‹ l'eglise merovingienne et l'etat pontificalChapitre 68 sur 222 · Mansi, Conc. IX, 537-582; Hardouin, Conc. III · texte numérisé non relu

Mansi, Conc. IX, 537-582; Hardouin, Conc. III

lonnes cédèrent, et la table de l’autel serait tombée sur le pape en l’écrasant si quelques clercs ne l'avaient soutenue de leurs mains. A cette vue, le peuple exaspéré gronda d’une façon menaçante; plusieurs soldats montraient une telle mauvaise volonté à seconder le préteur, que celui-ci jugea prudent de mettre fin à cette scène honteuse et sacrilège.

L'empereur fit promettre solennellement à Vigile qu'il ne lui serait fait aucun mal, s’il rentrait dans son palais. Il s'y décida avec peine, mais cette résidence se transformait de plus en plus en prison, il ne se sentit plus en sûreté, et, dans la nuit du 23 décembre, il parvint à s'évader. Il passa le détroit dans une barque, et se réfugia dans l’église Sainte-Euphémie, là-même où s'était tenu, cent ans auparavant, le concile de Chalcédoine. |

Dans le courant du mois de janvier, le pape réussit à publier et à faire afficher dans Constantinople, une bulle d’excommunication contre Askidas et plusieurs autres évêques. En outre, il expédia, le 5 février, une lettre encyclique, le Constilulum, où il racontait au monde entier les mauvais traitements qu'il avait soufferts!, L'empereur exerça encore quelques violences, les diacres Pelage et Tullianus furent. arrachés de l’église Sainte-Euphémie, et jetés en prison. Cependant, l’énergie de Vigile l’avait inti-

1. Cette lettre nous est parvenue, Mansi, op. cit., t. IX, c. 59 sqq Hardouin, op. cit., t. III, col. 3, sqq. En outre, des ambassadeurs francs du roi d’'Austrasie Theodebald se trouvaient alors à Constantinople, les clercs italiens leur remirent une lettre racontant en détail tous les faits antérieurs à février 552, et qui nous est parvenue également; Mansi, op. cit, t. IX, c. 154 sqq; Hardouin, op. cit. c. 49, sqq.

midé; les évêques excommuniés firent leur soumission, il ne fut plus question de l’édit, et on se remit à la préparation du concile. Vigile rentra à Conttantinople dans le courant de 552. Une circonstance toute spéciale lui était venue en aide. Rome, comme nous l’avons vu, était retombée au pouvoir des Goths depuis 549, elle ne fut reprise par Narsès qu’à la fin de 552, il était donc impossible à Justinien de le déposer, car il n’aurait pas pu lui donner un successeur à sa dévotion, le clergé romain aurait élu certainement un opposant encore plus déterminé à sa politique.

Les difficultés reparurent quand il s’agit de fixer le lieu de réunion et la composition du concile. Il aurait fallu, pour que la consultation soit sérieuse, que les Occidentaux puissent être en nombre dans l’assemblée. Justinien n’y consentit pas, il tint à s’assurer une grosse majorité d’Orientaux qui fussent totalement sous sa dépendance. De cette façon, la décision du concile serait entièrement contorme à son édit, c’est ce qui eut lieu en effet. Les sessions se tinrent du 5 mai au 2 juin 593, Vigile n’v assista pas, en signe de protestation, non plus que les autres évêques latins assez nombreux alors à Constantinoplé.

Les décisions du concile reçurent les sancrions habituelles, l’exil et la persécution de tous les opposants. Mais alors, le zèle du prince catholique avait une base ecclésiastique, il n’était plus que l’évêque du dehors, le bras séculier,

Il semble bien d’après le Liber pontificalis que Vigile fut exilé lui aussi, et même condamné à travailler dans les mines. Cependant, il reconnut finalement, ce qui est vrai, que la décision du concile était conçue dans des termes qui ne contredisaient pas le concile de Chaicédoine. 1} Papprouva donc, par une lettre du 8 décembre 555 adressée au pa triarche de Constantinople, et il nocifia sa décision à l’église d'Occidert par une autre lettre du 23 février 5b41 Il put dès lors repartir pour Rome, mais il tomba malade pendant le voyage, et il dut s’arréter en Sicile. Il mourut à Syracuse le 7 juin 555.

Cette adhésion au jugement des Trois Chapitres fut regardée d’abord en Occident comme une faiblesse, Elle en avait, er effet, les apparences, et elle rencontra une vive opposition, bientôt calmée, de la part des intégristes du concile de Chalcédoine. Elle était un acte de prudence, car elle évitait une rupture qui n'aurait pas été justifiée, et elle a été confirmée par tous les successeurs de Vigile, On a même décerné à l’assemblée de Constantinople le titre très bienveillant de Ve concile œcuménique.

D’après l’ensemble des événements, on reconnaît que si Vigile n’a remporté qu'un démi-succès, il a obtenu tout de même quelque chose. Il n’a pas réussi à faire prévaloir le droit du pontife romain à juger souverainement la question, ni même à réu-

1. Mansi, op. cit., IX, 414-420, 457-488; Hardouin, op. cüt, t. III 213 sqq., 217 sqq.

nir, selon la justice, ceux qui devaient être, de droit, ses assesseurs, mais il a triomphé du laïcisme impérial, de la prétention de Justinien à édicter des constitutions dogmatiques, en vertu de sa propre autorité de prince catholique. Sur ce point, l’empereur a reculé. 1l est vrai qu’il n’a cédé que pour la forme, c’est quelque chose cependant, l’affirmation au moins d’un principe.

D'autre part, le résultat espéré par l’empereur et poursuivi de façon si pénible, ne fut pas atteint. Aucun rapprochement ne se produisit parmi les populations monophysistes.

Tous ces faits sont instructifs, ils révèlent une mentalité singulière, Si on maltraite le pape, on ne cesse pas cependant de le craindre. Malgré l’état misérable où il est réduit, ceux qu’il a excommuniés viennent lui faire leur soumission, et par son Constitulum du 5 février 552, il publie une énergique protestation, sans que le gouvernement impérial ait pu s’y opposer. Au fond, l’empereur, qui prétend régenter l'Eglise, n’est pas bien sûr de son pouvoir. Il sait confusément qu'il n’est pas seul, qu’il existe une autorité autre que la sienne, avec laquelle il est obligé de compter; il veut la surprendre par la ruse, aussi bien que la contraindre par la force. Ce souverain, à qui on ne peut pas refuser le titre de prince catholique, est une transition entre le paganisme de la cité antique et le monde nouveau, encore lointain, où l'Eglise, société spirituelle, s'étendant par-dessus les frontières à tous les fidèles du monde entier, dégagée autant que

1IoO—

possible des contingences temporelles, sera seule préposée souverainement aux choses divines.

La conclusion de l'affaire des Trois Chapitres coïncide à peu près avec la fin de la guerre, qui a fait rentrer l’Itelie dans l’Empire. La domination des Goths, jointe à celle des Hérules avait duré près de quatre-vingts ans. On peut se demander si elle a été un mal ou un bien pour l'Eglise. Elle fut certainement une humiliation pour les Romains, qui ne pouvaient pas être dupes, et l'événement les aurait détrompés, de la fiction imaginée tout d’abord sur la suzeraineté impériale de Constantinople, Mais, quand il s’egit Ce l'Eglise universelle, qui ne doit pas tenir compte de cet amour-propre, il faut reconnaître que si on met à part la boutade sanguinaire de Théodoric qui a fait trois martyrs, la tolérance qui n’est cependant pas irréprochable de cet arien, valait mieux que le zèle dogmatique de Justinien. Si les Goths étaient restés dans Rome comme il s’en est fallu de bien peu, ce petit échec militaire aurait épargné à l’Empire byzantin la honte du mertyre de Silvérius et toute cette stérile agitation des Trois Chapitres, qui, sans aucun apport doctrinal, n’a fait qu’alimenter la désaffectation et la discorde déjà grandissante depuis deux siècles entre l’Orient et l'Occident,

SR Ur Eee

Page 1