SAINT GRÉGOIRE LE (GRAND
Le pontificat de saint Grégoire le Grand, qui s’étend de 590 à 604, marque une orientation toute nouvelle de l'Eglise Romaine. Jusqu'ici les papes ont été occupés surtout de l'Orient, où les grandes controverses dogmatiques, sans cesse renaissantes, ont absorbé leur activité. Ils se tournent maintenant d’avantage vers les peuples d'Occident. Ils trouvent chez eux une ample matière d’apostolat, et, tout aussitôt, une très large base d'influence. Le centre de la chrétienté va donc se déplacer vers l’ouest. Les nouvelles provinces ont une physionomie très différente des anciennes, on y verra renaîitre peu à peu, et non pas assurément sans quelques régressions, la vie propre de l'Eglise qui caractérisait les premiers siècles.
Nous rencontrerons encore l'union intime des deux pouvoirs, et poussée un peu au delà de la position d’équilibre. Déjà, sous les Mérovingiens, les rois francs étaient des princes catholiques comme les empereurs de Constantinople, ils entendaient aussi parler en maîtres dans les choses d’Eglise, mais ils tiraient des conséquences moins étendues du même principe, ils s’arrêtaient au temporel, et ils ne pénétraient pas dans le domaine purement spirituel. {ls n'avaient pas, affaire sans doute de tempérament, la dangereuse manie de dogmatiser. On ne peut rele-
ver chez eux que quelques velléités sans conséquence. Plus tard la situation se complique. Charlemagne sera un peu le successeur de Constantin, il n’imitera cependant pas Justinien. Il aurait peut-être eu bonne envie de faire de la théologie, mais ses guerres continuelles ne lui en ont pas laissé le loisir. Il ne faisait d’ailleurs aucune distinction entre l'Eglise et l'Etat, et, quand il se disait l’évêque du dehors, cela signifiait seulement qu’il ne se reconnaissait pas le droit de dire la messe.
C’est dans l’ordre politique que les frottements se produisirent. En Orient, une telle question ne se posait même pas, Lant les évêques étaient les plats valets de l’empereur. En Occident seulement va prendre naissance et se développer de plus en plus le conflit des deux pouvoirs, et il y a là deux phases fort différentes à distinguer. En général, c’est le domaine temporel de l'Eglise qui établit le contact, c’est ce qui apparaît tout d’abord, et ce qui subsiste toujours en dernier lieu. Il y a aussi la juridiction purement morale. C’est de cette source tout à fait étrangère au pouvoir temporel, et par une application très étendue du principe, que sortira un jour la monarchie pontificale de Grégoire Val. Tout cela est inconnu à l’Orient et n'apparaîtra en Occident que beaucoup plus tard, au xie siècle, plus de quatre cents ans après la clôture de l’époque mérovingienne. Au temps où nous sommes, la fortune territoriale est un point d'appui nécessaire pour quelque indépendance à l'égard du pouvoir civil. C’est par là que l'Eglise de Rome, grâce à ses immenses pro-
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priétés pourra conquérir assez d'influence politique pour tenir tête aux empereurs d'Orient.
Saint Grégoire le Grand, comme beaucoup de personnages ecclésiastiques de ce temps, était une vocation tardive. Vers l’âge de trente-cinq ans, il avait été préfet de Rome, en 574, et cette magistrature lui valut une grande popularité. Devenu moine bénédictin, il est nommé par Pelage Il apocrisiaire à Constantinople. Pendant les six années qu’il passa dans la capitale, de 578 à 584, il n’avait pas jugé à propos d'apprendre le grec, l’avenir pour lui était ailleurs. Revenu à Rome, il veut, en 586, partir lui-même évangéliser l'Angleterre. Il fut retenu par la clameur populaire, mais il reprit ce projet dix ans plus tard, et il envoya alors, étant pape, les quarante moines de Mont Cœælivs. Il les adressait au roi Ethelbert, marié à une princesse catholique, fille de Caribert Ie’, roi de Bourgogne, Les missionnaires se présentaient comme les ambassadeurs accrédités d’une grande puissance, ils furent reçus avec honneur et ils obtinrent un plein succès. |
Mais Grégoire n'oublie pas ce qu’il sait de l'Empire Grec, il se souvient de Justinien pour ne pas suivre son exemple, et pour professer l'horreur de toute contrainte en matière de religion. Quand son disciple Augustin a obtenu la faveur du roi Ethelbert, il lui recommande de n’exercer aucune violence, de ne pas même détruire les temples des infidèles, mais de les asperger d’eau bénite, pour les consacrer au
nouveau culte. Ces instructions étaient tellement contraires aux idées de l’époque, qu’elles n’ont été alors suivies que de loin, principalement par Charlemagne. Elles n’ont vraiment été appliquées que par les missionnaires des temps modernes.
En Angleterre, la foi se propagea dans les royaumes voisins de celui d’Ethelbert, en commençant toujours par les rois. Leur exemple suffit, dit-on, en tant qu’autorités sociales, dans le sens étendu que ces mots offraient alors, sauf cependant dans le royaume des Saxons orientaux, où l'intervention du bras séculier a été signalée : Quidam voluniarie, quidam vero coacti regis imperio, dit à ce sujet le vénérable Bède, qui écrivait cent cinquante ans plus tard.
L’Angleterre devenue catholique envoya à son tour des missionnaires sur le continent, chez les nations encore païennes des pays rhénans. Les deux plus célèbres de ces apôtres, saint Willibrod et saint Boniface, vinrent demander à Rome l'investiture de leur mission. Le premier s’y rendit en 695 sous le pape Sergius, il y fut sacré évêque et il fonda l’évêché d'Utrecht. Le second vint trois fois à Rome, en 719, puis en 722-723 sous Grégoire IL, et c’est alors qu’il est ordonné évêque; une troisième fois en 737- 738, au temps de Grégoire III En outre, il a reçu le pallium en 732, ce qui lui donne rang d’archevêque et il est {constitué le délégué du Saint-Siège pour toute la Germanie, Nous l'avons déjà rencontré en France.
Par là se trouve étendue singlièrement l’autorité
des papes qui saura maintenir partout la plus parfaite unité, et l’œuvre de saint Grégoire le Grand s’'épanouit dans le merveilleux développement de l'Eglise occidentale, qui est venu se greffer sur la décadence de l’Empire byzantin. |
Nous retrouverons saint Grégoire en Italie, où il accomplit une œuvre plus modeste, intéressante aussi et utile à l’affranchissement de l'Eglise.
Macaigne 11