Epist. III, 65. Mauricio Augusto, P. L. LXXVII
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reproche, où il voulait surtout éluder un nouveau cébat dont il ne comprenait pas l’importance; il n'y voyait qu'une: dispute de mots. Mais, loin de se calmer, l’affaire s'était au contraire envenimée, A l'exemple de ses prédécesseurs, Zénon et Justinien, Héraclius avait publié en 638 une constitution dogmatique l’Ecthésis, et après lui Constant II en avait édicté une autre du même genre, en 648, le Type. En réponse à ce dernier manifeste de la théologie impériale, un grand concile de 105 évêques se réunit au Latran en octobre 649. Il condamna solennellement l’Ecihésis le Type et tous les fauteurs de la nouvelle hérésie, sans oublier le pape Honorius, dont l’imprévoyance et la faiblesse ont été alors jugées très sévèrement. |
Le colère de l’empereur fut extrème, et dans la nuit du 17 au 18 juin 653, l’église du Latran vit se renouveler les scènes odieuses qui s'étaient passées juste un siècle auparavant à Saint-Pierre de Constantinople. L'empereur avait entrepris de contraindre le pepe Martin Ier par la force. Et, sur son ordre, l’exarque de Ravenne, Théodore Calliopé, était entré dens Rome avec une armée, pour s'emparer de la personne du pape. Ce dernier avait fait placer son lit devant l'autel. Mais deux jours après, l’église est envahie à l’improviste par des hommes armés. Martin ne résista pas à la force, ne voulant pas que le sang coulât à cause de lui. Il fut emmené à Constantinople et Ce là en Crimée, où il mourut enfin le 16 septembre 655, aerumnis confectus, dit la légende du bréviaire, car il est honoré comme martyr le 12
novembre. Ces mots résument très brièvement une longue série de mauvais traitements, de tortures même, que l’on croirait empruntées aux actes d’un martyr, au temps des grandes persécutions des empereurs paiïens. Après une année de détention dans l’île de Nexos, il avait été tenu plusieurs mois à Constantinople dans une dure prison. Exténué par ces souffrances il comparut devant le tribunal et le président l’interpella ainsi : « Dis-moi malheureux, quel mal t’a fait l’empereur ». Il fut traîné par la ville, dépouillé de ses insignes et même en partie de ses vêétements, puis enfin conduit au lieu de l’exécution. On n'’osa pas cependant lui ôter la vie, et il mourut de misère dans son exil au bout d’une année.
Il y eut encore d’autres victimes, notamment le moine Maxime et ses deux compagnons. Ils furent horriblement martyrisés à Constantinople, on leur arracha la langue et on leur coupa la main droite. Finalement, ils moururent de misère en exil longtemps après. Saint Maxime le 13 août 662 âgé de 82 ans. L’un de ses compagnons l’avait précédé le 18 juillet de la même année, l’autre, l’apocrisiaire Anastase, vécut jusqu’au 11 octobre 666.
Le plus curieux est que l’empereur sentait tellement l’odieux de tels procès, qu'il n’osait pas les avouer. En audience publique il n’était pas question de théologie, on arguait d’autres chefs d’accu- sation. Le pape Martin était inculpé d’avoir trempé dans la révolte d’un exarque de Ravenne Olympius, laquelle remontait à 649, et quand il ouvrit la bouche pour parler du Type, le préteur lui coupa la parole.
Le mécontentement à Rome était très vif, les relations avaient été rompues. Il fallait vivre cependant, et des deux côtés on tâchait de faire le silence. Le mpereur Constant IT vint à Rome en 663, à l’issue de sa campagne malheureuse dans le duché de Benevent. On oublia qu’il était hérétique., et le pape Vitalien le reçut avec tous les honneurs alors en usage. L'empereur fit même des présents aux églises, pour satisfaire au protocole, et ils furent acceptés. Mais en partant il emporta une partie du trésor des églises et notamment le toit en bronze de l’église Sancta Maria ad martyres (le Panthéon).
Ainsi, l’empereur était encore le maître, on n’osait pas lui résister ni l’excommunier, mais il était obligé d’envoyer une armée, ou de venir lui-même, pour accomplir ses exactions. Le procédé ne devait bientôt plus réussir, car les papes seront désormais assez forts pour ne pas lui céder, et ils prennent le bon parti de se défendre par la force. Plus exactement, ils se laisseront défendre, car le peuple se soulèvera spontanément contre la tyrannie impériale. Déjà le pape Martin aurait pu résister, les défenseurs ne lui manquaïient pas, mais il s'était livré lui-même.
Constant II étant mort en 668, son fils qui lui succéda, Constantin Pogonat, ne faisait pas de théologie, et la paix religieuse fut aussitôt rétablie. Elle aboutit au concile de 680 qui condamna le monothélisme.
Mais, Constantin Pogonat mourut en 68b et il eut pour successeur son fils Justinien II. Le nouvel
empereur entretint au début de bons rapports avec le Siège de Rome. En 692, il réunit un nouveau concile à Constantinople en vue de porter des canons disciplinaires. Ce fut le concile in Trullo qui édicta en effet 103 canons. Certains d’entre eux mettent Constantinople sur le même pied que Rome, de sorte qu'ils nient jusqu'à un certain point, la primauté romaine. En outre, ils frappaient d’anathème différents points de la discipline romaine. Le pape Sergius refusa donc de les approuver. Aussitôt, Justinien II envoya à Rome le protospathaire Zacharie avec mission d’arrêter le pape, maïs il a négligé de lui donner une escorte suffisante. Les armées de l’exarchat de Ravenne et du duché de la Pentapole prirent parti pour le pape; des bandes de soldats se dirigent vers Rome, pour empêcher qu’il ne soit emmené hors de la ville. Le protospathaïre n’eut d’autre ressource que d’implorer la protection de celui qu’il avait mission d'arrêter. Il se réfugia au Latran, si effrayé qu’il alla jusqu’à se cacher sous le lit du pape. C’est vers cette époque que saint Willibrod était venu à Rome, et qu'il reçut du pape Sergius, avec la consécration épiscopale, la mission d’évangéliser l’Allemagne. Il aurait pu rencontrer l’envoyé de l’empereur ainsi réduit à l'impuissance. La coïncidence des deux événements est symptomatique.
Le protospathaire quitta la ville couvert de honte. Justinien n'eut pas le temps de venger cet affront, il fut déposé peu après, et on l’envoya en exil, après lui avoir coupé le nez. Quand il remonta sur le trône
en 705, le pape Sergius était mort. On s’expliqua pacifiquement au sujet du concile in Trullo, dans une entrevue qui eut lieu à Nicomédie en 710 entre l’empereur et le nouveau pape Constantin.
L'année suivante, Justinien II était massacré en Asie par ses soldats révoltés, et son successeur Philippicus fit ouvertement profession de monothélisme en rejetant le concile de 680. Le pape Constantin le condamna et même l’excommunia personnellement, il fit rayer son nom des diptyques de l’Église de Rome. Bien souvent déjà l’empereur avait excommunié le pape de cette manière, en l’effaçant des diptyques de Constantinople, c'était la première fois que le pape excommuniait l’empereur. Les occasions n’avaient pas manqué, mais on avait réussi à faire d’habiles distinctions entre les actes que l’on condamnait comme le Type, et la personne de l’empereur qui les avait signés; on rejetait toute la faute sur les conseillers. Les papes n’avaient frappé jusqu'ici que le patriarche de Constantinople, qui était tantôt l’instigateur des mesures prises, tantôt l'instrument du souverain.
Il faudrait se garder d’accuser de faiblesse les pontifes romains, qui ont, au contraire, montré le plus grand courage, dans cette lutte héroïque contre Ja tyrannie byzantine. La longue persécution de plus d’un siècle, qui vient de finir dans l’impuissance, est peut être la période la plus glorieuse de l'Eglise, celle où se manifeste le mieux la divinité de sa mission, libératrice de la morale à l’égard de
la force. En ménageant l’empereur, les papes ont agi avec une prudence bien justifiée; et quand, dix ans après l’excommunication de Philippicus, surgit l’hérésie iconoclaste, Grégoire IT, malgré qu’il se sentit le plus fort, conserva cette tradition si excellente de modération.
Léon d’Isaurien était cependant l’auteur responsable, l’auteur direct de l’hérésie. Il avait pris l’initiative de rendre un décret prohibant le culte des images. Le pape se borna à réprouver la doctrine, il s’abstient d’excommunier l’empereur, et il espère toujours réussir à la persuader. Ces bons procédés furent assurément fort mal récompensés, maïs une attitude violente aurait-elle mieux réussi ?
L'empereur entreprit aussitôt, selon la tradition byzantine, de réduire le pape par la force. Il prend la précaution d’ordonner à l’exarque de Ravenne de marcher sur Rome avec son armée. Une partie des soldats refusent, et les populations se soulèvent d’autant plus volontiers que les mesures prescrites sont accompagnées d’une augmentation d’impôts. Les milices locales prennent parti pour le pape qui était le plus grand propriétaire de tout le pays. et qui apparaît comme le défenseur de l’Italie. Les Lombards aussi se joignent à elles, et les troupes coalisées arrêtent l’armée de Ravenne au pont Salarius! Elles occupent Rome, où elles s’opposent à l’enlèvement du pape. On se bat un peu partout, et finalement les agents de l’empereur sont réduits à l’impuissance.
1. Pont de la voie Salaria sur l’Anio, à 4 kilomètres de Rome
Une telle aventure, qui se passait en 726 ou 727, n’était pas pour faire l’union si nécessaire contre le péril extérieur, alle réalisait tout au contraire, pour un instant, une coalisation contre l’Empire Grec, de tous les Italiens dévoués à l'Eglise romaine. Cet événement est l’un des faits les plus curieux de cette époque si étrange et si différente de la nôtre. Deux peuples qui depuis cent cinquante ans ne cessaient de se combattre, venaïent soudain de s’allier dans un intérêt supérieur, et de l’ordre le plus élevé, pour défendre la liberté religiouse.
Si cette union avait pu durer, elle eût eu pour conséquence logique une confédération italienne sous l’hégémonie du roi Luitprand, le plus puissant des coalisés, et c’en était fait de la domination byzantine. Mais les esprits n'étaient pas mûrs pour une pareille solution, les idées s’orientaient plutôt vers un particularisme régional qui tendait à émietter tous les peuples. Avant tout, les Romains ne voulaient pas devenir Lombards, les Lombards euxmêmes étaient divisés, ceux de Spolète et de Benevent ne visaient qu’à se rendre indépendants du royaume de Pavie. Aussi, la réunion accidentelle de ces éléments hétérogènes ne survécut pas aux circonstances qui l’avaient provoquée. Elle eut un résultat cependant purement négatif et tout aux dépens de l’Empire Grec, qui demeura le vaincu du pont Salarius. Les autonomies italiennes sortirent
de là.
Bien des fois déjà, il y avait eu des troubles dans les villes d’Italie, et ils avaient, été durement réprimés, mais ils n’avaient aucune tendance séparatiste. On se plaignait des exactions d’un fonctionnaire, et on acceptait son successeur, les ckcses furent plus graves dans le cas présent. Au cours des émeutes qui éclatèrent de tous côtés, et dirigées surtout contre l’augmentation de l’impôt foncier, les agents impériaux furent généralement chassés. Quelquefois même ils furent massacrés, et toutes les fonctions devinrent électives. On n’alla pas jusqu’à la rupture politique; cela même n’entrait pasdans la pensée desplusardents:; il subsistait un reste de loyalisme et d’orgueil national: toujours vivace au cœur des Italiens. Tous voulaient rester fidèles à l’empereur, pourvu qu’il fit sentir un peu moins son autorité. Ainsi, le pape Grégoire II fut tout le premier à repousser l’idée de créer un empereur italien. Il fit marcher les milices du duché de Rome contre l’usurpateur qui s'était déclaré dans la Tuscie romaine, et on envoya sa tête à Constantinople.
Bien entendu, l’administration byzantine n’accepta pas, sans résistance, ces conditions nouvelles. Elle fit de grands efforts pour reprendre ce qui lui avait été arraché, et elle y réussit quelquefois, du moins en apparence plutôt qu’en réalité. Le chef élu recevait une confirmation impériale, qui n’était qu’une simple formalité. L'empereur prétendait même quelquefois faire encore des nominations directes. Ces agents n'avaient qu’un rôle subalterne, et
n'étaient que les instruments des véritables pouvoirs locaux, qui seuls décident souverainement de la paix et de ia guerre. C’est ce que nous allons voir à Rome, au temps des papes Grégoire III et Zacharie.
Il ya toujours un duc de Rome et un exarque à Ravenne, tous les deux nommés par l'empereur. Mais c’est l’exarque de Ravenne qui demande, non pas au duc. de Rome, mais au pape, de le protéger contre les Lombards. Nous ne comprenons guère aujourd’hui, ces situations mal définies; elles s’expliquent alors, non seulement par l’état des esprits, mais par la lenteur des communications, jointe à la faiblesse très réelle de l’Empire Grec, qui rendait très lointaine et peu probable, une restauration effective de sa puissance en Italie. La Sicile et les Calabres lui étaient encore soumises réellement, mais pour le reste, la situation ressemblait de plus en plus à celle des royaumes barbares d'Occident, qui étaient indépendants depuis deux siècles, alors qu’on les regardait toujours un peu à Oonstantinople, comme des . provinces lointaines de l’Empire.
Grégoire IÏ étant mort en 731, son successeur Grégoire III avait renouvelé la condamnation de l’iconoclasme. Léon envoya aussitôt une armée portée par une flotte qui fit naufrage dans l’Adriatique, en 732. Cette expédition aurait été une réponse sérieuse aux autonomies italiennes. L’empereur ne tenta pas de la renouveler, il avait à soutenir des guerres plus utiles sur sa frontière de l’est. Il accepta en silence l’injure qui lui avait été faite, en se bor-
ñant aux intrigues locales dont nous avons parlé, et il ne s’occupa plus de l'Italie. |
Léon l’Isaurien trouva cependant deux moyens de punir l'Eglise de Rome. Tout d’abord, il confisqua les patrimoines, qu’elle avait en Sicile et en Calabre. Ainsi, au moment même où s’accomplissait en France le grand pillage de Charles Martel, le domaine de l’Eglise romaine déjà dévasté et diminué dans la Haute-Italie par l'invasion des Lombards subissait une nouvelle réduction très importante. Ses revenus restaient encore considérables, et elle n’est pas privée de l’opulence dont elle a besoin. M ais il est remarquable, qu’en Italie comme en France, la belle époque de la surabondance des ressources matérielles qui caractérise l'Eglise mérovingienne est passée.
En second lieu, l’empereur retrancha du patriarchat de Rome pour les rattacher à Constantinople, toutes les provinces sur lesquelles il avait encore quelque autorité, c’est-à-dire l’illyrie, la Thessalie, la Grèce, la Sicile et l'Italie méridionale. J’ai déjà dit comment tous ces pays étaient restés soumis directement à l'Eglise romainet, on n'eut pas besoin d’un décret ecclésiastique et encore moins d’un concordat. Il suffit d'empêcher, par la force, les évêques d’aller à Rome, et de les diriger d'office sur Constantinople. Cet acte de violence qui ne fut jamais réparé eut des conséquences autrement graves que la confiscation des patrimoines. Il rompit un trait d’union