‹ l'eglise merovingienne et l'etat pontificalChapitre 98 sur 222 · LOS · texte numérisé non relu

LOS

tement ce qu’il veut, et il mettra alors tout en œuvre pour l'obtenir. Il ne craindra pas de se faire un très humble solliciteur.

Aïnsi, quand Etienne II a quitté Rome, les nouveaux représentants du roi, Chrodogang et Autcharius ont des instructions formelles, leur mission est strictement limitée au voyage du pape. A Pavie, ils restent à l'écart des premières négociations, ils ne se mêlent en aucune façon des réclamations présentées par ordre de l’empereur, au sujet de l’exarchat de Ravenne, mais ensuite, quand ces pourparlers ont échoué, on les voit intervenir avec énergie pour obtenir la continuation du voyage, ce qui cause un vif déplaisir au roi des Lombards, sans que cependant il ose refuser.

Ici se place un détail qui mérite d’être relevé. Par deux fois, Astolf demande au pape si vraiment il a lui même le désir d’aller en France, à quoi Etienne répond toujours affirmativement, et c’est devant cette assurance réitérée que le roi se décide à céder. Il supposait donc que le pape aurait agi encore par ordre de l’empereur, et il aurait pu retenir un ambassadeur de son ennemi, il s'incline devant la volonté personnelle du pontife romaint.

. Lib, pont., p. 446... [Stephanus] nullo modo apud eum impene valuit. Nam et imperialis missus.. nihil obtinere potuit. Praedicti vero Francorum missi imminebant fortiter apud eundem Aistulphum ut prefatum sanctissimum papam Franciam pergere relaxaret. Adhaec convocans iamdictum beatissimum virum interrogavit si eius Franciam properandi esset voluntas. Quod videlicet ille nequaquam siluit, sed suam illi propalavit voluntatem... Alio vero die, praesente Rodigango.. interrogavit... rex si velle haberet Franciam ambulandi. Et ita affatus est. « Quod si tua est voluntas me relaxandi mea omnine est ambulandi ».

À Ponthion où le pape et le roi se rencontrèrent le 6 janvier 7541, nous allons voir en action les deux éléments contradictoires que j’ai signalés plus haut.

Le premier jour, il ne s’agit que de la réception faite au pontife romain qui est le chef de l’église; et le roi, avec toute sa cour, se prosterne devant lui.

Le lendemain, on aborde l’autre question, et c’est le pape qui se prosterne devant le roi. L’entrevue se passe dans l’oratoire; le pape, dit la Chronique de Moissac, s’étendit à terre avec tout son clergé, sous la cendre et le cilice, et il supplia le roi Pépin, par la miséricorde du Dieu Tout-Puissant, ainsi que par les mérites des bienheureux apôtres Pierre et Paul, de le délivrer, lui et le peuple romain, de la domination des Lombards et de la servitude de l’orgueilleux roi Astolf. Il ne voulut pas se relever de terre tant que le roi Pépin et ses fils et les grands du royaume ne lui eussent tendu la main, en signe du secours futur, et de la délivrance, et qu’ils Inel’eus-

1. Le Libes pontificalis et la Continuation de Prédégaire nous apprennent que le pape, parti de Rome le 14 octobre, avait quitté Pavie le 15 novembre. Il célébra la fête de Noël à Saint Maurice d’Agaune, où l’attendaient l’abbé Fulrad et le duc Rothard, envoyés par le roi pour lui faire honneur. Dès qu’il apprit son arrivée, Pepin lui dépêcha son propre fils, le jeune Charles, qui l’atteignit près de Dijon. Et il vint lui-même, avec là reine, de Thionville à Ponthion, dans la Marne, où le pape arriva le 6 janvier. De Ponthion, Etienne vint à l’abbaye de Saint Denys, et il dût pour cela passer à Paris — Les notes encore inéditer de Th. Carlet, qui sont conservées à la société archéologique de Noyon, relatent que l’hiver fut très rigoureux ; il a gelé depuis le 19 janvier jusqu’au 6 avril. On peut croire que ces dates dérivent de quelque document véridique, car les annales notaient volontiers les grands hivers, hiems valida. Ainsi tout le voyage du pape se serait fait par le beau temps, le grand froid n’est arrivé qu'après, quand il a été abrité à Saint-Denys. FLE HR LUS

"Aa h 44

sent ainsi eux-mêmes relevé de terrel Le Liber Pontificalis qui a insisté avec complaisance sur la première journée, se montre très discret sur la seconde, il se borne à dire que le pape pria le roi avec larmes3, il a même la précaution de préciser que tous les deux sont assis, pariter consedentes. Ces récits sont comme ceux de nos journaux actuels, il faut les contrôler l’un par l’autre.

J'ai cru longtemps, que la scène de l’oratoire était une pure cérémonie arrangée d’avance, et d’une portée purement symbolique, le pape ayant voulu figurer par son attitude humiliée les malheurs que souffrait l’Eglise de Rome. C’est une erreur, ses supplications étaient réelles, et elles ont réussi à fléchir la volonté du roi. Très souvent, en effet, et on peut dire toutes les fois que le pape sollicite une chose importante, il déclare au roi dans sa lettre qu’il fléchit les genoux, qu’il se prosterne devant lui, comme s’il était en sa présence, et ces mots ne sont pas une figure de langage, en voici quelques exemples.

Quand Etienne II demande à Pépin, en 757,

1. Chron. Moissacense, Mon. Germ. SS. I, 295, Sequenti die una cum clero suo aspersus cinere et indutus cilicio in terram prostratus, per misericordiam Dei omnipotentis et meritis beatorum apostolorum Petri et Pauli Pippinum regem obsecrans, ut se et populum romanorum de manu Langobardorum et superbi Regis Haistulfi servitio liberaret, nec antea de terra surgere voluit, quam sibi Rex praedictus Pipinus cum filiis suis et optimatibus Francorum manum parrigererit et ipsum pro indicio suffragii futuri et liberationis de terra levarent. Tunc rex Pipinus omnem Pontificis voluntatem ad implere decrevit.

2. Lib. pont., p. 447. Itaque intus oratorium pariter consedentes, mox ibidem beatissimus papa Regem lacrymabyliter deprecatus est,

d'approuver son traité avec Didier, ce que d’ailleurs il n’obtiendra pas, il lui dit : Quapropter cum magna fiducia, tanquam praesentaliter coram tuo mellifluo consistens aspectu, flexis genibus petens peto te et omnino coram Deo vivo deprecort.

En 760, Paul craignant d’être attaqué à la fois par les Grecs et les Lombards réclame le secours de Pépin en ces termes : « Pro quo flexo poplite petimus et per nos etiam beatus Petrus apostolorum princeps vestram adgreditur eximiam praecellentiam?.

Constantin Il s'exprime de la même manière, quand il notifie son élection à Pépin, en 76;, et qu'il lui demande de continuer sa protection au Saint- Siège. Cette manière de dire avait fini par passer dans le protocole : « idcirco obnixis deprecationibus, tanquam presentialiter coram vestro mellifluo regali adsistens conspectu flexo poplile deprecor precellentiam vestramÿ.

Aïnsi, Etienne II dans cette entrevue de Ponthion a tiré du roi quelque chose, mais qu’a-t-il obtenu exactement ?

A en croire le Liber Ponlificalis, Pépin lui aurait promis tout de suite l’exerchat de Ravenne. Il semble même, comme Duchesne l’a très justement remarqué, qu’il n’ait été question que de l’exarchat de Ravennef, Le roi aurait promis, sous serment, de

. Mon. Car. Ep. 11, p. 63.

. Ibid, Ep. 20, p. 90. = . Ibid. Ep. 49, p. 118.

. Duchesne, op. cit., p. 59.

Æ Co 2

satisfaire entièrement tous les désirs du pape, d'exécuter ses ordres et de lui rendre l’exarchat de Ravenne avec tous les droits et les territoires de la républiquet,

La Chronique de Moissac n’en dit pas tant, j'en ai déjà donné la traduction et on n’y trouve pas autre chose. Le pape a demandé au roi de le délivrer, lui et le peuple romain, de la domination lombarde. Il ne s’agit donc ici que de Rome, et d’une garantie qui serait accordée contre les entreprises d’Astolf. De son côté, Pépin lui a tendu la main en signe de secours, pro indicio suffragii fuluri et liberationis. Mais, il n’est dit en aucune façon qu’il a promis par serment, ce qui, à cette époque, impiique une distinction très importante. Il n’y a pas encore d'engagement formel,

Le Continualeur de Fredegaire s'exprime d’une façon encore plus précise. Le pape demande secours contre les Lombards et le roi Astolf, aiin d’être délivré de leurs exactions, de leur perfidie, de leur domination, et qu’ils renoncent à réclamer les tributs et les contributions qu’ils voulaient, contre le droit, leur imposer?. On sait en effet, et nous l’a-

1. Lib. Pont., p. 448. Voici le texte complet qui fait suite à ce qui a été cité plus haut :.….regem lacrimabiliter deprecatus est ut per pacis foedera causam beati Petri et reipublicae Romanorumdisponeret,. Qui de praesenti iureiurando eundem beatissimum papam satisfecit omnibus eius mandatis et ammonitionibus sese totis nisibus obedire, et ut illi placitum fuerit exarchatum Ravennae et republicae jura seu loca reddere modis omnibus.

2. Fred. Cont. exix. Itaque Stephanus papa Romensis ad praesentiam Regis veniens multis muneribus tam ipsi regi quam Francis largitus est, auxilium petens contra gentem Langobardorum et eorum regem Aistulfum, ut per eius adiutorium ab corum oppressionibus

Macaigne 17

vons relevé en son temps, qu'Astolf ne poursuivait pas positivement l’annexion du territoire de Rome comme il avait déjà fait pour l’exerchat de Ravenne, il prétendait exercer une sorte de protectorat comportant le paiement d’un tribut qu’il avait fixé à un sou d’or par tête et par an. En véritable roi barbare, il n’avait aucune visée politique d’unification territoriale. Il voulait tout d’abord de l'argent. Le chroniqueur franc est bien informé, et il serre les faits de tout près, car il traduit très exactement cette situation, qui a été perdue de vue dans la rédaction plus tardive de la Vila Slephani.

Le même auteur n'indique pas quelle réponse Pépin a faite à la demande de secours que le pape lui a présentée, et son silence confirme la réserve du chroniqueur‘ de Moissac, il se contente de dire un peu plus loin qu’une ambassade a été envoyée au roi des Lombardsi, Que doit-on conclure de là? C’est que Pépin se décide alors à intervenir, ce qu’il avait toujours refusé jusqu'ici, nous l’avons vu par l'attitude de ses envoyés à Pavie. Un grand pas a donc été fait à Ponthion, et le roi des Francs va

vel fraudulentia de manibus eorum liberarentur et tributa et munera quæ contra legis ordinem a Romanis requirebant, facere desisterent. Tunc Pippinus Rex praefato Stephano Papæ apud Parisius civitatem in monasterio sancti Dionysii.. hiemare praecepit. Legationem ad Aistulfum mittens.

1. Cf. Duchesne, op. cit., ut supra. Duchesne dit simplement : « Le roi promit de satisfaire le pape », Et il reconnaît ainsi que la promesse n’a pas été faite sous serment, contrairement à l’affirmation du biographe d'Etienne Il, que cependant il n'aime pas à prendre en défaut. Il déclare, en effet, un peu plus loin, que le récit des deux chroniques franques est plus précis et plus digne de foi que le Liber Pontificalis.

Ps Eee

désormais être entraîné dans l’engrenage des affaires d'Italie,

Les larmes d’'Etienne II, l’éloquence de ses supplications, l'attitude humiliée du pontife, la veille si majestueux et aujourd’hui étendu sous la cendre aux pieds du roi, l'appareil vraiment imposant de cette cérémonie si étrangère à nos mœurs actuelles, mais très efficace à cette époque, tout cela suftiraitil à expliquer un changement aussi gros de conséquences ? L’indiscrète curiosité de la critique moderne est toujours portée à chercher des mobiles plus complexes. Or, il est certain que deux faits d’un autre ordre venaient alors de se produire,

Grifon, le frère naturel de Pépin qui s’est révolté contre lui, était d’abord allé en Saxe d’où il a suscité, en 749, une invasion qui a ravagé les provinces du nord. Il s'était ensuite retiré en Aquitaine auprès du duc Waiïfre, il se dirigeait maintenant vers l’Italie, quand, au passage des Alpes, il a été rejoint et tué à Maurienne par les comtes de Vienne et de Transjura. L'événement est tout récent, car la nouvelle en a été portée au roi par un courrier qui semble avoir été suivi de près par. le messager qui lui apprit, à sa villa de Thionville, l’arrivée du pape. Son dessein, dit le Continualeur de Fredegaire, à qui j'emprunte ces détails, était de machiner encore quelque mauvais coup, ul insidias contra ipsum regen pararelt, Bien que l’auteur ne le dise pas, on peut croire qu’Astolf ne se bornait pas à donner

1, Fred. Cont., CGXVIIT, 2.

asile à un proscrit, et qu’il voulait susciter des embarras à son voisin. Il en était très capable, et Pépin a pu le croire, ce qui, à tort ou à raison, l’a peutêtre indisposé contre lui.

Le second fait n’est autre que l'ambassade venue de Constantinople, dont j’ai déjà parlé, et qui dut joindre le roi à peu près en même temps que le pape. L'empereur lui-même demandait à Pépin de s’occuper de l'Italie, L’invitation était flatteuse, et on peut comprendre que le jeune souverain ait été tenté d’accepter, en principe, l’espèce d’arbitrage qui lui était déféré par l’une des parties. Ces considérations seraient sans valeur si elles n'étaient pas suggérées par l'exposé historique du Quierzy, qui classe la démarche de l’empereur de Constantinople au nombre des causes de la donation:

Nous savons déjà que c’est l’empereur lui-même qui, par cette ambassade, avait décerné à Pépin le titre de « patrice des Romains ». L'intervention qu’on lui demandait rentrait bien dans l’exercice normal du droit de patronat dont il se trouvait investi. Cela sera confirmé par la suite.

On a beaucoup discuté sur l’origine de ce titre de patrice des Romains donné à Pépin dans certains documents de l’époquet, Duchesne s’est livré 1làdessus à toute une dissertation?, C'était une énigme historique qui est aujourd’hui résolue par cette

hs Notamment les lettres du pape et la Clausula de Unctione Pip pini.

Page 1