BorssET, p
lièr« valeur l'unité, la pureté, la solidité de la foi juive, qui dans son contenu essentiel, — son monothéisme et son éthique, — pouvait prétendre à être la sagesse native et normale de l'humanité. Au juger des Grecs non prévenus, les Juifs étaient une « race de philosophes' ».
Un mouvement de pensée juive, — bien différente du pharisaïsme hiérosolymite, — travailla pendant trois siècles à cette hellénisation, à cette universalisation du judaïsme*. La Bible hébraïque, juscpie-là fermée et inaccessible aux Grecs, fut traduite en grec, au in« siècle, grande nouveauté haïe des Juifs zélotes, et que la légende du pseudo-Aristée ne réussit pas à consacrer à leurs yeux. Mais quelle source inouïe pour les Grecs! Les exégètes juifs hellénistes rivalisèrent à l'exploiter en l'interprétant : au II* siècle, l'alexandrin Aristobule, exégète et philosophe, mit en circulation l'idée que les maîtres de la pensée grecque, Heraclite, Pythagore, et les autres, n'étaient que des disciples de Moïse. Clément d'Alexandrie ne sera que trop épris de cette idée! Ce fut là, a dit M. Bousset, le dogme fondamental du judaïsme hellénisé. Pour le mieux établir, on attribua à Orphée, à Homère, à Hésiode, à Pindare, à Eschyle, à Sophocle, à Euripide... des textes apocryphes ou frelatés qui les accordaient avec Moïse, pour la plus grande gloire du judaïsme. L'allégorisme, appliqué aux récits bibliques, achevait l'hellénisation. Ceux qui restent attachés au sens littéral sont des
1. Reimach, p. 8, texte de Porphyre citant Théophraste (lu* siècle av. J.-C); p. 40, texte de Hermippos de Smyrne (même siècle). Cf. Varron cité par S. Augustin, Civ. Dei, iv, 31 (ÏIeinach, p. 34S). Voyex Ougen. Contra Celsum, ly, M.
a. ScHfCBER, t. ni4, p. 4S0 et saiT. P. Wenolamb, Dit helleniatichrômische KuUur (TubiageD 1901}, p. 109et «uiv.
fAixpoTtoXÎToti, les petites patries étant faiseuses de mythes : les Juifs allégoristes, comme les stoïciens, sont des citoyens du monde. « Ce dernier mot résume le dessein dePhilon dans l'emploi de la méthode allég-orique : c'est l'universalisation de la Loi juive ^ » Philon qui est contemporain de Jésus, Philon qui est encyclopédiste, représente au mieux ce nouveau judaïsme. On aurait tort de rattacher à cette hellénisation une tendance plus profonde du judaïsme, qui serait la tendance à réduire de plus en plus la part du culte.
11 est sûr que le culte monopolisé par le temple perdait de jour en jour de son attrait, le service religieux en chaque synagogue devenant l'aliment véritable de la piété juive. Toutefois! 'hellénisation n'y était pour rien, car cette piété sans autels était en réaction contre l'esprit grec : elle avait son origine dans les conditions historiques subies au temps où le temple était en ruines, dans le fait même de la Dispersion, et aussi dans le sentiment très ancien et très religieux que la miséricorde vaut mieux qu'un sacrifice. L'impopularité du sacerdoce hiérosolymite n'était pas davantage la conséquence de l'hellénisation, mais la réaction du pharisaïsme et de ses ressentiments politiques et doctrinaires envers les Sadducéens qui détenaient le sacerdoce. Par contre , si le temple et le sacerdoce tendaient à s'effacer, et purent bientôt disparaître sans que le judaïsme fût bouleversé dans sa foi, les obligations personnelles prescrites par la Loi, telle la circoncision, gardaient toute leur force, et l'hellénisation ne les entamait pas, alors même qu'elle leur cherchait un sens allégorique*. L'hellénisation parla montre
4. E. hHÉBiER, Le$ idées phil»sophiques et religietues de Philon W Alexandrie (Paris 1908), p. 65.
i. BOLSSET, p. 110.
DÎSPKRSION ET CHRÉTIENTÉ. 11
bien ce qu'elle est, une philosophie de la religion dans la religion elle-même.
Le judaïsme pharisien entendait ôtre en possession de la clé de la science et de la chaire de Moïse : c'était U une tradition qui, d'anneau en anneau, se rattachait à Moïse lui-même, par Josué, par les Anciens, par les Prophètes, par la Grande Synagogue et ses derniers représentants, dont était Simon lo Juste, et son disciple Antigone de Socho, et plus tard Hillel et Schammaï, et ainsi de suite. Le rabbinisme était là tout formé. Il était une tradition, une tradition sans spéculation, sans critique, sans acquêt, et autant dire sans vie, mais non sans une autorité imposante, respectable, et à laquelle nul ne songeait à se soustraire, tant il en pouvait coûter aux indociles ' !
Le judaïsme hellénisé n'a rien connu de semblable, et, s'il y eut là aussi une théologie, des théologiens, et une littérature théologique, cette théologie n'avait pas, comme en Palestine, de caractère autoritaire : elle était, au contraire, quelque chose de privé et ne se différenciait pas, à cet égard, de la philosophie populaire des Grecs : elle éUiit quelque chose de spontané, produit par le besoin de se définir en présence de l'hellénisme : elle était une apologétique, et ces apologistes étaient devenus les maîtres intellectuels de la Dispersion sans avoir été investis de rien sinon de la confiance de l'opinion. Aristobule et Philon ne sont pas comparables, de ce point de
4. Voyez laprière contre les hérétiques, le fi^rAa^A Aa-Mtntm.dans leScAmone Esr« ou prière journalière des Juifs pieux, dont la rédaction peut remonter à l'an 80-100. Schcerer, t. II*, p. 539. Lacrasge, Mesiianiime, p. 99*. Sur le» hérétiques de la Synagogue, M. Friedlaf.xder, Synagoge und Kirche in ihren Anfaengen (Berlin 1908), p. 64-78, et mieux H. Strack, Jésus, die Haeretiker und dieChriêUnnachden aeltettenjùdiêchen Angaben (Leipzig 1910), p. 47-76.
vue, à Hîllel et à Schammaï, moins encore à Méliton ou à saint Irénée : tout au plus les comparerions-nous à saint Justin, qui est un philosophe et un laïque.
On peut donc croire que Thellénisation a été, dans le judaïsme, un courant intellectuel induit par la civilisation hellénique, mais ce courant n'a pas constitué de schisme à part de la vie nationale et religieuse des Juifs de la Dispersion.
Reste le prosélytisme : ne constitue-t-il pas, au contraire, une façon d'être juif à part de la vie juive nationale?
Le prosélytisme, c'est-à-dire la clientèle des Gentils convertis à la foi juive, a été, à l'époque la plus prospère de la Dispersion, un élément considérable en chaque juiverie. Le Juif, en effet, n'avait qu'à lire les prophètes pour se persuader qu'il possédait dans sa Loi la lumière qui devait éclairer la gentilité. Pénétré qu'il était de la supériorité de sa Loi, c'était faire reconnaître cette supériorité que de convertir un Grec au judaïsme. Pharisiens et hellénistes rivalisaient donc dans cette propagande. « Toi qui portes le nom de Juif, qui sais discerner ce qu'il y ade meilleur, instruit que tu es par la Loi ; toi qui te flattes d'être le guide des aveugles, la lumière de ceux qui sont dans les ténèbres, le docteur des ignorants, le maître des enfants, ayant dans la Loi la règle de la science et de la vérité; toi qui enseignes les autres, tu ne t'enseignes pas toi-même!... Toi qui as les idoles en abomination, tu profanes le temple ! Toi qui te fais une gloire d'avoir une Loi, tu déshonores Dieu en la transgressant M »
i. hom. u, 17-23.
Sans égaler le nombre des initiés au culte d'Isis ou de Mithra, le nombre des prosélytes était très grand. Les prosélytes, il est vrai, étaient une clientèle flottante, car, au témoignage de Josèphe lui-même, beaucoup ne persévéraient pas. Mais il y en avait dans toutes les synagogues. Quand saint Paul, à Antioche de Pisidie, appelle ses auditeurs : « Enfants d'Israël et vous qui craignez Dieu » , n'oublions pas que ces tpoCoOfxivoi 6«ov sont des prosélytes * . L'auteur des Actes leur donne aussi le nom de aEêôfjievot [tov 6eo'v]^ qui est synonyme, et que l'om retrouve maintes fois dans l'épigraphie*.
A vrai dire, ces païens convertis à la crainte de lahve, n'étaient pas rigoureusement des prosélytes qui, eux, au sens rabbinique du mot, étaient les païens qui avaient accepté la circoncision et observaient la Loi strictement. Les prosélytes de la stricte observance étaient, croit-on, en très petit nombre. En fait, ils étaient incorporés au peuple juif. « Je déclare à tout homme qui se fait circoncire, qu'il est tenu d'accomplir la Loi entière », dira saint Paul aux Galates ^. Les convertis, circoncis et pratiquants, sont les « prosélytes de la justice », les seuls vrais prosélytes, les seuls introduits « sous les ailes de la Schechina » ^ I
Pour être incorporés au peuple d'Israël, ces prosé-
i. Joseph. Apion. a, 10. Act.xm, 16, «6, 43, SO.Act. x,i, <3; \n. 14. xvn, 4,17; xvui, 7. Cf. A. Deissmànn, Licht vom Osten {Tiibingen 1908), p. 3-26.
i. ScHDERKit, t. m*, p. 164 et 174. Voyez aussi I. Ltvi, < Le prosélytisme juif > dans la Revue des études juives, t. L (1905) et t. LI (1906).
3. Gai. I, 3.H. SCHOKRER, t. IIM, p. 177, combat l'opinion qui identifie les ffeo6(ievoi avec les « prosélytes de la porte >. Les • prosélytes de, la porte », en effet, sont les païens qui habitent sur le territoire d'Israël et qui ont à observer les commandements qui concernent riiuiiianité nonjoive. L'expression « prosélytes <!ela porte >,dD reste, apparaît seulement au xiii* siècle dans la littérature rabbinique.
4. B. Mei.nkhts, Jesu» tmâ éis BndenmiSÊitn {Uauêler 1908), p. 43-43.
lytes devaient se soumettre à la circoncision, offrir un sacrifice au temple, passer par une sorte de baptême. Il va de soi que la circoncision ne s'entend que des hommes, et que l'on ne parla plus de sacrifice quand le temple eut été détruit. Mais qu'était-ce que ce baptême ^ ?
Il faut avouer que les textes qui nous en instruisent sont d'un médiocre aloi et bien peu détaillés. M. Seeberg met en ligne une description de l'initiation du prosélyte prise au traité Jebamoth du Talmud, lequel ne date au plus tôt que du m* siècle de notre ère. Il met en ligne une autre description prise dans le traité Gerim, et qui remonterait à la seconde moitié du second siècle. Ces deux descriptions sont concordantes : on y voit le candidat interrogé sur la condition de juif qu'il va embrasser : quand il a répondu, il est circoncis : puis aussitôt il passe par un bain, que le traité Gerim appelle « bain de purification lévitique » ou « bain de purification » . Dans le traité Jebamoth sont rapportées deux réponses de R. Eliézer et R. Josua, deux rabbins des environs de l'an 100 de notre ère. Le premier disait : « Un prosélyte, qui est circoncis, mais non baptisé, est déjà un prosélyte, car nous savons de nos pères, qu'ils étaient circoncis, mais non qu'ils étaient baptisés. » Le second disait : « Qui est baptisé, mais non circoncis, est déjà un prosélyte, car nous savons de nos mères, qu'elles sont baptisées, mais non circoncises. » Les sages concluent : « Un baptisé qui n'est pas circoucii^
4. Sur le baptême que conférait saint Jean -Baptiste, Origène écrit : « Gbristns a loanne baptizatus refertur, non eo baptismale quod in Christo est, sed eo quod in lege est. » Comment, in Rom. v, 8. Les ablutions pratiquées par les Juifs portaient aussi le nom de « baptême •. Voyez Lbc, xi, 38, et GRr.NPELL-HDNT, Fragment ofa» uncanonical Goêpel (Oxford 19U6), p. 15-17.
DISPERSION ET CHRÉTlis.NTÉ. 16
et un circoncis qui n'est pas baptisé, n'est pas un prosélyte, t«nt qu'il n*est pas circoncis et baptisé ' . »
Ces maximes de R. Eliézeret de R. Josua font entendre que le « baptême » n'est pas une institution fort ancienne, puisque R. Eliézer allègue que ses « pères » n'étaient que circoncis. La solution donnée parles « Sages » est une solution de conciliation, un compromis entre la pratique du baptême et le rejet du baptême. Ne semble-t-il pas que la controverse sur la nécessité du baptême soit contemporaine de R. Eliézer et de R. Josua, c'est-à-dire contemporaine de l'an 100 environ ? Un fait capital est le silence de Fhilon et de Josèphe ^ : le baptême n'avait donc pas de leur temps l'importance qu'il dut peut-être ensuite à la concurrence chrétienne et mithriaque.
En réalité, un païen ne devenait juif que par la circoncision '. Mais pour quiconque recevait la circoncision, fût-on né de parents juifs, il y avait une impureté légale à avoir été incirconcis. On cite une réponse rabbinique* au cas que voici: un païen, qui a été circoncis la veille de P&ques, peut-il manger la pâque le lendemain ? Oui, répond l'école de Schammaï : il prend le bain et il mange la pàque. Non, répond
4. A. SKCBKH6, Daa Evangelium Chriati i Leipzig 190S}, p. 98-lM. Scbve- REK, (.IIH, p. 181 et gaiv. W. BrAHOT, DU jûditchen Baptiimen (GiesMD 1910), p. 5--6Î.
l.On cite un texte d'Arrien (vers IsOi. Diitertat.Bpieteti,\\, 9 (RuNAca. p. 155) : ftxBv ô' àva>(x0^ rè nâôoi; th xoù p£6a((i.|iévou xai ^Titicvou, xôre xal ë<m Tû JvTt xat xo/cïTat 'louSatoç. cC'estseulementquand ii prend les sentinients du baptisé tlAt télu, qu'il est réellement juif et qu'on l'appelle ainsi. > Reinacti not« que le sens exact de cette phrase est controversé, et II incline à croire qu'il y a là une confusion entre le» juifs et les chrétiens. — On cite encore tur le baptême juif un Ters des Oracula sibyllina {i\. 165). qui semble bien vague. Encore plu à vague l'allusion de l'épitre de Barn&be(xi,l;.
3. lusTLN. Dialog. vni. 4. Cf. le fragment de Pétrooe (cootemporalu de Néron) reproduit par Reinach, p. â06.
«. ScHCERER, t. IlH, p. 183, note.
l'école de Hillel, car un homme qui sort de l'inoirconcision est comme un homme qui sort d'un tombeau, ce qui revient à dire qu'il est impur pendant sepi jours [Num. xix, 16). Un païen était impur aux yeux du juif : il devait donc, après avoir reçu la circoncision, être purifié de l'impureté de son incirconcision passée.
Si denc ces prosélytes, devenus juifs et juifs rigoureusement pratiquants, ces prosélytes de la justice, sont incorporés au peuple juif et ne se distinguent plus de lui ; nous ne dirons pas que, avec eux, nous avons une Église, puisque nous n'avons encore et toujours qu'un peuple.
Aurons-nous un commencement d'Eglise avec les prosélytes au sens large, qui ne sont pas circoncis et ne pratiquent pas strictement la Loi?
Ici, l'hellénisation aidait puissamment la propagande juive, en présentant le judaïsme comme une sagesse plus antique qu'aucune autre, en faisant bon marché du culte et du rituel, en présentant la foi juive dans son essence, le monothéisme et la justice morale. Le grec religieux trouvait là une justification de ses révoltes contre la mythologie et le polythéisme : « ludaei mente sola unumque numen in^ tellegunt... Igitur nulla simulacra urbibus suis nedum templis sistunt ; non regibus haec adulatio^ non Caesaribus honor ^ . » Le judaïsme, à s'en tenir à cette essence, donnait plus que la philosophie, puisqu'il était philosophique «ans cesser d'être une
i. TAar. EitU V, tt.
DISPERSION ET CHKETIENTÉ. 17
religion. 11 avait l'attrait d'une négation en étant une fui positive. On a rapproché le judaïsme des cultes orientaux, tels celui d'Isis, celui de Sabazios, celui de Mithra, qui eurent tant d'adeptes dans le monde grec et romain, mais la comparaison n'est pas très juste : il serait plus vrai de dire que le judaïsme était une réaction contre ces cultes licencieux et mythologiques, contre ces cultes pleins de cérémonies et de pompes qui parlaient aux sens. Le judaïsme, conçu et présenté comme il l'était par ses apologistes hellénistes, était bien plus près de ressembler au stoïcisme, mais à un stoïcisme pénétré-de l'idée de Dieu et astreint à quelques observances sans lesquelles il n'y a pas de religion extérieure.
L'historien Josèphe assure que partout, aussi bien dans les cités grecques que chez les barbares, le repos du sabbat trouvait des adeptes pour l'observer : autant en dit-il des jeûnes et des préceptes concernant la nourriture *. Saint Augustin cite un texte de Sénèque où est exprimée celte pénétration des milieux païens par les moeurs juives : « Cum intérim usque eo sceleratissimae gentis consuetudo conva" luit, ut per omnes iani terras recepUi sit^ victi vietoribus leges dederunl... llli tamen causas ritus sui noverunt : maior pars populi facit quod cur facial ignorât ^. » On pourrait dire que dans la pensée, soit de Josèphe, soit de Sénèque, il n'est question que d'une infiltration des milieux grecs, barbares ou romains, par les mœurs juives. Nous cherchons, au contraire, une adhésion réelle au judaïsme, pour caractériser ce prosélytisme large.
4. losEPH. Apion. u,282. Cf. les textes de TibuUe et d'Ovide cités pa»